Taine, Essais, 8« éd., 1900, p. vu
blement. Shakespeare, en dehors de cet effort, n'a pas pour nous la même valeur que pour le public anglais du xvi* siècle : mais un effort intelligent lui rendra, même pour nous, à travers le temps, les milieux et les races, cette même valeur, qui est, si Ton veut, la vraie ou la plus vraie ; car toutes les opinions ont quelque droit à être, et à persévérer dans Têtre.
Le service considérable que Taine a rendu à la critique et à Testhétique, c'est de lui faire mieux comprendre quel doit être le rôle légitime des hypothèses et des idées générales en elle, comme en toute science. Et, n'eût-il rendu que celui-là, son œuvre n'eût pas été vaine. Lui reprochera-t-on d'avoir, par contre, discrédité ce rôle légitime en proposant, pour sa part, maintes généralisations mal fondées, maintes suppositions prématurées? Mais cela encore, en toute science, est utile au progrès : les grandes hypothèses, même inexactes, sont toujours fécondes : voyez celles de Laplace ou de Darwin ! En fait, la réfutation de Taine a suscité un mouvement d'idées cent fois plus vivant que n'eût été l'adhésion passive à n'importe quelle autre formule plus juste; et il n'eût pas existé sans ses erreurs. — Et puis, en matière de philosophie de l'art, que celui qui n'a jamais péché lui jette la première critique !
Mais le dogmatisme de Taine, précisément parce
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qu'il veut être scientifique, ne devient-il pas incapable d'atteindre le véritable objet de la critique, à savoir Tindividualité qu'une impression fugitive trahit seule?
Nous avons vu que Taine explique les conditions générales inductivement et par le dehors ; les faits individuels déductivement et par le dedans.
On a cent fois répété que sa méthode est une psychologie des peuples, ou tout au moins des publics, mais non des individus, et surtout des plus originaux, des génies créateurs qui lui échappent par définition. Or comme ce sont ces derniers qui occupent surtout, ou même exclusivement, l'esthéticien, on peut dire que la méthode de Taine est sociologique, mais non esthétique; et que plus il l'approfondit, plus il tourne le dos au véritable objet qu'il devrait se proposer : les hommes ouïes œuvres qui dominent les médiocrités, et qui par conséquent en différent par définition ou par fonction, et ne s'en peuvent déduire.
Les partisans de la méthode naturaliste auraient beau jeu à répondre que la part de réelle nouveauté que contient l'œuvre des plus grands génies est peut-être moins grande qu'on ne croit vulgairement, qu'elle est faîte de synthèse plus que de création, c'est-à-dire qu'elle est une combinaison originale d'éléments préexistants, plus qu'une invention de ces éléments ; et qu'en fait presque toute l'œuvre de la critique et de l'histoire modernes tend
à montrer dans les grands hommes des <^ profiteurs », des héritiers heureux d'une foule d'obscurs devanciers : ce qui n 'enlevé rien à leur valeur propre.
Et cette conviction n'est pas seulement celle des savants étrangers à l'art : elle s'impose même aux artistes les plus soucieux des droits de la personnalité. C'est ainsi que le mystique Emerson s'est demandé à propos de Shakespeare : si « la grande puissance géniale consistait à n'être pas original du tout, à être une parfaite réceptivité, à laisser le monde faire tout, et à souffrir que Tesprit de l'heure passe sans obstruction à travers la pensée? » C'est ainsi encore que pour Victor Hugo le pofete est un initiateur, un « phare », il « fait son métier de (lambeau » ; mais en même temps il offre ce la somme des idées de son temps ».
Toutefois une synthëse est encore une originalité, et même la seule qui nous soit humainement accessible. On ne peut donc éviter par là le reproche d'échouer devant l'individualité, et il faut l'envisager plus directement.
Il a le tort de prouver trop : il s'appliquerait aussi bien à toute science, ou presque aussi bien. Où ne rencontre-t-on pas des individus? Il n'y a de réel au monde que les individus. Eux seuls sont les réalités que les sciences ont pour mission d'expliquer. Deux chiens, deux arbres, deux pierres, aussi semblables que vous pourrez les imaginer.
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sont deux individus aussi différents l'un de Tautre, aussi deux que les deux hommes les plus individuels. Leibniz a depuis longtemps montré qu'il n y a pas deux feuUles identiques dans une forêt. Gela empèche-t-il les sciences naturelles, leurs classifications et leurs lois générales d'être légitimes, c'est-à-dire de s'appliquer commodément aux faits concrets ? Et même, à bien prendre les choses, jusqu'aux cristaux les plus géométriquement identiques des chimistes sont parfaitement irréductibles l'un à l'autre, et profondément individuels pour qui saurait voir l'infinie complexité de toutes choses, et pour qui remonterait jusqu'à l'arrangement interne de leurs atomes. Or, en tout ordre de réalités, comment un individu quelconque serait-il autre chose qu'un point de croisement de lois générales, une convergence particulière de forces qui peuvent toujours se retrouver isolées ailleurs?
En dehors de cette supposition, il ne nous reste que le perpétuel appel à l'inconnaissable et à l'intuition irrationnelle des mystiques. Ce schéma est le seul moyen que nous ayons, en tout ordre de connaissance, pour exprimer les individualités ; et, quant à y renoncer, c'est renoncer véritablement, avec la critique ou l'esthétique, à toutes les sciences : car toutes ne sont qu'une représentation hypothétique et approximative des seules réalités, qui sont les individus.
De cette séparation excessive entre la science
et la critique il ne Faut pas dire qu'elle cessera lorsque les savants se feront une plus juste idée de la critique; mais en vérité lorsque les critiques se feront une idée moins superstitieuse de la science.
Or tout ce qui est organisé dans la nature, c'est-àdire tout ce qui vit, suppose un principe d'unité et de hiérarchie dans ses différents caractères : ce qui rend possible une déduction des uns par les autres à qui possède le principe général de cette hiérarchie. C'est ce que font tous les jours les naturalistes. Taine n'a pas eu tout à fait tort d'estimer que cette méthode s'applique mieux encore aux grands hommes qu'à Tindividu moyen : parce que leur supériorité vient en grande partie de l'organisation et de la convergence supérieure de leurs forces morales : donc de la puissance de leurs caractères dominateurs. On ne peut lui contester sérieusement que la simplification excessive qu'il impose, pour la clarté et l'élégance de l'exposition, aux facultés dominantes de ses grands hommes : un caractère ne tient jamais tout entier dans une formule ; et surtout certains caractères exceptionnellement riches, qui ne sont pas toujours par nécessité exceptionnellement harmonieux.
Mais cela, c'est un artifice d'écrivain ; mieux, si l'on veut : de professeur; pis encore, de normalien ! Ce procédé nous a valu maint tableau très brillant et très net, qui, présenté dans une confusion plus
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réelle, eût porté beaucoup moins. Mais c'est un procédé, non une méthode. Et discuter le moyen d'exposition ce n'est pas ruiner le système.
De ce reproche il reste donc que Taine n'a nullement exclu de son esthétique l'individualité ; qu'il a tenté de l'expliquer comme toutes les sciences le font, et de la seule façon humainement possible : en l'analysant ; mais qu'il a conçu cette façon un peu étroitement ; et la faute en est à un scrupule non desavant, mais d'écrivain; non à sam^Morfe, mais h sa manière.
Enfin il faut laisser de côté la misérable querelle que l'on cherche d'ordinaire à Taine au nom de la liberté humaine, que, dit-on, son déterminisme ne respecte pas. Et certes il aurait raison de ne pas la respecter, si on la définit « l'absence de lois » : car alors elle ne serait, en effet, pas respectable. La véritable liberté ne consiste point à n'avoir pas de lois, mais à n'obéir qu'à des lois intérieures. Et les lois de nos actions ne nous sont vraiment intérieures, c'est-à-dire personnelles, que lorsque « nous sommes quelqu'un », c'est-à-dire quand notre caractère obéit à cette logique interne qui en fait réellement « un théorème qui marche », et non une pure série de caprices à la merci de tous les accidents extérieurs. Or c'est précisément la juste proportion de cette autonomie relative et de Tinfllience du milieu extérieur, qui mesure le degré toujours variable de notre liberté; et les deux
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méthodes successives de Taine la mettent remarquablement en relief, en montrant le haut degré qu'elle n'atteint que chez les hommes vraiment grands, c'est-à-dire à la fois représentatifs et personnels, riches d'éléments empruntés peut-être, mais soumis à Tharmonie et à Funité d'une puissante synthèse personnelle.
II. — Le dogmatisme éTolutionniste de Brunetière et l'esprit scientifique contemporain.
C'est la méthode critique de Brunetière qui approche peut-être du plus près l'idéal du dogmatisme relativiste. Son principe fondamental, c'est que toute explication consiste avant tout à classer les faits. « La fin finale de toute science au monde est de classer ». — « De confuse et de vague en devenant systématique ; de systématique en devenant naturelle^ et de naturelle en devenant généalogique^ la classification, toute seule, par son progrès même, a bouleversé les sciences de la nature et de la vie. II en sera quelque jour ainsi, il en est ainsi dès à présent, de la critique. » ^
On voit que « pour n'être pas une science^ la critique n'en a pas moins ses méthodes ». Et l'on conviendra que la nuance est importante, certes, mais n'est qu'une nuance. La critique n'a donc qu'à suivre le courant des sciences modernes.