CHAPITRE V
Nous réunirons dans ce chapitre des faits relatifs à des pays très-différents, mais qui dans chacun d'eux ne sont ni assez nombreux ni l’objet de travaux assez considérables pour motiver des chapitres particuliers.
$ 1: Espagne.
I ya près d'un siècle et demi que Scheuchzer, dont nous avons parlé comme d’un des naturalistes suisses les plus instruits, faisant une sorte de revue générale des travaux publiés dans divers pays sur l'histoire naturelle, remarquait l'absence presque complète en Espagne d'écrivains qui se soient occupés de botanique, de zoologie ou des corps inorganiques. Siles nations germaniques, dit-il, pèchent à cet égard par l'excès et par un besoin immodéré d'écrire et de publier, l'Espagne se fait distinguer de tous les autres pays civilisés par le défaut contraire (1). Ce jugement porté alors par un travailleur infatigable et dévoué à la sc'ence pourrait être encore vrai aujourd'hui, car, si la civilisation a marché, le caractère, les
1) Sibliotheca scriptorum Historiæ naturalis omnium terræ, etc, in-8, 1716, —- 9° éd Petit im-12, Tiguri (Zurich), 1751.
voûts, les aptitudes et l'esprit des peuples se mamtiennent à peu près dans les mêmes rapports, subordonnés qu'ils sont aux influences des conditions physiques qui les entourent et à celles de certains principes qui ne permettent le progrès que dans des directions données, les autres y restant forcément étrangères. s Nous ne connaissons, en effet, rien qui soit antérieur à cette remarque de Scheuchzer; Bourguet (1) indique seulement des fossiles dans les montagnes qui sont près de Barcelone, et les quelques débris organiques (Astéries, baguettes de Cidaris Nummulites, Cyclolites) mentionnés ct figurés par P. Barrère (2), comme provenant de la Catalogne, ne l'ont été qu'en 1746. Quelques années après le père F. Jos. Torrubia à publié son ouvrage sur l’histoire naturelle de l'Espagne (5), dont le pre- mier volume renferme plusieurs dissertations de physique, comme on disait alors, et particulièrement sur le déluge. Cet ouvrage contient 14 planches, représentant des fossiles de divers terrains et provenant de diverses localités. Après avoir reproduit le tableau de Bourguet dont nous venons de parler, l'auteur traite des fossiles et figure des dents de Squales, des Ammonites, des Nautiles, des Térébratules, des ostracées, des échinides de stellérides crétacés et jurassiques, puis un trilobite et deux crustacés de la Chine ou des îles Moluques. Il disserte longuement sur les Cunnolites (Cyclolites) signalés par Barrère et provenant de Coustouges, près Saint-Laurent-de-Cerdans, et il s'attache à démontrer que les pétrifications observées en Espagne sont de véritables corps marins. [ traite de celles des environs de Teruel, et donne, sous le titre de Gigantologia espanola, une dissertation fort étendue où se trouvent rapportés tous les documents relatifs à une prétendue race de géants qui aurait existé
(1) Indice des divers endroits où l'on trouve des pétrifications; dans son Traité des pétrifications, p. 29, 1742.
(2) Observations sur l'origine des pierres figurées, in-8. Paris, 1746.
(5) Aparato para la historia naturalespañola; T. primo contiene muchas dissertaliones physicas especialmente sobre il diluvio, in-4 avec 144 pl. Madrid, 1754.
à la fois dans l’ancien et le nouveau monde. Tous cés faits, comme on le conçoit, se rapportent à des débris d'Éléphants ou d’autres grands mammifères fréquents en Amérique aussi bien qu’en Europe, et sous ce rapport le travail de l’auteur espagnol n’est pas sans utilité, car on y trouve beaucoup de renseignements qui, bien interprétés, peuvent être encore employés aujourd’hui.
Les causes et les effets présumés du déluge sont ensuite, comme chez la plupart des écrivams du temps, l'objet de réflexions de toutes sortes et en général aussi peu fondées les unes que les autres; c'était un thème à d’inépuisables variantes pour les naturalistes d’alors, et pour un jésuite plus encore que pour tout autre, La plupart des fossiles représentés sont reconnaissables, et nous avons pu y distinguer la Terebratula decorata où tetraedra, le Spirifer rostratus, la Modiolu plicata, l'Isocardia excentrica, la Lima proboscidea, les Terebratula globatu, impressa, perovalis ou biplicata et resupinata, provenant de Molina, d'Anchuela et d’autres localités où les couches jurassiques ont été constatées depuis.
D. Guillermo Bowles, dans son introduction à l'histoire et à la géographie physique de l'Espagne (1), a signalé les Nummuhtes des environs d’Alicante, des Térébratules, des Bélemnites, des Huîtres et d’autres fossiles dans le voisinage de Molina. I a traité de la lithologie générale de beaucoup de provinces, des volcans du royaume de Murcie et de la Catalogne; il s’est occupé plus particulièrement des diverses pierres de la province de Ségovie, a donné de bons détails sur les salines de Mingranilla, sur la disposition des amas ou bancs de gypse, sur la mine de sel de Cardone, sur les gypses de Valtiera, les brèches osseuses des environs de Teruel (village de Concud); mais on n'aperçoit nulle part l'idée de succession dans les couches qu'il a observées. Il croit que les cailloux arrondis du lit des rivières n'ont pas été roulés par leurs eaux.
(1) Introducion a la historia y a la geogr. fis. de España, 1775. — Traduct. franç., 1776. — 2° éd. 1789.— Journ. de Phys., vol. VIII, p.404;
De son côté, A. J. Cavanilles (1), quoique plus botaniste que géologue et zoologiste, n’a pas laissé que de décrire avec beaucoup de soin les caractères orographiques, stratigraphiques et pétrographiques de l'ancien royaume de Valence. Il à bien observé, dans chaque localité, la position des couches, et il a donné de nombreux dessins qui représentent les formes et l'aspect particulier du pays. C’est un exemple qu'on regrette de ne pas voir plus suivi de nos jours.
L'auteur signale des Térébratules, des cornes d'Ammon ferrugineuses et diverses bivalves aux environs de Morella, de nombreux fossiles indéterminés dans les montagnes de Cervera, particulièrement dans les calcaires-marbre de celles d'Arès, et il conclut que la disposition des couches ainsi que leurs divers caractères ne permettent pas d'attribuer leur formation au déluge universel, qui n'aurait pu les déposer de la sorte. Les coquilles qu'on y trouve, ajoute-t-il, prouvent en outre qu'elles ont été déposées tranquillement au fond de la mer.
Les Huîtres abondent surtout avec d’autres bivalves entre les montagnes de Vistabella et de Villafranca, dans la colline de Cullera, sur le bord de la mer, dans celles de Valldigna, d'Ayora, dans la Muela, au nord-est d'Aros, et des empreintes de poissons se montrent dans les calcaires des environs de Pego. Autour de Xixona sont signalés des Huitres, des Nummulites et des échinides (Gonoclypus), demême qu'à Penaguila. L'auteur a fait représenter (vol. IE, p. 296) un Conoclypus, des Nummulites, l'Exogyra flabellata et une Orbitolina de la formation crétacée.
Enfin, vers les dernières années du siècle, Bosc, dans un voyage exécuté à travers les royaumes de Galice, de Léon, de la Vieille-Castille et de la Biscaye (2), rapporte qu'avant d'arriver à Palencia, on longe des montagnes de pierre à plâtre parfaitement semblables à celles des environs de Paris, si ce n’est que
(1) Observaciones sobre la historia natural, geografia, agricultura, dei reyno de Valencia, 2 vol. in-. Madrid, 1795.
(2) Magaxin encyclopédique, 6° année, vol. [, p. 482, 1800.
Géologie.
les cristaux spéculaires se trouvent également répartis dans les bancs supérieurs et inférieurs de la marne qui lui est superposée.
« J'ai vu en place, sous la citadelle de Burgos, dit le natura- « liste français (p. 486), la pierre calcaire qui a servi aux « constructions de la ville; c’est la même que celle de Palencia. « Elle y forme des banes de 6 ou 7 mètres d'épaisseur, séparés « par de l'argile marneuse. Le banc inférieur repose sur une « couche d'argile de même nature, mais dont l'épaisseur m'est «inconnue. Je n'ai pu m’assurer si la base de la colline est « gypseuse, mais cela est très-possible, d’après des considéra- «tions prises de l'ensemble des montagnes environnantes. « Cette espèce de pierre est composée à parties presque égales « de calcaire, de quartz et d'argile. Les coquilles qu'on y trouve « paraissent être fluviatiles. Quelquefois la roche est aussi « poreuse que la pierre meulière et ne se taille qu’en s’écaillant « sphéroïdement. »
De même que dans l’est de l'Europe, ee sont des géologues et des paléontologistes anglais et surtout français qui, dans ces derniers temps, ont introduit en Espagne et y ont appliqué les connaissances de la science moderne.
$ 2. Amérique du Nord,
La géologie et la paléontologie de l'Amérique du Nord, comme tout ce qui tient aux nouvelles populations de ce pays, qui se sont substituées aux anciennes, ne nous offrent pot ce long et pénible enfantement dont nous avons déjà retracé en partie le tableau en Europe. L'étude stratigraphique du sol y à commencé tard, mais elle y a atteint presque du premier coup le degré d'avancement pour lequel il avait fallu plusieurs siècles de ce côté de l'Atlantique. On devait en effet y profiter de l'expérience de l'ancien monde sans passer par les tàton-
nements, les incertitudes et les erreurs d'une science qui cherche sa voie dans l'obscurité.
Cependant l'Amérique du Nord eut aussi sa période de pétrographie et de minéralogie géographique avant celle de la géologie stratigraphique. Ainsi Guettard, qui avait déjà appliqué à la France et à l'Angleterre ses idées sur la distribution de bandes sablonneuse, marneuse et schisteuse où métallifère à la surface du sol, à publié, en 1752, un mémoire dans lequel 1l compare le Canada à la Suisse, par rapport à ses minéraux (1). Ce travail, fait avec des échantillons et des renseignements qui lui avaient été fournis par des personnes instruites du pays, est accompagné d’une carte qui s'étend depuis les Florides jusqu'au 60° latitude N., et sur laquelle sont indiquées, au moyen de 57 signes conventionnels, toutes les localités où étaient connues les espèces de roches et de substances minérales entre l'Atlantique et les Montagnes-Rocheuses.
Une zone ombrée, désignée sous le nom de bande marneuse, suit les contours d’une partie du golfe du Mexique, remonte au N.-E. jusqu’à l'ile Royale d’une part, et se dirige de l'autre au N, vers Québec. Jusqu'à l'embouchure de l'Hudson et une partie de la vallée du Connecticut, on peut dire que cette bande représente les dépôts secondaires, tertiaires et quaternaires; mais au delà elle comprend tout le terrain de transition de New-York, du Massachusetts, du Maine, jusqu'à la rive droite du Saint- Laurent, qu'elle dépasse même entre Québec et le lac Sant- Pierre. Ce qui est au delà de cette zone appartiendrait à la bande schisteuse et métallifère de l'auteur, et sa bande sablonneuse se trouverait en avant ou à l’est de la bande marneuse et au-dessous du niveau de la mer. Sur une portion de carte à une
(1) Histoire de l'acad. r. des sciences, année 1752 (imprimée en 1756), p. 189. — Il y aurait peu d'intérêt à rappeler ici ce que dit Guettard dans son parallèle, nécessairement très-hasardé, entre le Canada et la Suisse, dont il] donne aussi une carte minéralogique en s’aidant des ouvrages du temps. Pour les fossiles, il renvoie à Langius et à Scheuchzer, et donne la figure d’un poisson des schistes de Glaris (Blattenberg)
plus grande échelle, comprenant les rives du Saint-Laurent, depuis la Malbaye jusqu'à Montréal, on voit indiquée la présence des fossiles dans sept ou huit localités différentes.
P.549, Guettard fait remarquer à ce sujet qu'il serait curieu x de bien caractériser ces diverses coquilles, afin de déterminer si elles sont semblables à celles de l'Europe. Il cite, dans une roche brun noirâtre, calcarifère, à grain fin, des bords du lac Champlan, une coquille désignée alors sous le nom de Poulette, ce qui est, d’après la figure (pl. 4, fig. 2), probablement une valve bombée d'Orthis. Il en signale d’autres dans une roche de la pointe aux Trembles, au nord de Montréal, et, à l'ile Royale, des empreintes de fougères, qui ne différeraient pas beaucoup de celles de notre continent.
Il représente (pl. 3 et 4) une grosse dent fossile, bien dessinée, mais dont il ne connait pas l'animal. Suivant M. Gautier, médecin fort instruit de Québec, qui lui avait fourni beaucoup de renseignements pour son travail, elle provenait d’une localité bien connue qu'il ne nomme pas, mais qui est marquée sur les cartes du Canada par le nom de : canton où l’on trouve des os d'Eléphant, « Tous ceux qui ont été dans cet endroit rapportent qu'on y voit des squelettes ou ossements de ces animaux, et que les squelettes sont presque complets; on ne se charge que des dents, parce que ce sont les seules pièces que l’on puisse transporter aisément, les autres os étant trop considérables. Ces débris de grands animaux sont dans une gorge resserrée entre deux montagnes, et enfouis dans un sol marécageux et argileux de diverses couleurs. » Nous reviendrons plus loin sur la dent figurée par Guettard,
Il donne aussi (pl. 5, fig. 3) le dessin d'un fossile, qu'il croit être une empreinte de papillon, sur une ardoise brun rougeûtre des environs du lac Champlain. Après l'avoir décrit fort en détail, il ajoute : « Enfin il n’est pas possible de se tromper sur la nature de cet animal ; on peut même déterminer qu'il est de ceux qui ne volent que la nuit, » etc. Or il est facile aujourd'hui de reconnaitre, dans les deux empreintes de lépidoptère nocturne de Guettard, celles d’un Leptæna voisin du L. sericea,
AMÉRIQUE DU NORD. 207 accompagné d’articulations de crinoïdes que, d'ailleurs, 1l avait bien déterminées lui-même pour être des Entroques (1).
Depuis lors, T, Jefferson, A. Sevbert, élève de Werner, Godon (2), géologue français, le colonel Gibbs, élève de l'École des mines de Paris, A. Bruce, P. Cleaveland, B. Sillimann, observateurs qui ne remontent guère qu'au commencement de ce siècle, ont publié quelques faits de détail, mais peu importants (5). L'essai que donna W, Maclure en 1809, intitulé : Observations sur la géologie des États-Unis et explication d'une carte géologique de ce pays (4), a été le premier travail général de quelque valeur qui fût au niveau de la science en Europe.
W. Maclure, le père de la géologie américaine, était né à Ayr, en Écosse, en 1765. Après avoir fait fortune en peu de temps dans le commerce avec les États-Unis, il s'adonna aux sciences, parcourut l'Europe, étudia la géologie à l'école de Werner, séjourna plusieurs années à Paris, puis retourna en Amérique, où, à parür de 1806, il chercha à appliquer à sa nouvelle patrie les principes qu'il avait puisés dans ses voyages. Il mourut à Mexico en 1840, à l'âge de 77 ans.
En 1809, il publia, dans les Transactions de la Société philosophique américaine de Philadelphie, le mémoire que nous venons de rappeler, et qui fut traduit en français dans le vol. LAIX du Journal de physique et de chimie de la Métherie, avec une lettre explicative adressée par l'auteur à ce dernier savant.
(1) Voy. aussi : Histoire de lu nouvelle France, par le P. Charlevox, vol. [à VI.—J. de Laët, Des pierres précieuses et des fossiles d'Amérique particulièrement, in-8, 1647, en latin. — H. Egede, Gamle Groenlands uye perlustration, in-8, Copenhague, 1729. 2° éd. in-4 avec pl., 1741.— Mitchill et Miller, Medical repository and review of amer. publication, etc. New-York, 1800-1803.
(2) Observations mincralogiques faites dans les environs de Boston en 1807 et 1808 (Ann. du Museum, vol. XV, p. 455, 1810. Observations pour servir à la carte minéralogique du Maryland. (Transact. phil. de Philadelphie.) — (Journ. de phys., vol. LXVI, p. 221, 1808).
(3) Voy.J. Marcou, Geology of north America, p.99; 1858.
(4) Transact. of the Amer. philos. Society, vol. NII, p. 411. Philadelphie, 1809.
Maclure devait, on le conçoit, suivre la classification de Werner, qui distinguait, comme on l'a vu, les roches en primitives, de transition, secondaires et alluviales. Ce système lui semble être le plus avantageux, d’abord parce que c’est celui, dit-il, dont l'application est la plus générale et la plus faaile, et ensuite parce que la nature et la position relative des substances minérales aux États-Unis, là où elles sont développées sur la plus grande surface qu'on ait encore examinée, prouvent l'exactitude du système sur les rapports des différentes séries de roches.
A l’est de l'Hudson, îes roches primitives dominent dans les montagnes et les terres basses, diminuant graduellement lorsqu'on s’avance vers le S. Elles sont limitées du côté de la mer par de vastes dépôts d'alluvion, et de l’autre servent de base aux dépôts de transition et secondaires qui constituent à l’ouest les montagnes de l'intérieur du continent. Au sud de la Delaware, les roches primitives se montrent d'abord après la formation alluviale océanique, constituant le gradin inférieur de cette rampe qui s'élève successivement, à travers les diverses formations, jusqu’au sommet des Alleghanys.
A l'est de l'État de New-York, la stratification affecte une direction presque N., S., et le plongement est généralement à l'E. ou vers les Montagnes-Blanches, les plus hautes du pays. Dans l'État de New-York même, ainsi qu’au sud et à l'ouest, les couches courent presque N.-E., S.-0., et plongent encore généralement à l'E. Toutes les rivières à l’orient de la Delaware coulent presque du N. au $S. ou dans le sens de la stratification, tandis que celles qui sont au sud se dirigent du $.-E. au N.-O.
Dans la plus grande partie des États de l'est et du nord, la mer baigne le pied des roches primitives. À Long-Island eommence la formation alluviale dont la largeur s’accroit à mesure qu’on s’avance vers le S., où elle constitue presque les deux Carolines, la Géorgie, les Florides et la basse Louisiane. Le voisinage du Gulf-stream paraît à l’auteur avoir pu contribuer à la formation de ces dépôts.
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Il fait remarquer ensuite l'identité ou la ressemblance des roches prises à des distances considérables dans le sens de la stratification: tels sont les calcaires primitifs et des couches de minerai de fer magnétique que l'on peut suivre sur plus de 500 milles de long. Il en est de même pour les roches de transition et secondaires. Telle est la Chaine-Bleue depuis l'Hudson jusqu'à la rivière Don, dont les roches sont partout semblables et comprises dans la même formation.
Aueun produit voleanique n’a été rencontré à l’est du Mississipi, ce qui n'est pas un des caractères les moins frappants des différences que présente la géologie des États-Unis avec celle de l'Europe, et ce qui fait aussi que le système de Werner s’accorde si bien avec les caractères généraux de cette partie du nouveau continent.
Maclure donne ensuite des détails plus circonstanciés sur la distribution géographique et la composition de chaque système de roches ou terrain; mais, pour compléter 1e1 l'ensemble de ses vues, nous emprunterons à la lettre qu'il adressait à de la Métherie, en mème temps que son mémoire, les passages suivants, qui feront mieux ressortir encore la justesse de son coup d'œil à beaucoup d'égards.
«.… Depuis le Saint-Laurent et les lacs jusqu'au flux et reflux « de la mer, tout le terrain est de formation primitive; car, sur « ce continent comme sur celui d'Europe, les roches primitives « occupent la plus grande partie des régions septentrionales.
« La variété confuse et fatigante des diverses roches, dans « presque toutes les parties de l'Europe où j'ai eu l'occasion de « les examiner, lasse la patience et met en défaut toutes conjec- « tures; au lieu que sur ce continent-ei on peut raisonner « à priori et conclure, sans grand risque de se tromper, qu’en « tel et tel lieu telles et telles roches se trouveront.
« [me paraît que, par l’arrangement des substances sur ce
continent, elles ont toutes les caractères qui prouvent qu’elles « sont des dépôts formés origimairement par les eaux dans un Lt
état de repos, et que Les eaux courantes n1 aucun autre agent
« actif, tels que le feu ou l'air sous la forme de volcans où de
tremblements de terre, n'ont jusqu'à présent changé ni dérangé matériellement l'ordre de cette déposition tranquille. « Nos rivières, quoique leurs sources ne soient pas si éloignées que celles d'Europe, sont remplies de chutes ou cataractes jusqu'aux bords mêmes de l'Océan, -et ne paraissent pas avoir eu un Cours suffisamment long pour s'être formé des lits. Nos montagnes, conséquemment, ne présentent pas ces précipices escarpés, si communs aux élévations européennes. Nous n'y trouvons pas non plus autant de profondes et étroites vallées formées par les torrents...
« Quoique nous ayons d'immenses étendues de houille ou charbon de terre derrière notre calcaire secondaire, et qui occupent quelques-unes de nos landes calcaires, dont beaucoup approchent, si elles ne sont pas entièrement semblables à ce que Werner nomme la formation de houille indépendante, néanmoins aucune des roches, d'une origime douteuse, décrites par Werner comme se trouvant dans cette formation, n'a été trouvée dans les formations de houille des États-Unis. Point de grunstein (cornéenne), comme 1l la nomme, avec l’augite et l'olivine; point d'amygdaloïde n1 de porphyre argileux (Thon-porphyr), dont l'origine cause l’une des grandes disputes entre les neptuniens et les vulcanistes.
« Toute cette série de roches décrites par Werner, sous la dénomination de la dernière formation trappéenne (Flætztrapp), manque dans ce pays; pas un morceau de vrai basalte n'a été trouvé en deçà du Mississipi, ni même à plusieurs centaines de milles à l’ouest de cette rivière. Nous n'avons done point de ces roches, dont la formation occasionne la dispute entre les neptuniens et les plutoniens, par conséquent rien, d’après les opinions des uns et des autres, d’origime volcanique. Quelques morceaux de scories et de lave poreuse ont été apportés des montagnes qui divisent les eaux du Mississipi et cesrivières qui se versent dans la mer Pacifique. On a trouvé de la pierre ponce près la source du Mississipi. Il est probable que cette partie de cette grande chaine est voleanique, et il n’est pas sans vraisemblance que ces montagnes
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« soient une continuation de celles du Mexique et des chaines « de l'Amérique méridionale.
« À l’ouest des monts Alleghanys, le grand bassin du Mis- « sissipi est secondaire (alluvial) d’alluvion (1), et la chaîne de « montagnes qui sépare les eaux du Mississipi d'avec les rivières « sur l'Atlantique est principalement composée de calcaire se- « condaire avec coquillages. »
Si, après avoir reproduit une partie du mémoire et de la lettre de Maclure, nous en cherchons l'application sur la carte des États-Unis de l'Amérique du Nord, insérée dans le vol. LXXII du Journal de physique (2), nous y reconnaîtrons ce qui suit.
Les roches primitives indiquées depuis l'État du Maine jusqu'en Alabama, presque d'une manière continue, formant une bande plus ou moins large dirigée N.-E., S.-0., correspondent en général aux diverses roches cristallines, éruptives, schisteuses ou métamorphiques de nos classifications actuelles. Les roches de transition qui constituent une bande étroite, non interrompue, dirigée de même, depuis les environs d'Albany jusqu'au pays des Choctaws (Alabama), présentent encore quelques lambeaux détachés dans le Massachusetts, entre Boston et Newport, puis une bande étroite, discontinue, presque parallèle à la précédente, au nord-ouest de Philadelphie et de Baltimore, s'en détachant ensuite pour se diriger au S.-0. dans la Caroline du Nord.
Les roches secondaires de l’auteur, qui occupent la presque totalité du bassin oriental du Mississipi, ou l'espace compris entre la rive gauche du fleuve et les Alleghanys, appartiennent, au contraire, aux roches de transition actuelles, y compris la formation de charbon, où terrain houiller, regardée comme secondaire par l’école de Werner. Une bande secondaire, située à l’est, comprend les grès rouges et les poudingues de la vallée du
(1) I y a probablement ici quelque erreur d'impression ou du copiste, le mot alluvial ou d'alluvion n'étant, pour l’auteur, nullement synonyme de secondaire.
Connecticut jusqu'à Newhaven, se prolonge depuis la rive droite de l'Hudson jusqu'au Rappahannock. De grandes assises de wacke et de grunstein recouvrent par places les pierres de sable, formant des monticules ou de longues crêtes. Dans la Virginie, près de ces mêmes grès, sont des dépôts de charbon dans des bassins que limitent les roches cristallines, mais dont les relations stratigraphiques sont encore incertaines pour l'auteur. Quant aux roches d'alluvion, qui bordent l'Atlantique depuis le Massachusetts jusqu'à la Nouvelle-Orléans, pour remonter ensuite sur la rive droite du Mississipi, elles représentent assez exactement les dépôts tertiaires et quaternaires de nos classifications, mais elles comprennent aussi certams dépôts crétacés plus anciens. Enfin, une bande laissée en blanc sur la carte accompagne la zone des roches de transition de Maclure, et la sépare de ses roches secondaires placées à l’ouest, et en partie des roches primitives du sud-est.
Ainsi, dès 1809, les États-Unis de l'Amérique du Nord possédaient une carte géologique générale, d'après la classification de Werner, et c'était le résultat des recherches d'un seul observateur mû par l'intérêt de la science et du pays. Aucun État de l'Europe n’était plus avancé. Dix ans plus tard, par Te concours de nombreux travailleurs, l'Angleterre put présenter un travail beaucoup plus complet; mais la France ne vit paraître qu'en 1822 un petit Essai de carte géologique, qui n'était guère ni plus exact ni plus avancé que le travail de Maclure, lequel embrassait une surface trois fois plus grande, Ce dernier étendit ensuite ses recherches sur des points qu'il n'avait pas étudiés d'abord, et publia, en 1818, de nouvelles observations sur la géologie de ce pays, accompagnées de remarques sur l'effet probable que peut produire la décomposition des diverses sortes de roches sur la nature et la fertilité du sol (1).
(4) Observations appliquées aux différents États de l'Union pour accompaoner la carte géologique de ce pays (Transact. Aimer. philos. Soc., vol. I, new series, 1818). Voy. aussi : Hosak and S. W. Francais, The amer. med. and philos. Register, 2? vol. in-8, New-York, 1814. — Bruce, The
La connaissance des grands animaux fossiles de l'Amérique du Nord a précédé de longtemps et même de tout un siècle celle de ses terrains, et, ce qui est plus particulier, celle de leurs analogues dans l’ancien continent. Dès 1712, le docteur Mather (1) annonça que des os, de dimensions énormes, avaient été découverts en 1705 à Albany (New-York), non loin de l'Hudson. On les attribuait à une race étemte de géants, c'est-à-dire toujours la même idée se reproduisant depuis l'antiquité.
En 1759, Longueil, officier français naviguant sur l'Ohio, trouva, sur le bord d’un marais, des os, des dents et des défenses provenant d'un grand animal. Ils furent rapportés à Paris et existent encore dans la collection du Muséum. Ce sont les premiers morceaux qui aient été vus en Europe, et ils étaient alors connus sous le nom de grand. animal, d'Éléphant et de Mammouth de l'Ohio.
Daubenton rapporta le fémur et la défense à l'Éléphant et les dents à l'Hippopotame, car il ne supposait pas que ces diverses parties pussent provenir du même animal, Des ossements semblables, recueillis dans le Canada et la Louisiane, avaient appartenu à un animal que les naturels du pays appelent le père aux bœufs. Les dents à huit pointes déjà connues furent décrites, comme on vient de le dire, par Guettard en 1752, et le dessin qu'il donna d’une de celles qu'avait rapportées Longueil est la première qui ait été figurée (antè, p. 206).
En 1765, George Croghan (2) reconnut dans le Kentucky,
amer. miner. Journal, New-York, 1814. — B.S. Barton, Archeologiæ americanæ telluris collectanea et speciminu., etc., part. I, avec pl. Phila-
delphie, 1814-1815. — Cleaveland Parker, An Elementary treatise on mineralogy and geology, avec pl., Boston, 1818. — B. Sillimann, Amer. Journ. of science, etc. New-York, 1819. — T. W. .....… , Original letters
descriptive of a natur. history. Journ on N. Amer. (London Magaxz., vol. IN, p. 489, etc.) Observations minér. et géol. sur les environs de New-Haven. (Amer. miner. Journ., vol. [, n° 5. — Journal de phys., vol. LXXV, p. 75, 1812.)
(1) Transact. philos., vol. XXIX, p. 62.
(2) Extrait du journal de M. Croghan envoyé à M. Franklin, Mai 1765. — Buffon, Époques de la nature, p. 67, éd. de 1811.
Paléozoolovie,
sur les bords de Ohio, une grande quantité d’ossements semblables. « Nous avons passé la grande rivière de Miame, dit-il,
et le soir nous sommes arrivés à l'endroit où l'on a trouvé des os d'Éléphants, éloigné d'environ quatre milles au sudest de l'Ohio. Nous vimes de nos yeux qu'il se trouve dans ce lieu une grande quantité d'ossements, les uns épars, les autres enterrés à à ou 6 pieds sous terre, que nous vimes dans l'épaisseur du banc de terre qui horde cette espèce de route frayée par les bœufs sauvages qui se rendent dans cet endroit marécageux à certains temps de l’année. Nous trouvâmes là deux défenses de 6 pieds de longueur, que nous transportâmes avec d'autres os et des dents, et l’année suivante nous retournàmes au même endroit.
«€ Il y avait, à environ un mille et demi de l'Ohio, six squelettes monstrueux, enterrés debout, portant des défenses de 5 à 6 pieds de long, qui étaient de la forme et de la substance des défenses d'Éléphant; elles avaient 30 pouces de cireonférence à la racine; elles allaient en s’amincissant jusqu’à la pointe; mais on ne peut pas bien connaître comment elles étaient jointes à la mâchoire, parce qu'elles étaient brisées. Un fémur de ces animaux fut trouvé entier; il pesait cent livres et avait 4 pieds et demi de long. Ces faits ont été confirmés par M. Greenwood, qui, ayant été sur les lieux, a vu les 6 squelettes dans le marais salé. Il a de plus trouvé, au même endroit, de grosses dents mâchelières, qui ne paraissent pas appartenir à l'Éléphant, mais plutôt à l'Hippopotame, et il a rapporté quelques-unes de ces dents à Londres, deux entre autres qui pesaient ensemble neuf livres un quart. »
Buffon reproduit quelques passages des lettres de Collison (1)
sur ce sujet. « Les ossements d'EÉléphants se ‘trouvent sous une
espèce de levée, ou plutôt sous la rive qui entoure et surmonte le marais, à 5 ou 6 pieds de hauteur; on y voit un très-grand nombre d'os et de dents qui ont appartenu à quelques animaux d'une grosseur prodigieuse; il y a des dé-
(1) Magaz. de Stralsund, p. 179. — Récréations minér., vol. V, p. 223.
EN
fenses qui ont près de 7 pieds de longueur et qui sont d’un « très-bel ivoire ; on ne peut donc guère douter qu'elles n'aient « appartenu à des Éléphants; mais, ce qu'il y a de singulier, c’est « que jusqu'ici on n'a trouvé parmi ces défenses aucune dent « molaire ou mâchelière d'Éléphant, mais seulement un grand « nombre de grosses dents dont chacune porte 5 ou 6 pointes « mousses, lesquelles ne peuvent avoir appartenu qu'à quel- « que animal d’une énorme grandeur, et ces grosses dents car- « rées n’ont point de ressemblance aux mâchelières d'Éléphants, « qui sont aplaties et quatre ou cinq fois aussi larges qu'é- « paisses; en sorte que ces grosses dents molaires ne res- « semblent aux dents d'aucun animal connu. »
Après ces citations, Buffon fait voir que ces dents à pointes mousses ne peuvent être non plus des dents d'Hippopotame, etil en donne des figures très-reconnaissables d’après les échantillons existant au Muséum, ainsi que d'une autre beaucoup plus grosse encore, pesant one livres quatre onces, donnée par M. de Vergennes, comme provenant de la petite Tartarie. Après avoir rappelé que des dents semblables ont été rencontrées en Sibérie et au Canada aussi bien que celles d'Éléphants et d'Hippopotames, il ajoute (p. 73) : « On ne peut done pas « douter qu'indépendamment del’Éléphant et de l'Hippopotame, « dont on trouve également les dépouilles dans les deux conti- « nents, il n'y eût encore un autre animal commun aux deux « continents, d'une grandeur supérieure à celle même des plus « grands Éléphants, car la forme carrée de ces énormes dents « mâchelières prouve qu'elles étaient en nombre dans la mä- « choire de l'animal, et, quand on n’y en supposerait que 6 ou « même 4 de chaque côté, on peut juger de l’énormité d'une « tête qui aurait au moins 16 dents mâchelières pesant chacune « dix ou douze livres. » Nous allons voir que ces dernières conclusions de Buffon étaient moins fondées que les premières.
Ces débris de mammifères pachydermes furent en Europe le sujet de nombreuses dissertations de la part des anatomistes Jusqu'à Cuvier, qui, après une étude approfondie, leur assigna le nom générique de Mastodonte ou d'animal à dents
mamelonnées, et désigna l’espèce des bords de l'Ohio sous le nom de M. giganteum. Ce fut sur des matériaux envoyés au Jardin des Plantes par le Président des États-Unis Jefferson que notre grand anatomiste fit son travail, Ces matériaux consistaient en 1 défense, 2 demi-màchoires, À Uübia, À radius, tarse et métatarse, des phalanges, des côtes et des vertèbres.
Les ossements se rencontrent généralement dans des endroits marécageux où sourdent des eaux salées qui attirent encore aujourd'hui les animaux, surtout les cerfs, et la localité d'où provenaient ceux envoyés en 1806 par M. Jefferson, qui est une des plus célèbres, est appelée Big-bone-Strick où Greatbone-Lick. Elle est située dans le Kentucky, à 4 milles au sudest de l'Ohio, presque vis-à-vis de la rivière Grande-Miame. Les os sont dans la vasenoire d’un marais placé entre deux collines, à À im. 25 cent. de profondeur, et associés avec d'autres espèces (1). On en trouve d’ailleurs de semblables dans toute l'Amérique du Nord (2).
Cuvier, après avoir révoqué en doute l’origine des dents
(1) Voy. G. Turner, Mam. of the extraneous fossils denominated Mimmouth bones. Philadelphie, 1799. — R. Peal, Account of the skeleton of the Mammouth, in-4 Londres, 1802. Philos. magaz. de Tilloch, n° 46, nov. 1802, Journ. de phys., vol. LVI, p. 150, 1803. — L. Valentin, Notice sur le mamoth où mammouth, trouvé en 1800 dans les comtés d'Orange et d'Ulster (État de New-York). L'auteur annonce aussi l'existence du Megalonyx dans le Tennessee et du Megatherium dans le comté d'Ulster (The med. Repository of New-York, vol. IV. — 3° éd. franç. de la Géographie de Guthrie, vol. VI, p. 225-262. — Journ. de phys., vol. LIN, p. 200, 1802. De Lamanon (Journ. de phys., vol. XXIF, p. 35, 1785) rappelle que Roberston parle des grands animaux fossiles de l'Ohio dans son Histoire d'Amérique, vol. I, p. 34, nota (1778), et cite le journal du colonel G. Croghan (Philos. transact., vol. LVII, p. 34). P. de la Coudrenière (Journ. de phys., vol. XIX, p. 565, 1782) rapporte que l'animal connu des Groenlandais sous le nom de grand ours noir pourrait être le Mastodonte etexisterait encore dans le pays, ce que rien n’a confirmé depuis (Hist. génér. des voyages, vol. XIX, p. 59). — Historical disquisition on the Mammouth, 1b., 1803.
(2) Voy. pour ces diverses localités, Cuvier, Recherches sur Les ossements fossiles, vol. I, p. 261 et suiv., et pour l'énumération des pièces envoyées par Jefferson, Journ. de phys., vol. LAVIE, p. 550, 1808.
AMÉRIQUE DU NORD. 217 tubereuleuses rapportées de Sibérie, disait-on, par l'abhé Chappe, celle qui avait été trouvée dans la petite Tartarie et celle figurée par Pallas, qui pourrait avoir appartenu à une autre espèce {1}, mentionne la plupart des localités des États- Unis où des restes de Mastodonte avaient été signalés jusqu'à l’époque de ses premiers travaux, et il insiste particulièrement sur la découverte faite, en 1805, par l'évèque Madison, d'un gisement situé dans le bassin de l'Ohio, comté de Wythe (Virginie).
A Au 80 au-dessous de la surface du sol, sur un banc calcaire, gisaient des os assez nombreux, «des dents pesant jusqu'à 17 livres; mais, ce qui rend cette découverte unique «€ parmi les autres, c’est qu'on recueillit, au milieu des os, une « masse à demi broyée de petites branches, de oraminées, de « feuilles, parmi lesquelles on crut reconnaitre surtout une
« espèce de roseau encore aujourd'hui commune en Virginie, « et que le tout parut enveloppé dans une sorte de sac que l'on « regarde comme l'estomac de l'animal: en sorte qu'on ne douta point que ce ne fussent les matières mêmes dont cet individu
« s'était nourri. »
Des débris de ce grand Mastodonte ont été rencontrés sur une foule de points. Ainst, outre ceux dont nous avons déjà parlé, nous citerons les bords de l'Hudson et de la Wallkill New-York), où deux squelettes ont été découverts en 1801; puis Chester, près de Goshen, le comté d'Orange et celui de Rockland, la Pennsylvanie, le New-Jersey, les bords de la rivière York (Virginie), 6 milles à l'est de Williamsbourg, Wilmington, Mewburn (Caroline du Nord), la Caroline du Sud, à 15 milles deCharleston, point le plus méridional, à l'est des Alleghanys, où l’on en ait observé jusqu'alors. Mas ils se représentent dans la Louisiane, et l'on sait qu'ils s'étendent au nord jusqu'au 43° degré de latitude, sur les rives du lac Érié.
Partout ces ossements sont à une faible profondeur, on rou-
(1) Recherches sur Les ossements fossiles, vol. I, p. DD
lés, et, quelquelois, (le long de la rivière des Grands-Osages), les animaux étaient placés debout, comme s'ils avaient été simplement enfouis dans la vase. Ils sont fortement imprégnés de solutions ferrugineuses, et nulle part ne sont accompagnés de débris d'animaux marins.
Cuvier se livre ensuite à un examen approfondi des diverses parties du squelette, en commençant par les dents. Il fait voir, relativement à la succession de ces dernières, que, comme dans les Éléphants, elles n’ont jamais existé toutes ensemble. Elles se suivaient d'avant en arrière, de telle sorte qu'il n’y en avait pas plus de deux à la fois fonctionnant de chaque côté, et à la fin même il n'y en avait plus qu'une, comme dans l'Éléphant. Le nombre effectif des mâchelières, qui, dans la jeunesse, pouvait être de huit, n'était donc que de la moitié à la fin de la vie, Ce résultat diminue, par conséquent, beaucoup les dimensions que Buflon avait attribuées à ces animaux, en leur supposant seize dents semblables fonctionnant ensemble. Après avoir ensuite étudié les diverses parties de la tête, les défenses, les os du tronc, ceux des extrémités antérieures et postérieures, le célèbre anatomiste se résume comme il suit (p. 324) :
Le grand Mastodonte de l'Ohio était fort semblable à l'Éléphant par ses défenses et toute l'ostéologie, les màchelières exceptées; 1l avait très-probablement une trompe; sa hauteur ne surpassait pas celle de l'Éléphant, mais il était un peu plus allongé, avait les membres plus épais et le ventre plus mince; malgré ces ressemblances, le caractère particulier de ses molaires suffit pour en faire un genre distinct. Il se nourrissait à peu près comme l'Hippopotame et le Sanglier, choisissant de préférence les racines et les autres parties charnues des végétaux, ce qui devait l’attirer vers les terrains humides et marécageux. Il n’était conformé ni pour nager ni pour vivre longtemps dans l’eau, comme lHippopotame, et devait être un animal essentiellement terrestre. Ses ossements, beaucoup plus communs dans l'Amérique septentrionale que partout ailleurs, peut-être même exclusivement propres à ce pays, sont mieux conservés et plus frais qu'aucun des autres fossiles connus, et
énntt tin nié
cependant 1l n'existe aucune preuve qu'il y ait encore des Mastodontes vivants à la surface de la terre.
C'est avec les restes de cet animal, et surtout dans la localité de Bick-bone-Lick, déjà citée en Kentucky, que M. Clarke recueillit, en 1807, des restes d'Éléphant, dont le Président Jefferson envoya plusieurs échantillons au Muséum, entre autres trois mâchelières bien caractérisées. On en a rencontré de semblables et dans les mêmes conditions sur d’autres points des États-Unis, dans le comté de Wythe en Virginie (1818), dans la Louisiane, non loin de l'embouchure du Mississipi, dans le marais de Biggin (Caroline du Sud), le long d'un affluent de la Susquehanhah, etc. (1). M. R. Peale (2) n’a pas hésité à regarder cette espèce d'Éléphant comme identique avec celle de Sibérie et d'Europe, dont nous avons: parlé et que nous verrons désignée sous le nom d'Elephas primigenius. Si, d'un autre côté, on se rappelle que des restes de ces grands pachydermes ont été observés sur la côte d'Amérique, au nord du détroit de Bering, au delà du cercle polare, par de Chanisso qui accompagnait Kotzhbue, on comprendra qu'ils aient pu se répandre au sud jusque dans la région où on les trouve associés au Mastodonte. C'est, d’ailleurs, une association qui, jusqu'à présent, ne s'est pas encore rencontrée dans l’ancien continent, où tous les Mastodontes appartiennent à des dépôts antérieurs à la période quaternaire, Quand même l'espèce d'Éléphant, comme quelques personnes le pensent, ne serait pas la même de part et d'autre, la remarque n’en subsisterait pas moins, et les Mastodontes auraient vécu plus longtemps sur le nouveau continent que sur l’ancien.
Le 10 mars 1797, l'ancien Président des États-Unis, Jefferson, annonça à la Société philosophique de Philadelphie (5) qu'on avait découvert à 2 ou 3 pieds de profondeur, dans la caverne de Green-Briar, dans l’ouest de la Virginie, des osse-
(1) Voy. Cuvier, Rech. sur Les ossem. foss., vol. VIT, p. 149. (2) Histor. disquisition on the Mammouth, p. 68.