‹ Introduction à l'esthétique; les méthodes de l'esthétique, beauté naturelle et beauté artistique, l'impressionnisme et le dogmatismeChapitre 93 sur 99 · L ESTHÉTIQUE EXPÉRIMENTALE : LES ENQUÊTES · texte numérisé non relu

L ESTHÉTIQUE EXPÉRIMENTALE : LES ENQUÊTES

III, — Les enquêtes plus concrètes.

Nous avons promené le lecteur à travers le chantier de travail où s'ébauchent lentement des matériaux informes : excursion ingrate, que les amateurs d'art et les délicats n'entreprennent qu'à leur corps défendant. Mais peut-être seront-ils plus curieux de parcourir Fatelier où d'autres ouvriers (( finissent » le travail commencé sur le chantier ; et sans le replacer déjà dans Tensemble qui n'existe encore que sur les plans de l'architecte, ils lui donnent une forme plus concrète, et un intérêt plus humain.

A côté des analyses simplifiées à l'extrême, la méthode expérimentale prête en effetàdes enquêtes plus complexes ; et pour s'élargir ainsi elle ne cesse pas d'être méthodique et d'être une expérience : elle rejoint seulement de plus en plus la critique d'art proprement dite, jusqu'à se confondre finalement avec elle en même temps qu'avec l'esthétique générale.

Il n'y a évidemment aucune difficulté de principe à appliquer méthodiquement les procédés expérimentaux à l'analyse d'impressions esthétiques moins simplifiées : cette application est seulement plus délicate en ce que l'interprétation des causes et des effets devient, aux risques de l'observateur, plus hypothétique et plus arbitraire.

C'est ainsi que, sans simplifier à l'excès, comme

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Fechner, les conditions de Texpérience, Ribot a interrogé un grand nombre de musiciens sur leur sentiment musical, un grand nombre d'artistes sur les modalités de leur (c imagination créatrice » \

A la façon d'un juge d'instruction philosophe, ou, pour mettre les choses au pis, d'un reporter psychologue, Binet interroge [longuement un dramaturge expert dans l'analyse de soi-même, comme de Curel ou Hervieu, ou bien un peintre prodige, comme le jeune Jean Styka. Il révise, par une enquête méthodique auprès des comédiens, le curieux problème posé et résolu d'après soi-même et trop a priori par Diderot, et qui à ce titre n'était en effet qu'un « Paradoxe du comédien » : car une étude plus expérimentale de Témotivité des acteurs le trancherait sans aucun doute par une distinction de divers types psychologiques, dont les conditions seraient des plus intéressantes à étudier jusqu'au détail sur les sujets eux-mêmes.^

Les esthéticiens, et surtout les critiques d'art modernes, n'ont pas manqué de poursuivre de pareilles enquêtes auprès des artistes, de les inter-

1. Th. Ribot, Psychologie des sentiments ; Essai sur l'imagination créatrice.

2. A. Binet et J. Passy, Notes psychologiques sur les auteurs dramatiques, Année psychologique, 1. 1, 1894, p. 60-118. — A. Binet, F. de Curel, notes jjsychologiques, ibid., p. 119-173; Réflexions sur le Paradoxe de Diderot, ibid., t. III, 1896, p. 279-295; La Création littéraire; Portrait psychologiqiie de M. P. Hervieu, ibid., t. X, 1904, p. 1-62; Le mystère de la peinture; Rembrandt, ibid., 1910.

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roger avec zèle non seulement sur leur personne, mais sur leur hérédité ; non seulement sur leurs états d'âme, mais sur leurs opinions diverses, leurs jugements de valeur appliqués à leurs propres œuvres ou à celles dos autres : n'était-ce pas déjà ce que demandait Sainte-Beuve ?

Avec zèle, mais non avec méthode. Cette esthétique ou cette critique est intelligente. Il ne reste plus qu'à la rendre méthodique. Des médecins, comme le D'' Toulouse dans ses études de psychophysiologie très fouillées surDalou, Zola, ou Henri ^ Poincaré, ont entrepris la même tâche de leur 1 point de vue, qui confine de près à celui des cri- I tiques ; et ils usent de toutes les ressources de I' l'expérimentation moderne, avec une hardiesse j louahle, mais peut-être prématurée, caria psychoii physiologie est encore loin d'aboutir à des conclu- ! sions précises. La parole est encore, et pour longtemps sans doute, à la psychologie pure, c'est-à-dire à l'observation directe des témoignages de chaque conscience esthétique.

Les récents travaux de l'esthéticienne anglaise Yernon Lee présentent assez bien le type de ces enquêtes psychologiques dont le propre est de concilier le caractère concret, subjectif et vivant, avec la méthode expérimentale telle que nous l'avons déflnie, et par conséquent avec l'objectivité dogmatique.

Elle s'observe d'abord elle-même avec pcrspica-

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cité. « C'est surtout dans le but de mieux interroger les autres, et même de leur donner Texemple, que j'ai entrepris cet examen de ce que j'appellerai volontiers mon dossier esthétique. » Elle n'offre donc par là qu'un témoignage « strictement individuel et empirique » (nous dirions : impressionniste) mais propre à donner une réponse à maintes questions générales (nous pourrions dire : dogmatique) . -

Plus tard, elle a présenté des notes prises sur elle-même dans les musées pendant trois ans, a et dont l'ensemble, dit-elle, constitue un dossier assez complet sur ma façon d'entrer en rapport avec l'œuvre d'arl ». Un pareil travail, destiné à susciter des imitations, lui semble fournir par son exemple (( une méthode de recherche à la fois objective et introspective, et capable d'être variée selon les aptitudes et les circonstances personnelles du travailleur ».

Dans l'esthétique surtout les synthèses sont aventureuses; il faut procéder analytiquement du composé au simple, le composé concret étant seul donné dans l'expérience. «Ma méthode consiste surtout à se dire : que se passe-t-il en moi ? » Quand beaucoup de sujets divers auront répondu à cette question, « l'unité se trouvera ensuite dans les hypothèses et les vérifications d'hypothèses sorties

1. Vernon Lee (Miss Paget), Psychologie cVun écrivain sur l'art, Revue Philosophique, 1903, t. II, p. 225.

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spontanément de ces études individuelles, de l'assemblage de petits drames intérieurs dont se compose cette abstraction si souvent définie, si peu analysée : le phénomène esthétique » ^

Grâce à ces confidences multipliées, à ces monographies d'esprits individuels et de tendances collectives, Testhétique de l'avenir deviendra de moins en moins livresque. Elle s'enseignera « par Fexamen en commun de Toeuvre d'art, et par le contrôle réciproque des observations individuelles prises au jour le jour » '.

Vernon Lee a donc répandu, selon la mode des psychologues anglo-saxons, des questionnaires portant sur les principaux problèmes de Tes thétique psychologique, et dont toute Foriginalité consiste à inviter chacun de nous à s'observer soi-même conformément aux grandes hypothèses de l'esthétique contemporaine : ce qui est le meilleur moyen de les vérifier autrement que par les affirmations personnelles de leurs auteurs, et par les quelques témoignages qu'il leur arrive de recueillir accidentellement dans les Mémoires ou les œuvres diverses d'autres écrivains.

Évidemment de telles confessions sont toutes personnelles. Mais elles ne gagnent rien à le rester: elles se fortifieraient singulièrement par le

1. Vernon Lee, Essais d'esthétique empirique : l'individu devant l'œuvre d'art, ibid., 1905, t. I, p. 46-7.

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