‹ Introduction à l'esthétique; les méthodes de l'esthétique, beauté naturelle et beauté artistique, l'impressionnisme et le dogmatismeChapitre 39 sur 99 · L ESTHÉTIQUE NATURALISTE DE TAINE · texte numérisé non relu

L ESTHÉTIQUE NATURALISTE DE TAINE

lémique. Dès que Taine se dégage de cet esprit de réaction exagérée, se reprend et domine son œuvre avec la sérénité du vrai savant, il n'échappe pas à la logique interne de sa propre pensée : après avoir constaté et expliqué, il juge ; et il tire son jugement de ses constatations, comme une conséquence complexe et indirecte, mais non moins logique et non moins nécessaire que toutes les autres.

« Et cependant, dans le monde imaginaire comme dans le monde réel, il y a des rangs divers, parce qu'il y a des valeurs diverses. Le public et les connaisseurs assignent les uns et estiment les autres. Nous n'avons pas fait autre chose depuis trois ans en parcourant les cinq siècles de la peinture italienne. Nous avons toujours^ et à chaque pas, porté des jugements. Sans le savoir, nous avions en main un instrument de mesure. Les autres hommes font comme nous, et, en critique comme ailleurs, il y a des vérités acquises ^ »

Il en est de même dans toutes les sciences morales. Taine écrivait lui-même : « Personnellement, dans les Origines de la France conte7nporaine, j'ai toujours accolé la quahfication morale à Texplication psychologique : dans le portrait des Jacobins, de Robespierre, de Bonaparte ; mon analyse préalable est toujours rigoureusement déterministe,

1. H. Taine. Philosophie de l'Art (1865 et suiv.) t. II, p. 234.

et ma conclusion terminale est rigoureusement judiciaire ^ » .

Cette superposition méthodique d'une valeur à un fait n'est donc pas une exception propre à Testhétique de Taine ; c'est une vue systématique qui ne l'a guère quitté, depuis les premières années où la logique inflexible de Hegel lui enseigna que les choses et les idées les plus opposées ont chacune leur vérité et leur valeur, mais rationnellement hiérarchisées, et chacune à un niveau différent, jusqu'à la période de maturité où l'amour des faits a définitivement triomphé chez lui des aventures métaphysiques. C'est donc une exagération que de voir dans ces deux points de vue, dont l'un succède naturellement à l'autre dans chaque ordre de choses, une évolution progressive de son esprit, une nouvelle « manière » : ce sont deux phases nécessaires de sa pensée, et le développement en est plus logique que chronologique.

Pour constater méthodiquement les phénomènes, en effet, il faut les classer. Classification, c'est hiérarchie des caractères. Et hiérarchie, c'est différence de valeurs. Un jugement méthodique ou scientifique en art n'est que l'interprétation personnelle de la hiérarchie des caractères dominateurs et subordonnés. Celle-ci ayant une valeur objective, on comprend que celle-là soit toujours criti-

1. Leltre à Bourget sur le Disciple : Taine, sa vie et sa correspondance, 1902-7.

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