‹ Introduction à l'esthétique; les méthodes de l'esthétique, beauté naturelle et beauté artistique, l'impressionnisme et le dogmatismeChapitre 20 sur 99 · Ch. Lévrque. La ftcïpjice du beau, t. II. p · texte numérisé non relu

Ch. Lévrque. La ftcïpjice du beau, t. II. p

art quelque chose de fictif quant à la vérité, et quelque chose diincomplet quant à la ressemblance » ; et cela même « est précisément ce qui le constitue art, et devient le ressort même du plaisir de l'imitation ».

Ne croyez point que ces déviations par rapport à la réalité constituent ce qu'on appelle l'idéal dans l'art. Bien au contraire : l'idéal n'est qu'une des espèces de l'imitation : « l'imitation dont on ne peut pas montrer le modèle » (!) Mais (ce n'est pas nous qui le faisons dire à l'auteur) : « le plaisir que nous donne l'imitation est en rapport de la distance qui la sépare de la réalité ^ » !

Quelle manière galante d'assurer que le plus grand plaisir de l'imitateur consiste à ne pas imiter, de même que la meilleure copie est celle qui n'a pas de modèle ! Si l'on ne trouvait que de pareils traits dans son œuvre, Quatremère de Quincy aurait quelque droit au titre de « Jocrisse de l'esthétique )>. 11 existe aussi un certain sabre de M. Prudhomme qui servait à deux fins au moins, et qui trouverait certainement une place utile parmi les accessoires de cette conception de l'art. On ne réfute pas M. Prudhomme, même en esthétique, oi^i tout se discute. On énonce simplement les applications magistrales de ses principes, et

1. Quatremère de Quincy, Essai sur la nature, le but et les moyens de Viriiitation dans les Beaux-Arts. 1823. partie V, p. 95 ; 103 ; 176.

cela sufliL. En voici de pompeuses. Si Fou iiabille parfois, ou du moins si Ton habillait vers 1820 les personnages contemporains a à Tantique «, c'est simplement, dit Quatremëre, « pour mieux imiter la nature » ; et si Ton coiffait les statues modernes (( à la romaine », c'est uniquement pour les coiffer « plus naturellement » ^ Les conventions de l'école de David, alors régnante, se trouvent donc comme par hasard représenter fort exactement la véritable imitation de la véritable nature : « véritable », puisqu'il y en a, paraît-il, une autre.

Quatremëre empruntait d'ailleurs ce pavé monumental à un ours animé d'intentions non moins spiritualistes. a II faut, concluait déjà Tabbé Du Bos de son jugement sévère sur la peinture hollandaise, il faut pour ainsi dire savoir copier la nature sans \la voir! » " Et cet ours a tenu école...

Ainsi appliqué, le naturalisme esthétique n'est qu'une duperie : illusion ou hypocrisie selon les cas; contradiction avec soi-même toujours.

Bref, idéalistes ou naturalistes, rationalistes, empiristes ou sentimentalistes, tout le monde accorde et même professe plus ou moins sincèrement ce même principe magnifiquement formulé Ipar Bacon pour tous les produits volontaires de jractivité humaine, même lorsqu'ils sont méca-

i. IbicL, p. 416 et suiv.

i 2. Du Bos, Réflexions critiques sur la Poésie et la Peinture, 1719, ! partie I, section 24.

niques : ce L'art, c'est Thomme ajouté à la nature. » Or il semble évident que, dans tous les sens, la beauté naturelle précède et fonde la beauté artistique : celle-ci n'est qu'une « addition » secondaire à celle-là, qui reste ainsi la seule essentielle.

Ainsi, il n'y a pas deux sortes de beauté, et celle de l'art ne fait qu'exprimer celle de la nature : telle est la conception naturaliste et unitaire presque universelle à la fois chez les théoriciens, les artistes et le public.

Toutefois, comme il y a deux conceptions très différentes de la beauté naturelle, que nous appellerons l'une (( anesthétique ^ )), l'autre « pseudo-i esthétique )), le naturalisme comporte deux nuances capitales : l'une réaliste, l'autre idéaliste. Nous les examinerons successivement.

1. Nous disons « esthétique, inesthétique, ancsthétique », comme on dit « moral, immoral, amoral» : ce sont le beau et le bien, le laid et le mal, enfin ce qui n'est ni l'un ni l'autre : ce gui n'est pas susceptible de qualiflcalion esthétique ou morale. — Voir : Les sentiments esthétiques, p. 161-2.

Page 1