II. — Les esthéticiens allemands contemporains
L'esthétique allemande contemporaine a reçu ces dernières années un développement tout à faitremarquable, et jusqu'ici trop ignoré en France. G'estàelle que nous demanderons encore de confirmer les mêmes conclusions sur l'idée de valeur esthétique.
Sans doute quelques auteurs persistent à n'admettre l'esthétique qu'à titre de spéculation purement théorique. Mais c'est qu'ils se font une idée étroite ou inexacte de ce que doit être une « norme ».
L'un se la représente comme un procédé utile, une recette de tout repos pour atteindre la beauté : ainsi procède quelque peu la Poétique d'Aristote pour indiquer en seize paragraphes la formule unique de la bonne tragédie ^
1. A. Dôring, Méthode der Aestheiik, Zeitschrift fur Aesthetik, 1909, p. 321-4. — Voir Aristote, Poétique, chap. 6-22.
LES ESTHETICIENS ALLEMANDS 185
L'autre constate que c'est bien plutôt Fimagination créatrice et libre ou la jouissance personnelle de Tartiste ou de Famateur qui commande aux règles, que les règles à l'artiste ou à l'amateur ; et qu'il ne doit pas en être autrement, sous peine de scolastique, d'académisme, de pédantisme artificiel et stérile. Qu'est-ce donc que des normes qui ne sont pas, qui ne doivent pas être obéies ^ ?
Tel autre estime qu'il pourrait bien y avoir encore, outre les différences historiques ou g'éographiques, des divergences de nature entre les normes esthétiques ; ces écarts plus fondamentaux, les faisant incommensurables entre elles, rendraient illusoire toute prétendue échelle des valeurs \
Mais toutes ces critiques portent contre une seule conception des normes esthétiques, la plus étraite, la moins vivante : celle du dogmatisme absolu. Nous croyons qu'il en est d'autres: le dogmatisme peut;, tout au moins, être relativiste; et les recettes d'école ou les règles absolues, la contrainte extérieure imposée à la liberté de fartiste, ou funité rigide et la continuité supposées parmi toutes les valeurs humaines, toutes ces étroitesses inacceptables s'évanouissent du même coup.
En dehors de ces négations excessives, on peut
1. R. MùUer-Freienfels, Das Urteil in der Kunst, Archiv fur systematische Philosophie, 1909, p. 335-6.
2. J. Segal, Psychologische uncl normative Aestlieiik, Zeitschrift fur Aesthetik, 1907, p. 18.
ranger en trois catégories les conceptions différentes que les Allemands contemporains se font des rapports de la théorie avec la norme.
Les premiers conçoivent ce lien comme natm^el et analytique ; c'est-à-dire qu'ils veulent réduire purement et simplement la loi normative à la loi théorique et au fait historique, ou l'esthétique à la psychologie. Ainsi la plupart des partisans de « l'esthétique expérimentale » ou « Festhétique d'en bas », depuis Fechner jusqu'à Kiilpe ; ou encore Konrad Lange et Lipps. « L'esthétique, dit celuici, peut être définie comme une discipline de la psychologie appliquée \ »
Mais ces théoriciens ne réduisent si facilement le jugement à la description, que parce qu'ils ont implicitement introduit celui-là dans celle-ci : il n'est donc pas étonnant qu'ils y retrouvent après coup ce qu'ils y ont mis. Ainsi la méthode expérimentale prend pour objet des statistiques de faits; mais ces faits sont expressément des jugements individuels, et par suite ces statistiques fondent des échelles de valeurs. D'autre part l'application d'une vérité théorique ne se confond pas, comme
1. Th. Lipps, Aesthetik, Hamburg, 1903-6, t. I, p. 2-4. — Konrad Lange, T)as \Yesen der Kunst, 2 voL, Berlin, 1901; — Ueber die Méthode der Kunstphilosophie, Zeitsclirift fiir Psychologie und Physiologie, t. XXXVI, 1906. — Voir : Gh. Lalo, L'Esthétique expérimentale contemporaine, 1908, p. 8-12; 36-97; 150 et suiv. ; — V. Basch, Les grands courants de Vesthétique allemande contemporaine, Revue philosophique, 1911, t. I, p. 27 et suiv.