‹ Introduction à l'esthétique; les méthodes de l'esthétique, beauté naturelle et beauté artistique, l'impressionnisme et le dogmatismeChapitre 41 sur 99 · LE PROBLÈME DE LA VALEUR ESTHÉTIQUE CHEZ LES PENSEURS CONTEMPORAINS · texte numérisé non relu

LE PROBLÈME DE LA VALEUR ESTHÉTIQUE CHEZ LES PENSEURS CONTEMPORAINS

Malgré leurs très profondes divergences personnelles, les penseurs contemporains confirment de toutes parts la nécessité de baser les jugements sur les faits, et réciproquement de surajouter une estimation de valeur à toute explication théorique. Nous nous adresserons, pour vérifier cette vue, aux critiques littéraires français et aux esthéticiens allemands les plus récents.

l. — Les critiques français contemporains.

Dans Técole contemporaine de la critique littéraire, déjà le maître du chœur, Sainte-Beuve, s'était proposé de « constituer l'histoire naturelle littéraire », « par des observations et des collections », défaire de la critique d'art « l'histoire naturelle des esprits », ou « une physiologie morale ». Et dans les moments assez nombreux où, en son tempérament d'artiste, il eut des intentions scientifiques, l'auteur des Lundis se rangea toujours parmi les

« partisans de la méthode naturelle en littérature », chez lesquels il relevait avec plaisir les noms de M""^ de Staël, Villemain, Michelet, Renan, Véron, Emile Deschanel, enfin et surtout Taine. Sainte- Beuve est la souplesse comme Taine est la rigidité même; et néanmoins, après quelques réticences, il finit par se déclarer « si entièrement d'accord avec M. Taine sur le fond et le principal, qu'il se sent vraiment embarrassé à marquer l'endroit précis où commence son doute et sa dissidence^ ». Et d'autre part, il s'est toujours préoccupé d'être « un assez bon juge », et même un juge « qui a un Code » ; et sa conscience esthétique fut toute sa vie occupée à estimer, comparer et peser délicatement ses plaisirs d'art. N'est-ce pas là les deux points de vue essentiels de la méthode?

Parmi les satellites de Taine, Zola, dans son audacieuse mais superficielle théorie du « Roman expérimental », s'est efforcé de maintenir à la critique le caractère de ce qu'il appelle « une enquête positiviste » : elle « explique et dresse un procèsverbal » ; elle « expose, elle n'enseigne pas » ; « elle a préféré jouer le beau rôle d'écrire l'histoire littéraire contemporaine, expliquée et commentée^ ». Il fait profession d'admettre toutes les personnalités,

1. Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, t. VIII (1864), p. 82 et suiv.; voir IX, 70, etc.

2. E. Zola, Roman expérimental, 1880, 2^ éd. 1893, p. 223 et suiv. ; Documents littéraires, 1884, 2« éd. 1891, p. 285, 291, 334.

tous les « tempéraments », toutes les « rhétoriques », tous les (( écrans » à travers lesquels Foeuvre d'art nous présente la nature ; il les admet tous « au même titre », c'est-à-dire sans les juger, parce qu'ils sont tous « presque aussi loin de leur idéal : la création* ». Et toutefois « Fart, dit-il, ne vit que de fanatisme » ; et Fun de ses recueils de critique s'intitule brutalement : Mes Haines. Zola s'est récusé hautement : pourtant il juge, puisqu'il condamne !

De même, Hennequin, dans son essai de Critique scientifique ou ^ estho -psychologie , se refuse à juger les œuvres ; il les explique seulement en adoptant tour à tour trois points de vue : technique, psychologique et sociologique. Dans cette dernière analyse, il approfondit les conceptions de Taine sur deux points. D'abord un même milieu comporte toujours plusieurs courants simultanés, et de sens souvent contraires, qu'il importe essentiellement de distinguer avant de leur rattacher une œuvre. Aristophane et Euripide, les Pensées de Pascal et les Contes de Lafontaine, qui sont contemporains, sont sans doute les produits de leur milieu ; mais assurément de courants très différents dans le même milieu. Ensuite ces courants peuvent être souvent orientés parFartiste, bien loin qu'ils façonnent toujours eux-mêmes l'artiste,

1. E. Zola, Le^^re à Valabrègue, 1864 : Correspondance, 1908, p. 11 et suiv.

comme le croit Taine : c'est Voltaire et Wagner seuls qui ont groupé les Voltairiens et les Wagnériens ; on ne saurait dire que des groupements préexistants dans le public aient suscité ces grands hommes et leurs œuvres.

Ainsi Hennequin s'efforce de ne conserver, pour la perfectionner, que la moitié de la méthode de Taine. Mais il doit reconnaître qu'à cette explication dite scientifique se superpose légitimement toute l'esthétique proprement dite, chargée déjuger des valeurs ; au besoin même il croit devoir appeler à son aide pour cela Thygiéniste, le sociologue ou le moraliste* : sans évaluation après l'explication, point d'esthétique.

La critique littéraire contemporaine a consacré par le fait le rôle de l'idée de valeur dans l'esthétique. Nous verrons qu'impressionnistes et dogmatiques se considèrent également comme à^.^ juges, bien qu'à des titres divers; et le parti intermédiaire, plus éclectique, et comme à l'ordinaire le plus nombreux, ne manque pas à la même tâche.

Pour prendre en exemple un représentant attitré du dogmatisme moderne, ce serait faire injure à Brunetière de supposer qu'il n'assigne pas des rangs de valeurs aux œuvres qu'il examine et explique.

1. E. Hennequin, La Critique scientifique, 1888, p. 21, 59, 151,

A propos de V histoire comparée des littératures, notamment, il montre que la comparaison la plus scientifique se mue naturellement en jugement, ou riiistoire pure en critique ; et cela clans la mesure même où elles sontplus complètement scientifiques : ce qui est parfaitement conforme aux vues de Taine. (( Dans Fhistoire comparée des littératures, quand on affecterait, de propos délibéré, la plus dédaigneuse indifférence et soi-disant la plus scientifique, pour la valeur esthétique des œuvres, on ne pourrait jamais faire qu'une tragédie ou un poème donnés fussent autrement définis que par rapport à ceux qui ont signalé dans l'histoire le point de perfection du genre; et, qu'on le voulût on non, la définition serait en somme un jugement. Ajoutons que ce jugement serait préservé d'être absolu, par l'obligation qui s'imposerait de donner des définitions dont l'intelligente largeur ouvrît ou réservât toujours à l'avenir d'un genre la possibilité d'en perfectionner le passé \ »

Des écrivains de la même école ont cherché à transformer le problème de la valeur, ou du moins à l'exprimer plus ingénieusement.

« On va chercher bien loin une définition de la Critique, dit Doumic. Doit- elle expliquer, ou juger?... C'est mal poser la question. La critique est une force mise au service de l'Art contre toutes

1. F. Brunetière, Variétés littéraires, p. 44 (La littérature européenne).

180 LA VÂiEUR ESTHÉTIQUE

les sollicitations qui Finvitent à s'abaissera » C'est fort bien dit ; mais il faut s'entendre : considérer la critique comme une sorte de police de Fart, ce n'est pas atténuer, c'est renforcer le principe de la valeur. Ce n'est pas renoncer à juger : bien plus, c'est juger d'abord, et exécuter le jugement soi-même ensuite !

Dans une école tout opposée, on aime assez à traiter de « pédants » tous ceux qui ne sont pas des « professionnels de la paresse », ou des « spécialistes del'incompétence ». Dès lors, juger les œuvres, ce n'est plus qu'une manie de professeurs attardés. (( L'université, dit Mauclair dans un accès d'humeur, leur a inculqué indélébilement l'idée que la critique est faite pour juger les créations. Or, on ne juge pas : on cotnprend et on aime, et tout le reste est pédanterie ^^. »

Mais comprendre, aimer (et, sans doute, haïr aussi) c'est choisir et exclure, préférer et dédaigner : les pires « professeurs » n'entendent pas autre chose par « juger » ; et nous verrons l'un d'eux tout à l'heure se contenter de moins encore pour manifester son verdict : car, en matière de critique, ignorer ou se taire est le plus terrible des jugements ; comme le sommeil au théâtre, le silence du critique est une opinion ; et revenir souvent à

4. R. Doumic, Le théâtre nouveau, Préface. 2.'G. Mauclair, cité dans le Mercure de France, 1" décembre 1910, p. 539.

la même œuvre, sans plus, c'est parfois le plus sûr des éloges.

Emile Faguet, malgré tout Féclectisme dont il aime à faire profession, a exprimé assez systématiquement le véritable caractère de Testhétique normative.

Sans doute, en écrivain accoutumé aux difficultés et aux nuances de l'analyse, il n'attribue guère qu'une portée métaphorique et descriptive aux prétendues lois explicatives de Taine. Volontiers même il affecterait de revenir de Taine à Villemain, ce qui, à plusieurs égards, ne saurait passer pour un progrès !

Il approuve en effet Villemain d'avoir établi des relations de coexistence, mais non de cause à effet, entre le milieu et l'artiste : la critique ainsi comprise ne poursuit pas une explication ; elle trace seulement un tableau : l'histoire générale n'est qu'un cadre de l'histoire littéraire, et celle-ci une bordure de la critique ; or « il sied que les deux premières restent la bordure et le cadre, et qu'elles paraissent telles ^ )).

Voilà la méthode énervée, dissoute. Du moins son éclectisme n'empêche-t-il pas Faguet d'apercevoir très nettement à quel point le sort de la science esthétique est lié à celui de toutes les

1. E. Faguet, La Critique, dans l'Histoire de la littérature française de Petit de .Julleville, t. VII, p. 680.

sciences morales : qui nie Tune, conteste aussi les autres.

Son plus grand mérite est d'affirmer définitivement, avec une conception très philosophique des choses, l'existence, l'indépendance relative et les propriétés nécessairement spécifiques des trois grandes sciences normatives inhérentes à la nature de Tesprit humain : Testhétique en est une.

Le beau, le bien et le vrai, dit-il à peu près, ont des caractères communs et des caractères spéciaux. Chacun des trois « impératifs )i se présente comme une impulsion absolue et sans condition. Ils disent tous : « il faut » ; mais dès qu'on les analyse ils deviennent plus simplement persuasifs : ils donnent des raisons. La principale différence entre eux, c'est que l'impératif moral n'en donne qu'une, qui est Vhonneur selon Faguet ; les autres en donnent plusieurs, et se réclament volontiers de l'alliance des deux premiers pour se justifier.

L'un est donc catégorique, les autres conditionnels. Ce n'est pas le lieu d'indiquer ici quelles sont les principales des conditions qui affectent la valeur esthétique. Toutefois le succès auprès d'un public en est une. Ce moteur de plusieurs des activités humaines n'est pas le même pour l'artiste et pour l'homme commun. « Personne ne méprise le succès ; mais l'homme d'affaires s'en contente, et l'artiste ne s'en contente pas. » Il faut, en outre, que son

œuvre réussisse auprès de lui-même dans sa conscience esthétique.

D'ailleurs, le public de Tart est beaucoup plus restreint, en un sens, que celui de la morale ou de la science : car Fart est un luxe, une fonction aristocratique par essence. « Le besoin de créer du beau ne travaille jamais qu'une minorité. A l'impératif du beau, sous cette forme, la majorité est insensible. Elle favorise ceux qui y sont sensibles ; mais elle ne se sent pas appelée à faire comme eux. Remarquez cependant que cette faveur même où elle les tient est une marque qu'elle sent que l'humanité est appelée à faire de la beauté; tout entière réellement, non; mais tout entière dans la personne de ceux qui en sont capables, et qu'on devra honorer à cause de cela^ »

Ainsi nous revenons toujours à la même conclusion : le critique devra expliquer sans doute, mais juger ensuite, et d'après ses explications. Il lui est d'ailleurs parfaitement loisible de dissimuler la rigueur de ses jugements sous des formes plus aimables et moins pédantes ; et, par exemple, de les laisser deviner tout simplement par le choix des œuvres auxquelles il s'attache par prédilection : la forme plus ou moins atténuée ne change rien au principe. « Le critique explique toutes choses, dit Faguet; mais au plaisir qu'il prend à

1. E. Faguet, La démission de la morale, 1910, p. 274, 276, 289.

en expliquer quelques-unes, sa secrète inclination se révèle. On peut comprendre toutes choses et en préférer une. »

Il y a donc des valeurs esthétiques ; et elles sont, comme les deux autres, de nature sociale autant qu'individuelle : voilà de quoi orienter toute la méthode. Nous trouverions maints critiques contemporains implicitement d'accord sur ces idées essentielles.

Page 1