DE LA NATURE
Dans le « seatiment de la nature » proprement dit, point de beauté ni de laideur : il est « anesthétique ». Il répugne, autant qu'il est humainement possible, à toute notion de valeur. Au contraire, le « sentiment de la beauté de la nature »9 qu'il importe d'en distinguer, est essentiellement une affirmation de valeurs. Mais ces valeurs sont seulement apparentées à la valeur esthétique proprement dite, sans lui être identiques. C'est pourquoi elles méritent le nom de « pseudo-esthétiques », par opposition avec les valeurs d'art, les valeurs techniques, qui seules sont purement esthétiques.
Qu'est-ce, en effet, que la beauté des êtres ou des objets naturels ? Voici par exemple deux variétés d'hirondelles. Celle qui nous paraît la plus belle, toutes choses égales d'ailleurs, c'est de façon générale celle qui manifeste le plus nettement les caractères distinctifs du vol léger et rapide : celle qui semble remplir le mieux cette fonction caractéristique de Tespèce. Voici plusieurs bœufs de labour :
ceux que nous disons les plus beaux sont les plus solidement bâtis^ les plus massifs, les plus aptes au travail lent et pénible de la terre ; si nous parlions de chevaux de course^ ce sont au contraire les plus vifs et les plus agiles que nous préférerions. Voici encore une jeune fille et une vieille femme ; ou, chez deux adolescents, un teint rose et frais et une pâleur anémique et souffreteuse. Parmi les divers âges ou les divers états physiques, il est évident que c'est la jeunesse et la santé que nous jugeons supérieures en beauté naturelle à la caducité et la maladie.
Bref, la beauté des êtres vivants dans la nature, c'est le caractère normal et typique adapté à leur espèce, et par suite Tharmonie, le plein développement de toutes les facultés organiques et morales, la santé débordante, et enfin la puissance supérieure, qui en sont les conséquences dérivées.
Chez les êtres inanimés ou dans les spectacles naturels, auxquels ne correspond pas aussi exactement, dans notre expérience usuelle, la notion d'une espèce définie et d'un type normal et sain, c'est cette impression de grandeur, d'intensité, de toute puissance, qui l'emporte d'ordinaire. De deux arbres, le plus beau c'est très généralement le plus vaste par ses dimensions, le plus hardi par sa taille ou ses formes, le plus vénérable par son âge et ses cicatrices centenaires, le plus formidable par la résistance de ses muscles monstrueux, bandés
contre les tempêtes. De deux prairies en fleurs, c'est la plus luxuriante, de deux rochers, c'est le plus indestructible, le plus gigantesque, le plus menaçant ; de deux ciels sereins, c'est le plus éclatant, le plus implacable ; de deux orages, c'est le plus terrible, et même de deux déserts, c'est le plus désespérant, le plus sauvage et le plus monotone, qui nous semblent chacun à sa fagon la plus belle chose.
Le type le plus remarquablement normal, sain, ou puissant dans chaque espèce : voilà, semblet-il, par excellence la beauté de la nature. Cette conception correspondrait, en gros, assez exactement à la définition de chaque espèce par ses caractères essentiels ou dominateurs, que nous donnent les zoologistes et même les géologues, si, lorsqu'elle revêt la qualification esthétique, la sélection d'images qui a produit cette idée de beauté ne prenait le plus souvent une direction anthropomorphique et personnelle très marquée.
En effet, ce n'est pas seulement le caractère normal de Fespèce dans l'abstrait, que nous désirons de l'être humain, de Tanimal ou du paysage que nous apprécions en beauté. Notre point de vue est toujours beaucoup plus concret. C'est la grâce féminine qui séduit éminemment les mâles, alors que les autres femmes ne la reconnaissent pas toujours là où les hommes la découvrent chez leurs rivales ; de même qu'inversement des bellâtres sont unani-
mement admirés par les femmes, au grand dépit des autres hommes^ qui fort sincèrement ne comprennent pas pourquoi^ et ne peuvent en effet pas le comprendre.
De même ce n'est pas le quadrupède en soi, celui des naturalistes^ ou la vallée glacière typique des ^éologues^ que nous admirons ; mais le cheval que nous croyons pouvoir apprivoiser, dompter, et que nous aimerions monter ou conduire, dont nous souhaiterions être obéi, reconnu, aimé en maître ; c'est le coin de campagne hospitalier et fruste où nous espérons oublier le plus librement possible le fracas des villes, et quitter le harnais du métier. Or cette conception toute personnelle implique, outre le type général de la santé normale, beaucoup d'affinités électives qui tiennent à nous plus qu'aux objets.
Bref, selon la formule heureuse de Julius Schultz, ce que nous appelons beau dans la nature, c'est Péire ou la chose avec qui nous sentons que nous formerions société avec le plus de bonheur K Leur première qualité c'est de nous servir, d'être une des conditions agréables de notre vie, d'entrer en solidarité avec nous, — sous toutes les formes infiniment multiples que ces affinités conscientes ou inconscientes, instinctives ou volontaires, peuvent
1. J. SchcLltz, Naturschônheit und Kunstschônheit, Zeitschrift ftp Aesthetik, 1911, V, 2, p. 234, 242.
et doivent revêtir dans la vie : depuis rutilitarisme ou la sensualité la plus vulgaire, jusqu'à Tamour et au sentiment du panthéisme le plus élevé. C'est là ce qui est le plus normal pour nous ; et à certains points de vue les autres caractères que nous avons énoncés s'effacent devant celui-ci, et n'en paraissent plus à leur tour qu'une dépendance subordonnée. C'est le moindre défaut de l'esthétique naturaliste de Taine^ presque toute fondée sur la seule beauté naturelle, d'avoir déguisé plus qu'exprimé ce fait sous les idées si confuses de « l'importance^ la bienfaisance, la convergence des caractères ». Cette addition ne contredit pas d'ailleurs la formule naturaliste, mais seulement la complète et la précise. La beauté dans la nature, c'est pour chaque être le type normal de son espèce, mais entendu, pour la majeure part, en un sens utilitaire, sentimental ou anthropomorphique : c'est sa solidarité avec notre propre bonheur ou notre perfectionnement personnel. Et par là, cette notion confuse rejoint plus d'une fois celles du plaisir ou de l'intérêt, au point de se confondre avec elles; maisl'intérêt ou l'agrément quelconques, sans aucun caractère spécifique : ceux de l'odorat ou du sens thermique comme ceux de la vue et de l'ouïe, ceux du corps comme ceux de l'esprit, de l'être individuel comme de l'être social.
Les dérogations apparentes à ces grandes lois se ramènent aisément à elles.
Il va sans dire que dans les affinités électives qui constituent en grande partie la beauté naturelle, celles que détermine Tinstinct sexuel sont au premier rang. Et Ton sait, depuis Schopenhauer, et même depuis Platon^ que ses caprices individuels et ses fétichismes en apparence inexplicables^ correspondent bien plus profondément à une « méditation du génie de Tespèce », dont Tobjet dernier est toujours d'assurer dans la génération prochaine, par les harmonies et surtout par les contrastes appropriés, la procréation du type le plus normal de Tespèce. Et voilà pour quelle raison, très « anesthétique » en soi, « le beau pour le crapaud, c'est sa crapaude », comme dit Voltaire; et la femme idéale, c'est, pour le blond, la brune ; pour le grand, la petite. Bien loin que Tidée d'un type moyen soit absente de ces réunions fréquentes d'extrêmes, c'est elle qui les produit indirectement.
Autres paradoxes apparents. Si le beau naturel c'est le plaisir quelconque, même anesthétique, on comprend qu'uneforte émotion, une surprise intense mais sans art nous semblent parfois belles. Et si cette appréciation d une moyenne est surtout personnelle, on s'explique toutes ses spécialisations, parfois paradoxales : un médecin admire, d'une contemplation toute professionnelle, une» belle plaie », un « beau cas de choléra ». Il y a une façon « normale » d'être « anormal » !
Objectivement, le beau naturel est une moyenne,
un développement bien réglé. Mais, d'autre part, atteindre le juste milieu et s'y tenir, rester dans la pleine santé ou représenter strictement le type spécifique, c'est une rareté. La réalisation de la normale ou du maximum de développement est une réussite exceptionnelle et remarquable. Cette moyenne, banale en soi et composite, est rare pour nous, et originale, et digne d'admiration.
Ainsi les exceptions mêmes confirment cette règle : Tidéal de la nature, c'est le normal.
En sens inverse, la Jaideur naturelle, c'est une déviation par rapport au type de Tespèce, un arrêt de développement ou bien une dégénérescence plus ou moins pathologique de Tindividu physique ou moral. La plupart des laideurs dont est susceptible le type humain, par exemple, procèdent de tares acquises ou héréditaires : ainsi la calvitie précoce, qui trahit Tarthristisme ; la décoloration des lèvres ou des joues, par où nous diagnostiquons instinctivement une anémie constitutionnelle ; Tétroitesse des hanches chez la femme, présage de « dystocie » ou d'infécondité ; les malformations rachitiques des articulations, les rides qui trahissent la sénilité*.
Et de même, dans la vie morale, les laideurs classées et caractéristiques sont des tares du caractère normal : lâcheté, brutalité, ingratitude, dupli-
1. Voir par exemple : D' Stratz, La beauté de la femme, trad. franc. Waltz, s. d. (1902).
cité et trahison, sensualité bestiale. Ici encore les spécialisations individuelles orientent les jugements. La plus répugnante laideur morale, pour le soldat, c'est la couardise ; mais ne pas payer ses dettes, c'est une vétille, à moins qu'elles ne soient de jeu. Par contre, Thonnête paysan n'apprécie pas toujours la bravoure ; et la vilenie par excellence, c'est pour lui l'attentat à la propriété, surtout terrienne. Certaines laideurs physiques des hommes sont très sensibles aux femmes, alors que les hommes ne les aperçoivent même pas, et que d'autres tares de leurs semblables les frappent beaucoup plus, pour lesquelles les femmes sont pleines d'indulgence.
Dans la nature, beauté ou laideur, c'est toujours la santé, le type normal, le plein et heureux développement de l'individu, ou leurs contraires. Ces deux sortes de notions coïncident-elles avec leurs homonymes dans l'art?
C'est ce qu'affirment toutes les théories unitaires et naturahstes que nous avons indiquées. L'ascendant universel des sciences naturelles dans le monde moderne est encore venu renforcer cette conviction. Pour Taine, par exemple, est beau tout objet ou tout être qui révèle clairement les « caractères dominateurs » de son espèce, leur importance et leur bienfaisance ou la convergence de leurs effets. Qui ne voit que le philosophe parle ici en moraliste et en naturaliste en même temps
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qu'en artiste? L'échelle des valeurs esthétiques s'identifie pour lui avec l'échelle des valeurs naturelles, ainsi d'ailleurs que celle-ci avec l'échelle des valeurs morales.
Gomme la valeur d'un être dans la classification naturelle s'exprime assez bien par son éloignement ou son rapprochement du caractère normal, c'est-à-dire du type ou de la moyenne de son espèce, il faut rattacher directement à cette même tendance naturaliste toutes les théories qui font de la moyenne le critérium fondamental de la beauté.
L'idée n'est pas nouvelle: témoin ce passage récemment publié de Montesquieu, — pour ne pas remonter jusqu'au rôJe privilégié du «juste milieu » dans le système d'Aristote, où il représente vertu et perfection en tout.
« Le père Buffier a défini la beauté : Tassemblage de ce qu'il y a de plus commun. Quand sa définition est expliquée, elle est excellente... Le père Buffier dit que les beaux yeux sont ceux dont il y en a un plus grand nombre de la même façon ; de même la bouche, le nez, etc. Ce n'est pas qu'il n'y ait un beaucoup plus grand nombre de vilains nez que de beaux nez : mais c'est que les vilains sont de bien différentes espèces ; mais chaque espèce de vilains est en beaucoup moindre nombre que l'espèce des beaux. C'est comme si, dans une foule de cent hommes, il y a dix hommes habillés de vert, et que les quatre-vingt-dix restant
soient habillés chacun d'une couleur particulière : c'est le vert qui domine. »
Dans le même sens, Fechner a fait du « Principe de la Mesure » une de ses douze ou quinze « lois esthétiques » fondamentales ^ Herckenrath y voit le type de toute beauté, surtout humaine, malgré des exceptions notoires, comme la petitesse recherchée des pieds ou la longueur des cils ; mais il les explique par leur association habituelle avec d'autres beautés plus réelles et plus moyennes ^ Avec plus de subtilité, Griveau, qui prend, après SuUy-Prudhomme, le langage comme principal témoin, distingue dans chaque domaine des sens, lumière, son, chaleur ou contact, une polarisation régulière : deux extrêmes péjoratifs par excès ou par défaut; une moyenne insignifiante ou neutre, et deux rég'ions optima : le beau, un pou au-dessus de la moyenne; le joli, un peu au-dessous^.
Toutes formules à tout faire, dont l'application reste toujours illusoire, arbitraire et sans caractère scientifique, malgré l'apparence : car on place ces extrêmes tout formels ou ces moyennes esthétiques (et non purement arithmétiques) là oîi Ton veut, en vertu de préjugés personnels ou d'école,