‹ Introduction à l'esthétique; les méthodes de l'esthétique, beauté naturelle et beauté artistique, l'impressionnisme et le dogmatismeChapitre 94 sur 99 · Ibid., p · texte numérisé non relu

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Lntroduction a l'esthétique. 20

rapprochement d'autres confessions, semblables ou diverses, ne serait-ce que pour mieux s'opposer à elles, et prendre une conscience plus nette de cette opposition. Ce sera l'objet de la statistique.

Ce que les moralistes appellent volontiers le (( sens moral » ou la « conscience morale », et dont leurs systèmes essayent de deviner et d'exprimer les nuances fugitives, qu'est-ce autre chose, sinon une sorte de moyenne prise entre tous les « examens de conscience» que font sur elles-mêmes, dans chaque circonstance de la vie, toutes les consciences délicatement sensibles à la valeur morale ? Et l'éthique ne gagne-t-elle pas, à la fois pour la théorie et pour la pratique, à systématiser ces impressions toutes subjectives, à grouper, tout en les distinguant, les divers caractères et jusqu'aux attitudes du cœur et de l'esprit? Mais elle le fait très confusément, comme to'us les genres oratoires, étant jusqu'ici une rhétorique morale plus qu'une science de la morale. A peine, de nos jours, quelques sociologues comprennent-ils cette nouvelle tâche, qui est immense, et s'efForcent-ils de la remplir peu à peu, méthodiquement, par de patientes monographies éclairées de prudentes anticipations.

Pourquoi la a conscience esthétique» ne deviendrait-elle pas de même, pour l'esthétique future, une synthèse des « examens de conscience esthétique » qu'il convient d'instituer en chacune des

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consciences vraiment délicates, vraiment sensibles à la beauté? Ce serait là, tout au moins, une des tâches les plus importantes de l'esthétique scientifique \

Ces enquêtes unissent intimement le problème de l'explication et celui de la valeur ; ce dernier reste partout présupposé, puisque c'est sur des jugements de valeur que portent toujours les questions ; ce sont des impressions positives de beauté qu'on demande à chaque sujet d'analyser; à défaut de quoi, la question serait mal comprise, et c'est ce dont l'expérimentateur doit s'assurer : il doit, comme l'historien, peser et critiquer la valeur de chaque témoignage.

Or les expérimentateurs que nous avons appelés les «analystes » sont impuissants devant la multitude de leurs sujets, qu'ils ne peuvent pas connaître individuellement ; et aussi devant le genre de compétence ou plutôt l'absence de compétence que demande l'appréciation d'objets aussi étrangers à nos jugements esthétiques normaux, que les dimensions abstraites d'un rectangle : aussi Fechner, après l'élimination des illettrés et des professionnels, se tirait-il d'affaire en tenant provisoire-

1. Il faut citer encore, parmi les plus récentes de ces enquêtes méthodiques, le travail de Schlesinger, en cours de publication, sur « l'essence de l'idéal vécu », et l'analyse de ses interférences avec la sympathie et les autres états affectifs complexes qui tendent à le ramener vers la vie réelle (A. Schlesinger, Der Begriff des Ideals, Archiv fur die gesamte Psychologie, 1908 et suiv.).

ment tous les sujets instruits et moyens pour égaux : ce qui est assez grossier.

Mais le procédé des enquêtes plus concrètes met davantage en jeu la personnalité tout entière, ou du moins la compétence esthétique de chaque sujet. Des interrogatoires bien menés et approfondis comme ceux de Binet ou de Vernon Lee permettent à l'expérimentateur, — mieux nommé ici l'observateur, — de poser lui-même cette estimation et de la justifier d'après les réponses obtenues. Celles d'un De Gurel ou d'un musicien de talent auront une tout autre valeur que celles d'un amateur quelconque. Mais il y a des catégories de « sujets » tout désignés, dont la valeur est pour ainsi dire permanente, publique, et objet d'un consentement général : ce sont les esthéticiens, historiens ou critiques d'art. Pourquoi ne pas les prendre pour les sujets par excellence de la nouvelle esthétique expérimentale? Et pourquoi ne pas différencier leurs valeurs par des chiffres? Car nous avons pu, par exemple, dans le jugement sur Ohnet ou sur Zola, mettre au premier rang des critiques français Brunetière, Lemaître et France ; nous ne serions pas embarrassés pour désigner d'autres critiques qui furent plus favorables à ces auteurs ; mais l'opinion publique ne leur assigne guère que le second rang ; quant aux critiques littéraires qui prennent la défense de nos romanciers-feuilletonnisteS; nul n'a cure de leur opinion, sinon au point

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de vue commercial, du moins au point de vue esthétique; ils sont du dernier rang-. Leur «réclame » peut bien faire vendre une œuvre dans le gros public, mais non la faire trouver belle par le vrai public tout court, celui des connaisseurs, que la masse reconnaît et salue comme tels, tantôt avec respect, tantôt avec ironie ou hostilité, mais qu'elle reconnaît de quelque façon.

Ne peut-on systématiser ce procédé, extrêmement banal sous ses formes peu analysées ? Il conduirait à une curieuse apphcation de la méthode : la critique objective ou impersonnelle, d'Ernest Lichtenberger.

L'auteur se propose pour but « Finstitution d'une critique impersonnelle, collective, objective, à côté des critiques personnelles, sur lesquelles elle s appuie^ et quelle songe d\iutant moins à supprimer qu elle-même n existe cjue par elles )> \

Dans cette œuvre, le critique s'efface, ou plus exactement il se met avec impartialité au même rang que tous les autres critiques ; et la conclusion qu'il vise, ce n'est pas l'expression de son opinion personnelle, c'est la synthèse de toutes les opinions les plus diverses exprimées sur une certaine œuvre d'art par les juges les plus compétents.

1. E. Lichtenberger, ie « Faîi5^ » a'e Gce/Ae, esquisse d'une méthode de critique imper sonnet te. Revue germanique, t. I, 1905, p. 33. — Voir : Le Faust de Gœthe, essai de critique impersonnelle, 1911, Préface.

« Il est bon de présenter au lecteur sur le sujet qu'il étudie les solutions typiques de Thunianité : voilà le principe de cette méthode. » Cette synthèse présente de multiples avantages. Tout d'abord, elle est, dans sa complexité, plus riche que chaque opinion individuelle, même celle du juge le plus éminent. « L'humanité seule est l'homme véritable », selon le « sublime paradoxe » de Gœthe. « L'individu a les plus grandes chances d'atteindre le vrai, le beau et le bien, lorsqu'il fait bénéficier son intelligence, sa sensibilité et sa moralité, de l'intelligence, de la sensibilité, de la moralité universelles. » — « Dans la mesure où l'homme est un être social, la pensée de Thumanité l'intéresse autant que la sienne. »

D'autre part, chaque individu, en s'élevant ainsi au-dessus de son étroite personnalité, gagnera en indépendance et en tolérance.

La nouvelle méthode améliore donc à la fois l'étude de l'œuvre choisie, et l'état d'esprit de celui qui la juge.

Ainsi la « critique objective » d'une œuvre d'art sera une synthèse de tous les jugements esthétiques portés sur elle dans l'humanité. Elle n'en exclut aucun : depuis celui du critique professionnel le plus spécialisé dans la question, jusqu'à celui du lecteur peu instruit des bibliothèques populaires ; elle appelle en témoignage les artistes, les hommes du monde, les croyants ou les sceptiques, les con-

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servateurs ou les révolulionnaires; ou même les adeptes d'un art différent, qui ont eu à transposer l'œuvre dans leur technique propre ; enfin les indigènes de diverses nations. Chacun comprend à sa manière, et toutes ces manières ont droit à l'existence, toutes ont leur valeur propre.

Seulement, si nous pouvons admettre toutes les opinions, c'est à la condition expresse de les peser. Il serait absurde de donner le même rang de valeur au critique éminent et à l'ouvrier à peine lettré. Nous présenterons toutes les solutions typiques ; mais seulement celles qui sont typiques : sans quoi nous irions sans utilité jusqu'à l'infini. Telle est la position du second problème.

Or une solution « est typique, lorsqu'elle réunit un grand nombre de témoignages; — lorsqu'elle est présumée les réunir, en vertu du grand nombre de lecteurs de l'ouvrage où elle est exprimée ; — lorsque c'est la solution d'un spécialiste du premier rang ou de plusieurs spécialistes du second ; — lorsqu'elle appartient à un homme célèbre, à un homme dont le nom seul est typique ; — lorsqu'elle est représentative d'un groupe typique de l'humanité. — Elle sera de plus en plus typique, plus elle est adoptée non en vertu d'un seul critère, mais de plusieurs ou de tous ». ^

Il ne reste plus qu'à faire le dernier pas : appli-

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