L. de Buffon
« que l'on désigne par l'expression de formution tertiaire. Les « localités où se trouvent des minéraux particuliers sont indi- « quées par des signes semblables à ceux employés en chimie. Il « semble avoir voulu appliquer ce principe à la structure, non- « seulement d'une partie considérable de l'Europe, mais « encore du Canada et de l'Asie Mineure (1). Des généralisations « aussi étendues à ce moment de la science ne pouvaient être « que très-hasardées ou nexactes, et cette tentative pour aller « au delà du possible semble avoir beaucoup discrédité sa mé- « thode. A la vérité, dans sa dernière publication, l'Atlas miné- « ralogique de la France, exécuté en commun avec Monnet, il « se borne presque à l'indication des localités propres à chaque « substance minérale. »
Passons maintenant au contemporain de Guettard, qui l'avait précédé et lui survécut deux ans.
Georges-Louis Leclerc de Buffon, né à Montbart en 1707, et mort à Paris en 1788, l'ut appelé, en 1739, à remplacer Dufay comme intendant du Jardin du roi. Il changea alors la direction de ses études, d’abord physiques et mathématiques, et les objets dont il se vit entouré lui révélèrent sa vocation; néanmoins il ne sepressa point de publier les résultats deses nouvelles recherches, et ce ne fut que dix ans après que parut la Théorie de la terre.
Les grandes vues de Buffon sur le sujet qui nous occupe ont été émises par lui à près de trente ans d'intervalle, d'abord dans sa Théorie de la terre, écrite en 1744 ct publiée en 1749, puis dans les Époques de la nature, qui parurent en 1778. Nous examinerons successivement chacun de ces deux livres, qui eurent un si grand retentissement, et nous ferons ressortir les changements que des études suivies avaient amenés dans les idées de leur illustre auteur, en ne considérant que ce qui se rattache plus ou moins directement aux êtres organisés fossiles et aux caractères ou au mode de formation des dépôts qui les renferment. Nous emprunterons aussi à son Histoire na-
(1) I y a sans doute ici une inadvertance de l'auteur qui aura voulu parler du mémoire sur l'Égypte ou de celui sur la Pologne.
turelle des minéraux quelques passages qui s'y rapportent.
Après avoir traité, dans un premier discours, de la manière d'étudier l'histoire naturelle, l’auteur s'occupe, dans le second, de l'Histoire et de la théorie de la terre (1). I y examine quelques parties de la physique du globe, mentionne la présence des restes d'animaux sur une multitude de points, dans l’ancien et le nouveau continent, et fait voir le peu de probabilité que leur existence puisse être attribuée au déluge universel, à cause du temps qu'il a fallu pour l'accumulation des dépôts où ils se trouvent.
« On ne peut douter, dit-il (p. 94), que les eaux de la mer «n'aient séjourné sur la surface de la terre que nous habitons, « et que, par conséquent, cette même surface de notre conti- «nent n'ait été, pendant quelque temps, le fond d'une mer, « dans laquelle tout se passait comme tout se passe actuellement « dans la mer d'aujourd'hui. D'ailleurs, les couches des diffé- «rentes matières qui composent la terre étant, comme nous « l'avons remarqué, posées parallèlement et de niveau, il est « clair que cette position est l'ouvrage des eaux, qui ont amassé «et accumulé peu à peu ces matières, et leur ont donné la « même situation que l'eau prend toujours d'elle-même, c’est-à- « dire cette situation horizontale que nous observons presque « partout, car dans les plaines les couches sont exactement hori- « zontales, et 1l n'y a que dans les montagnes où elles soient « inclinées, comme ayant été formées par des sédiments dépo- « sés sur une base inclinée, c'est-à-dire sur un terrain pen- « chant (2). Or Je dis que ces couches ont été formées peu à peu
(1) Nous suivons ici l'édition des Œuvres complètes de Buffon (in-8. Paris, 1833) dont la Théorie de la terre forme le t. [. — Les passages empruntés à l'Histoire naturelle des minéraux ont été extraits de l’éd. de 1828, publiée par de Lacépède.
(2) Dans ses Suppléments, Buffon a modifié ses idées à cet égard; il admet linclinaison des couches par suite de tremblements de terre, d’affaissements, d’explosions souterraines, etc. On en a de grands exemples, dit-il, dans plusieurs endroits des Pyrénées où l’on voit des couches inclinées de 45°, 50° et même 60°, ce qui semble prouver qu'il s'est fait de grands changements dans ces montagnes par l’affaissement des cavernes souterraines sur lesquelles leur masse était autrefois appuyée.
Théorie de la terre,
«et non pas tout d'un coup par quelque révolution que ce soit, « parce que nous trouvons souvent des couches de matière plus «pesante posées sur des couches de matières beaucoup plus « légères, ce qui ne pourrait être si, comme le veulent certains « auteurs, toutes ces matières dissoutes et mêlées ensemble « dans l’eau se fussent ensuite précipitées au fond de cet élé- « ment, etc.
« Une chose à laquelle nous devons faire attention et qui con- « firme ce que nous venons de dire sur la formation des couches «par le mouvement et par le sédiment des eaux, c’est que « toutes les autres causes de révolution ou de changement sur «le globe ne peuvent produire les mêmes effets. Les mon- « tagnes Les plus élevées sont composées de couches parallèles, « tout de même que les plaines les plus basses, et, par consé- « quent, on ne peut pas attribuer l'origine et la formation des « montagnes à des secousses, à des tremblements de terre, non « plus qu'à des volcans, et nous avons des preuves que s’il se « forme quelquefois de petites éminences par ces mouvements « convulsifs de la terre, elles ne sont pas composées de couches « parallèles; que les matières de ces éminences n’ont intérieu- «rement aucune liaison, aucune position régulière, et qu'enfin « ces petites collines formées par les volcans ne présentent aux « yeux que le désordre d’un tas de matière rejetée confusément. « Mais cette espèce d'organisation de la terre que nous décou- «vrons partout, celte situation horizontale et parallèle des « couches, ne peuvent venir que d’une cause constante.et d’un « mouvement réglé et toujours dirigé de la même façon. Nous « sommes donc assurés, par des observations exactes, réitérées « et fondées sur des faits mcontestables, que la partie sèche du « globe que nous habitons a été longtemps sous les eaux de la «mer; par conséquent cette même terre a éprouvé, pendant « lout ce temps, les mêmes mouvements, les mêmes change- «ments qu'éprouvent actuellement les terres couvertes par la « mer. »
Buffon cherche ensuite à se rendre compte de l’action combinée des marées et des vents, pour leur attribuer une grande
influence sur la manière dont se forment les dépôts et les inégalités du fond de la mer, qui sont toujours composées de couches horizontales ou également inelinées. Il explique la présence de la mer sur l'emplacement des continents actuels, et la retraite de ses eaux dans les bassins de nos jours, par des causes analogues à celles qui agissent encore, et, par conséquent, peu en rapport avec l'importance des résultats.
C'est à des affaissements qu'il attribue la réunion ou la communication de certaines masses d’eau, et « ces grands affaisse- « ments, dit-1l (p. 118), quoique produits par des causes acci- « dentelles et secondaires, ne laissent pas de tenir une des « premières places entre les principaux faits de l'histoire de la « terre, et ils n'ont pas peu contribué à changer la face du « globe. La plupart sont causés par des feux intérieurs, dont « l'explosion fait les tremblements de terre et les volcans; rien « n’est comparable à la force de ces matières enflammées et « resserrées dans le sein de la terre; on a vu des villes entières « englouties, des provinces bouleversées, des montagnes ren- « versées par leur effort. Mais, quelque grande que soit cette « violence et quelque prodigieux que nous en paraissent les « effets, 11 ne faut pas croire que ces feux viennent d’un feu « central, comme quelques auteurs l'ont écrit, ni même qu'ils « viennent d'une grande profondeur, comme c’est l'opinion « commune, car l'air est absolument nécessaire à leur ermbrase- « ment, au moins pour l’entretenir. »
Buffon invoque encore les causes météorologiques comme contribuant aux changements qu'éprouve la surface de la terre; puis, passant aux preuves de sa théorie, 1l traite de la formation des planètes, sujet dont nous n'avons pas à nous occuper, mais où l'on voit que l’on ne se faisait point alors une juste idée de l'innocuité très-probable d'une comè e, venant à rencontrer dans sa course un corps tel que notre soleil. L'auteur examine ensuite les systèmes de Whiston, de Burnet, de Woodward, de Leibnitz, et dit, à propos de ceux-ci (p. 180) : « Assurer, comme « l'assure Whiston, que la terre a été comète, ou prétendre, « avec Leibnitz, qu’elle a été soleil, c’est dire des choses égale-
« ment possibles où impossibles, et auxquelles il serait superflu « d'appliquer la règle des probabilités. Dire que la mer a au- « trefois couvert toute la terre, qu'elle a enveloppé le globe « entier, et que c'est par cette raison qu'on trouve des coquilles «partout, c’est ne pas faire attention à une chose très-essen- « telle, qui est l'unité de temps de la création; car, si cela était, « 1l faudrait nécessairement dire que les coquillages et les autres « animaux habitants des mers, dont on trouve les dépouilles « dans l'intérieur de la terre, ont existé les premiers et long- « temps avant l’homme et les animaux terrestres; or, indépen- « damment du témoignage des Livres sacrés, n'a-t-on pas raison « de croire que toutes les espèces d'animaux et de végétaux sont
à peu près aussi anciennes les unes que les autres? »
Ce passage montre combien Buffon subissait l'influence des idées de son époque et combien il avait peu étudié encore cette nature dont il parlait; il peut aussi servir de terme de comparaison pour faire apprécier la distance qui sépare ses premières spéculations des dernières.
En parlant plus loin des coquilles et autres productions de la mer qu'on trouve dans l'intérieur de la terre, « j'ai souvent, « dit-il (p. 240), examiné des carrières du haut en bas, dont les « bancs étaient remplis de coquilles; j'ai vu des collines entières « qui en sont composées, des chaînes de rochers qui en con- «tiennent une grande quantité dans toute leur étendue. Le « volume de ces productions de la mer est étonnant, et le nom- « bre des dépouilles de ces animaux marins est si prodigieux « qu'il n’est guère possible d'imaginer qu'il puisse y en avoir « davantage dans la mer. C'est en considérant cette multitude «<innombrable de coquilles et d’autres productions marines « qu’on ne peut pas douter que notre terre n'ait été, pendant «un très-long temps, un fond de mer peuplé d'autant de coquil- « lages que l’est actuellement l'Océan; la quantité en est im- « mense, et, naturellement, on n’imaginerait pas qu'il y eût dans « la mer une multitude aussi grande d'animaux; ce n’est que « par celle des coquilles fossiles et pétriliées qu'on trouve sur « la terre que nous pouvons en avoir une idée. En effet, 1l ne
« faut pas croire, comme se l’imaginent tousles gens qui veulent « raisonner sur cela sans avoir rien vu, qu'on ne trouve ces co- « quilles que par hasard, qu'elles sont dispersées çà et là, ou tout « au plus par petits tas, comme des coquilles d’'Huîtres jetées à la « porte : c'est par montagnes qu'on les trouve, c'est par bancs « de 100 et de 200 lieues de longueur, c'est par collines et par « provinces qu'il faut les toiser, souvent dans une épaisseur de « 50 ou 60 pieds, et c’est d’après ces faits qu'il faut raisonner. »
Buffon rapporte alors les observations de Réaumur et les remarques de Fontenelle sur les faluns coquilliers de la Touraine (antè, p. 260), et ajoute (p. 245) : CII ya, comme on voit, une « prodigieuse quantité de coquilles bien conservées dans les « marbres, dans les pierres à chaux, dans la craie, dans les « marnes, ete. On les trouve, comme je viens de le dire, par « collines et par montagnes; elles font souvent plus de la moi- «tié du volume des matières où elles sont contenues; elles « paraissent la plupart bien conservées; d’autres sont en frag- « ments, mais assez gros pour qu'on puisse reconnaître à l'œil « l'espèce de coquille à laquelle ces fragments appartiennent, et « c'est là où se bornent les observations et les connaissances « que l'inspection peut nous donner, Mais je vais plus loin : je « prétends que les coquilles sont l'intermède que la nature em- « ploie pour former la plupart des pierres; je prétends que les « craies, les marnes et les pierres à chaux ne sont composées « que de poussière et de détriment de coquilles; que, par con- « séquent, la quantité des coquilles détruites est infiniment plus « considérable que celle des coquilles conservées. »
Par le mot coquilles, Buffon comprend évidemment tous les débris calcaires, non-seulement des animaux mollusques, mais encore des polypiers, des échinides, desstellérides et des crustacés, comme on le voit dans cet autre passage : « Cette production «d'une nouvelle substance pierreuse, le calcaire, par le «moyen de l'eau, dit-il (1), est un des plus étonnants ou-
(1) Vol. V, Minéraux, p. 183. Éd. de 1898, mise en ordre par de Lacé= pède. — Voy. aussi, tbid., p. 204.
o10 FRANCE.
« vrages de la nature, et en mème temps un des plus universels; «il tient à la génération la plus immense peut-être qu'elle ait enfantée dans sa première fécondité. Cette génération est celle «des coquillages, des madrépores, des coraux et de toutes les «espèces qui filtrent le suc pierreux, et produisent la matière « calcaire sans que nul autre agent, nulle autre puissance par- « ticulière de la nature puisse ou ait pu former cette substance. «La multiplication de ces animaux à coquilles est si prodi- « gieuse qu'en s’amoncelant ils élèvent encore aujourd'hui en « mille endroits des récifs, des bancs, des hauts-fonds, qui sont « les sommets des collines sous-marines, dont la base et la masse « sont également formées de l’entassement de leurs dépouilles. « Et combien dut être encore plus immense le nombre de ces « ouvriers du vieil Océan dans le fond de la mer universelle, « lorsqu'elle saisit tous les principes de fécondité répandus sur « le globe animé de sa première chaleur ! »
Si l'on y ajoute encore les restes de rhizopodes et de bryozoaires, dont Buffon ne s'occupait pas, on trouvel'a ses conclusions d’une grande justesse et de plus en plus confirmées par les études modernes. Il cite une multitude de localités déjà connues où des fossiles ont été observés et recueillis dans les diverses parties du globe, ct en particulier ceux qui abondent aux environs de Paris, dans un rayon de 25 à 50 lieues : telles sont entre autres les localités d'Issy, de Sèvres, de Marly, de Passy, de Villers-Cotterets, de Soissons, du mont Ganelon près de Compiègne, de’ Courtagnon, de Chaumont, de Cassel en Flandre, ete.; puis, au delà, les environs de Maestricht, la Bourwogne, les Alpes, les Pyrénées, la Calabre, les diverses parties de l'Allemagne, la Hongrie, ete, Il cite les poissons fossiles du Liban, du Mansfeld, d'Œningen, les pierres lenticulaires des pyramides d'Égypte, les fossiles des environs de Tocat, dans la province de Pont, ete. « En voilà assez, dit-il en terminant,
« pour prouver qu'en effet on trouve des coquilles de mer, des « poissons pétrifiés et d’autres productions marines presque « dans tous les lieux où on à voulu les chercher, et qu'ils v «sont en prodigiéuse quantité: »
En 1746, il parut à Paris une lettre sur les changements arrivés au globe terrestre. Cette lettre, écrite en italien et sans nom d'auteur, n'était qu'une plaisanterie dénuée d'importance, dans laquelle les poissons pétrifiés n'étaient que des poissons rejetés de la table des Romains, parce qu'ils n'étaient pas frais, et les coquilles trouvées dans les pierres avaient été laissées par des pèlerins revenant de la Terre sainte. Buffon traita ces plaisanteries comme elles le méritaient; mais on doit regretter qu'après avoir appris que la lettre était de Voltaire, il ait abaissé la dignité de la science jusqu’à s’excuser en quelque sorte vis-à-vis de ce dernier de la critique si bien motivée qu'il s’était permise à son égard (p. 299).
Le grand naturaliste de Montbart n’avait pas étudié ni comparé avec assez de soin les débris organiques dont il parle, pour avoir une opinion bien différente de celle qui régnait de son temps, savoir, que la plupart de ces débris provenaient d’espèces qui avaient encore leurs analogues vivants, que les coines d’'Ammon existaient peut-être dans les profondeurs des mers, ete.; mais il est moins affirmatif pour les grandes espèces de mamnufères de Sibérie, d'Irlande et du Canada, qu'il avait probablement mieux étudiées.
Plus tard (1), revenant sur ce sujet, nous le voyons beaucoup plus explicite et émettre des opinions opposées. « J'ai, dit-il, « deux observations essentielles à faire : la première, c’est qué les cornes d’Ammon, qui paraissent faire un genre plutôt « qu'une espèce dans la classe des animaux à coquilles, tant « elles sont différentes les unes des autres par la forme et la « grandeur, sont réellement les dépouilles d'autant d'espèces € qui ont péri et ne subsistent plus. Il en est de même des « Bélemnites, des pierres lenticulaires et de quantité d’autres coquillages dont on ne retrouve point aujourd’hui les ana: « logues vivants dans aucune région de la mer, quoiqu'elles
(1) Le passage suivant est emprunté aux Suppléments, dont la publreation est postérieure à celle des Époques de la nature; mais nous le plaçons ici, à cause du sujet auquel il se rapporte.
soient presque universellement répandues sur la surface enuère de la terre. Je suis persuadé que loutes ces espèces, qui n'existent plus, ont autrefois subsisté pendant tout le temps que la température du globe et des eaux de la mer était plus chaude qu'elle ne l'est aujourd'hui, et qu'il pourra de même arriver, à mesure que le globe se refroidira, que d’autres espèces actuellement vivantes cesseront de se multiplier, et périront comme ces premières ont péri, par le refroidissement.
« La seconde observation, c’est que quelques-uns de ces ossements énormes, que je croyais appartenir à des animaux inconnus, et dont je supposais les espèces perdues, nous ont paru néanmoins, après les avoir scrupuleusement examinés, appartenir à l'espèce de l'Éléphant et à celle de l'Hippopoame, mais à la vérité à des éléphants et des hippopotames plus grands que ceux du temps présent, Je ne connais, dans les animaux terrestres, qu'une seule espèce perdue : c’est celle dont J'ai fait dessiner les dents molaires avec leurs dimensions dans les Époques de la nature. »
Daus l’article 1x de la Théorie de la terre, Buffon traite des
inégalités de sa surface, par conséquent des montagnes ou de l'orographie; nous emprunterons encore aux Suppléments les idées théoriques de l'auteur qui se rattachent à ce sujet.
Toutes les vallées et tous les vallons de la surface de la terre, dit-il (p. 504), ainsi que toutes les montagnes et les collines, ont eu deux causes primitives : la premnère est le feu, et la seconde est l'eau. Lorsque la terre a pris sa consistance, 1l s’est élevé à sa surface un grand nombre d'aspérités, 11 s’est fait des boursouflures comme dans un bloc de verre ou de métal fondu. Cette première cause à done produit les preinières et les plus hautes montagnes qui tiennent par leur base à la roche intérieure du globe, et sous lesquelles, comme partout ailleurs, il a dû se trouver des cavernes qui se sont affaissées en différents temps; mais sans considérer ce second événement, il est certain que dans le premier temps où la surface de la terre s’est consolidée, elle était sillonnée partout
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de profondeurs et d'éminences, uniquement produites par l'action du premier refroidissement.
« Ensuite, lorsque les eaux se sont dégagées de l'atmosphère, ce qui est arrivé dès que Ja terre à cessé d’être brülante, au point de la rejeter en vapeurs, ces mêmes eaux ont couvert toute la surface de la terre actuellement habitée jusqu'à la hauteur de 2000 toises ; et pendant leur long séjour sur nos continents, le mouvement du flux et du reflux, et celui des courants, ont changé la disposition et la forme des montagnes et des vallées primitives. Ces mouvements auront formé des collines dans les vallées; ils auront recouvert et environné de nouvelles couches de terre le pied et les croupes des montagnes, et les courants auront creusé des sillons, des vallons, dont tous les angles se correspondent. C'est à ces deux causes, dont l'une est bien plus ancienne que l’autre, qu'il faut rapporter la forme extérieure que nous présente la surface de la terre. Ensuite, lorsque les mers se sont abaissées, elles ont produit des escarpements du côté de l'occident, où elles s’écoulaient plus rapidement, et ont laissé des pentes douces du côté de lorient.
« Les éminences qui ont été formées par le sédiment et les dépôts de la mer ont une structure bien différente de celles qui doivent leur origine au feu primitif. Les premières sont toutes disposées par couches horizontales et contiennent une infinité de productions marines; les autres, au contraire, ont une structure moins régulière et ne renferment aucun indice de production de la mer. Ces montagnes de première et de seconde formation n'ont rien de commun que les fentes per pendiculaires qui se trouvent dans Les unes et dans les autres” et qui résultent de deux causes bien différentes. Les matières vitrescibles, en se refroidissant, ont diminué de volume et se sont, par conséquent, fendues de distance en distance; celles qui sont composées de matières calcaires amenées par les eaux se sont fendues par le desséchement., »
Nous aurons occasion de revenir sur ces diverses conclusions,
que nous n'avons rapportées ici qu'à cause du caractère de
Époques de la nature,
généralité que Buffon leur attribuait, mais qui ne reposent, en réalité, que sur des données fort incomplètes, peu exactes, insuffisantes à tous égards, et qui n'ont pas résisté à une observation plus attentive et mieux interprétée des faits.
La fin du livre est consacrée à l'examen de l’hydrographie générale et des phénomènes météorologiques de nos jours, dont les actions peuvent influer plus ou moins sur les changements apportés dans l'aspect ou dans l’état de la surface de la terre.
« Dans sa Théorie, Buffon ne voyait qu'une époque, qu'une «terre, que la terre ouvrage des eaux, dit un de ses plus élé- «gants et de ses plus savants commentateurs (1). Dans son « Système, il voyait une autre époque, une autre terre, la terre ouvrage du feu. Dans ses Époques de la nature, Buffon voit «non-seulement ces deux grandes et principales époques, il voit « toutes les époques intermédiaires et subséquentes. Tei tout «s'éclaircit, tout se déméle; chaque fait, chaque événement « prend sa place; tout se lie, et Buffon, comme il le dit lui- «même, forme une chaine qui, du sommet de l’échelle du « temps, descend jusqu’à nous. »
Si l'on prenait cette dernière phrase à la lettre, on trouverait sans doute qu’il manquait bien des anneaux à la chaîne, bien des échelons à l'échelle du temps, qu'il s’en fallait de beaucoup que tout fût éclairci, démélé, que chaque fait, chaque événement eût trouvé sa place; c’eût été, en effet, trop demander à un seul homme; mais ce qu'il a produit est déjà bien grand et suffit à sa gloire. Écoutons-le exposer lui-même son sujet avec cette am-
et d'idées et cette magnificence de style que nul n’a encore surpassées,
« Comme, dans l’histoire civile, on consulte les titres, on « recherche 1e. médailles, on ue : les inscriptions antiques « pour déterminer les époques des révolutions humaines et « constater les dates des événements moraux: de même, dans « l'histoire naturelle, il faut fouiller les archives du nn tirer
(1) P. Flourens, Histoire des travaux et des idées de Buffon, p.220, in-19; 1844.
« des entrailles de la terre les vieux monuments, recueillir leurs « débris et rassembler en un corps de preuves tous les indices « des changements physiques qui peuvent nous faire remonter Caux différents âges de la nature. C’est le seul moyen de fixer « quelques points dans l’immensité de l’espace, et de placer un « certain nombre de pierres numéraires sur la route éternelle « du temps.
« Le passé est comme la distance; notre vue y décroît et SV « perdrait de même si l'histoire et la chronologie n’eussent placé « des fanaux, des flambeaux aux points les plus obseurs. Mais, « malgré ces lumières de la tradition écrite, si l’on remonte « à quelques siècles, que d'incertitude dans les faits! que d’er- « reurs sur les causes des événements ! et quelle obscurité pro- « fonde n'environne pas les temps antérieurs à cette tradition ! « D'ailleurs, elle ne nous a transmis que les gestes de quelques « nations, c'est-à-dire les actes d'une très-petite partie du genre « humain; tout le reste des hommes est demeuré nul pour nous, « nul pour la postérité; 1ls ne sont sortis de leur néant que pour « passer comme des ombres qui ne laissent point de traces; et « plût au ciel que le nom de tous ces prétendus héros, dont on « a célébré les crimes ou la gloire sanguinaire, fût également « enseveli dans la nuit de l'oubli!
« Ainsi l’histoire civile, bornée d'un côté par les ténèbres « d’un temps assez voisin du nôtre, ne s'étend de l’autre qu'aux « petites portions de terre qu'ont occupées successivement les « peuples soigneux de leur mémoire, Au lieu que l’histoire na- « turelle embrasse également tous les espaces, tous les temps, «et n'a d'autres limites que celles de l'univers. « La nature étant contemporaine de la matière, de l’espace et « du temps, son histoire est celle de toutes les substances, de Ctous les lieux, de tous les âges; et quoiqu'il paraisse à la pre- « mière vue que ses grands ouvrages ne s’altèrent ni ne chan- « gent, et que dans ses productions, même les plus fragiles et les « plus passagères, elle se montre toujours et constamment la « même, puisque à chaque instant ses premiers modèles repa- «raissent à nos veux sous de nouvelles représentations, cepen-
« dant, en l’observant de près, on s’apercevra que son cours « n'est pas absolument uniforme; on reconnaîtra qu’elle admet « des variations sensibles, qu'elle reçoit des altéralions succes- « sives, qu'elle se prête même à des combinaisons nouvelles, à «des mutations de matière et de forme, qu'enfin autant elle « parait fixe dans son tout, autant elle est variable dans cha- « cune de ses parties; et si nous l’embrassons dans toute son « étendue, nous ne pourrons douter qu'elle ne soit aujourd’hui « très-différente de ce qu’elle était au commencement et de ce « qu'elle est devenue dans la succession des temps; ce sont ces «changements divers que nous appelons ses Époques. »
Tel est l’ordre d'idées où se place l'auteur au début de ses Époques de la nature, publiées, comme nous l'avons dit, 29 ans après sa Théorie de la terre. I examine ensuite les faits qui, dit-il, peuvent nous rapprocher de l'origine des choses et parmi lesquels il mentionne l'existence des coquilles et d’autres produits organiques de la mer sur toute la surface des continents et des îles jusqu'à une très-grande hauteur.
Il rappelle ce qu'il a dit dans l'ouvrage précédent : que toutes les roches calcaires ont pour origine des débris organiques marins, excepté les caleaires spathiques, l'albâtre provenant de précipité chimique, les stalactites, ete, et 1l appuie cette opinion des faits déjà énoncés sur les coquilles, les poissons et les plantes. Par les ossements de grands mammifères provenant de la Sibérie et de l'Amérique du Nord, il prouve l'existence d'une chaleur propre du globe qui a permis à ces animaux de vivre sous des latitudes où ils ne vivraient plus aujourd’hui et où on les trouve enfouis presque à la surface du sol.
Buffon fait voir ensuite que les roches cristallines, qu'il appelle la formation des matières vitrescibles, sont bien plus anciennes que les calcaires quirésultent de la destruction et de l’agglutination des débris d'animaux marins. Il est ainsi conduit à distinguer d’abord cing époques dans les âges de la terre, époques très-vaguement définies, comme nous allons le dire, et qui ne sont que les germes, encore bien peu distincts, ou les
ébauches faiblement tracées de nos classifications actuelles. La première époque est celle où le globe, étant à l'état de fluidité ignée, a pris sa forme en se renflant vers l'équateur et s’aplatissant aux pôles, en vertu de son mouvement de rotation et de la théorie des forces centrales; la seconde, celle où la consolidation de la matière fluide, par suite du refroidissement, a formé les grandes masses de matières vitrescibles, telles que les gneiss, les granites et autres roches cristallines anciennes; la troisième, celle où la mer, recouvrant les terres actuellement habitées, a nourri les animaux à coquilles dont les dépouilles ont formé les roches calcaires; la quatrième, celle de la retraite de ces mêmes mers de nos continents pour se renfermer dans leurs bassins actuels, et la cinquième, celle pendant laquelle ont véeu sur les terres du nord les Éléphants, les Rhinocéros, les Hippopotames, et autres grands animaux des contrées chaudes de nos jours. Gette époque, dit l'auteur, est évidemment postérieure à la quatrième, puisque les dépouilles de ces animaux terrestres se trouvent dans le sol superficiel, tandis que celles des animaux marins sont pour la plupart dans les mêmes lieux enfouis à une très-grande profondeur. Ainsi le jugement de Buffon, qui avait peu voyagé, était ici bien supérieur à celui de Pallas qui avait parcouru tant de pays, car nous avons vu ce dernier confondre les dépôts superficiels à ossements (quaternaires) des rives de l'Oka et du Volga avec les couches anciennes (système permien) de la même région, Contrairement à l'opinion de Gmelin, qui supposait que les cadavres de ces mammifère avaient été charriés du $. au N. par une grande inondation, Buffon s'attache à prouver qu'ils ont dû vivre sous les zones tempérée etglaciale actuelles. On a vu (ante, p. 215) que dès 1705 des ossements d’un très-grand animal trouvés dans les alluvions des bords de l'Ohio appuyaient les idées du naturaliste français, qui le regarda comme un Éléphant d’une espèce perdue et en signala d’autres observés au Canada, en Tartarie et en France, près de Simorre. Cet animal, désigné depuis sous le nom de Mastodonte de l'Ohio (antè, p. 219) et dont lesdents ont été très-bien figurées dans les Époques de lana-
ture, était, pour leur auteur, contemporain des Éléphants de la Sibérie, opinion encore généralement admise aujourd’hui,
Il montre ensuite que les changements dans le degré d'obliquité de l'écliptique, mvoqués pour expliquer une température plus chaude dans les hautes latitudes, ne peuvent avoir déplacé les pôles de la terre de manière que la Sibérie ait jamais joui du climat de l'Inde. Ces changements ne sont ni constants ni continus, mais produits tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, suivant l’action des planètes perturbatrices, et sans que l'inclinaison puisse jamais atteindre non pas un angle de 45°, mais même de 6°. La température qui devait exister alors dans le voisinage du cercle polaire était le reste de la température primitive de la terre.
La sixième époque est celle de la séparation des deux continents, leur ancienne liaison étant prouvée par la présence des restes des mêmes mammifères dans le nord de l'ancien et du nouveau, L'existence, dans les couches du nord et du centre de l'Europe, d'animaux marins qui ne peuvent ou n’ont pu vivre que dans les mers chaudes prouve encore à Buffon des changements de climat dans le même sens et qu'il attribue à la même cause. Suivant lui, les espèces perdues, qu'il appelle espèces majeures, étaient plus grandes que celles de nos Jours, et leur extinction, comme celle des animaux inférieurs, serait due à l’abaissement de la température par suite du refroidissement séculaire du globe.
« Voilà done, dit-il (p.55), l'ordre des temps indiqués parles faits et par les monuments, Voilà six époques dans la succes- « sion des premiers âges de la nature, six espaces de durée, « dont les limites, quoique indéterminées, n’en sont pas moins « réelles; car ces époques ne sont pas, comme celles de l'his- «toire civile, marquées par des points fixes, ou limitées par « des siècles et d’autres portions du temps que nous puissions « compter et mesurer exactement; néanmoins nous pouvons les « comparer entre elles, en évaluer la durée relative et rappeler « à chacune de ces périodes de durée d’autres monuments et d'autres faits qui nous indiqueront des dates contemporaines
« et peut-être aussi quelques époques intermédiaires et subsé- « quentes (1). »
Mais en réalité nous voyons que, par rapport à nos connaissances actuelles, les dépôts que nous appelons intermédiaires, secondaires et tertiaires, c’est-à-dire la totalité de la série des terrains de sédiment, moins ceux de la période quatérnaire, sont tous compris et sans distinction dans la troisième époque de Buffon. La quatrième n’est que l'intervalle supposé entre la troisième et la cinquième pour l'écoulement des eaux et la mise à sec des terres actuelles. La cinquième correspond évidemment à notre période quaternaire ou diluvienne, et la sitième en serait seulement la fin. Ainsi la distinction de ces époques repose sur des caractères essentiellement différents et non comparables pour chacune d'elles, car les unes représentent une certaine durée du temps et les autres des phénomènes physiques qui ont pu être instantanés.
Dans les notes à l'appui de ce premier exposé de ses vues, Buffon rapporte tout ce que l'on savait alors sur l'existence des débris de grands mammifères fossiles dans divers pays, sans négliger pour cela les restes d'animaux inférieurs, Aïnsi il dit (p. 79) : «& La connaissance de toutes les pétrifications dont « on ne trouve plus les analogues vivants supposerait une étude « longue et une comparaison réfléchie de toutes les espèces de
(1) Comme la plupart de ses prédécesseurs et comme beaucoup de ceux qui sont encore venus après lui, Buffon, malgré l'élévation de son esprit, se préoccupe beaucoup aussi des contradictions que semblent révéler l'observation directe des faits avec le texte de la Genèse, et il cherche à les concilier ainsi que déjà l'avaient suggéré de Maillet, Needham et sans doute d’autres encore. « Que pouvons-nous entendre, dit-il (p. 42), par les six jours que « l'écrivain sacré nous désigne si précisément, en les comptant les uns après « les autrés, sinon six espaces de temps, six intervalles de durée? Et ces «intervalles de temps indiqués par le nom de jours, faute d’autres expres- « sions, ne peuvent avoir aucun rapport avec nos jours actuels, puisqu'il « s'est passé successivement trois de ces Jours avant que le soleil ait été « placé dans le ciel. Il n’est donc pas possible que ces jours fussent sem- « blables aux nôtres, et l’interprète de Dieu semble l'indiquer assez en les « comptant toujours du soir au matin, au lieu que les jours solaires doivent «se compler du matin au soir. »
pétrifications qu'on a trouvées jusqu'à présent dans le sein de la terre, et cette science n'est pas encore fort avancée; cependant nous sommes assurés qu'il y à plusieurs de ces espèces, telles que les cornes d'Ammon, les Orthoctratites, les pierres lenticulaires ou numismales, les Bélemnites, les pierres judaïques, les Anthropomorphites, etc., qu'on ne peut rapporter à aucune espèce actuellement subsistante..… «On ne connaît pas plus les espèces d'animaux auxquels ont appartenu Îles dépouilles dont nous venons d'indiquer les noms, mais ces exemples et plusieurs autres que je pourrais citer suffisent pour prouver qu'il existait autrefois dans la mer plusieurs espèces de coquillages et de crustacés qui ne subsistent plus. Il en est de même de quelques poissons à écailles; la plupart de ceux que l’on trouve dans les ardoises et dans certains schistes ne ressemblent pas assez aux poissons qui nous sont connus pour qu'on puisse dire qu'ils sont de telle ou telle espèce; il paraît donc que dans tous les genres la mer a autrefois nourri des animaux dont les espèces n'existent plus.
« Mais, comme nous l'avons dit, nous n'avons jusqu à présent qu'un seul exemple d’une espèce perdue dans les animaux terrestres, etil paraît que c'était laplus grande de toutes, sans même en excepter l'Éléphant. Et puisque les exemples des espèces perdues dans les animaux terrestres sont bien plus rares que dans les animaux marins, cela ne semble:tAl pas prouver encore que la formation des premiers est postérieure à celle des derniers? »
Quatre-vingts années de recherches assidues et fécondes, sur
tous les points de la terre, n'ont fait que confirmer depuis cette présomption de Buffon, qui comprenait d’ailleurs très-bien le rôle que devaient jouer les fossiles dans l’histoire du globe. «Leur
pétrification, dit-il (1), est le grand moyen dont la nature
« s’est servie et dont elle se sert encore pour conserver à jamais
(1) Œuvres complètes de Buffon, vol. VE, p. 410. — Éd. de 1898
(Minéraux, vol. ND.
PREMIÈRE PÉRIODE. 391 « les empreintes des êtres périssables; c’est en effet par elle « que nous reconnaissons ses plus anciennes productions et « que nous avons une idée de ces espèces maintenant anéan- « ties, dont l'existence a précédé celle de tous les êtres actuel- « lement vivants ou végétants; ce sont les seuls monuments des « premiers âges du monde; leur forme est une inscription « authentique qu'il est aisé de lire en la comparant avec les « formes des corps organisés du même genre... C'est surtout « dans les coquillages et les poissons, premiers habitants du « globe, que l'on peut compter un plus grand nombre d'espèces « qui ne subsistent plus; nous n’entreprendrons pas d'en don- «ner ici lénumération, qui, quoique longue, serait encore « incomplète; ce travail sur la vieille nature exigerait seul plus « de temps qu'il ne m'en reste à vivre, et Je ne puis que le re- « commander à la postérité! »
Or la postérité a répondu avec empressement à l'appel de notre grand naturaliste, et l'on peut juger aujourd'hui de tout ce qu'il y avait de vrai et de prophétique dans ces remarques de celui qui avait tant médité sur le passé de la terre.
IL développe ensuite les faits relatifs à chacune de ses époques. La première étant celle de l'état fluide du globe et la seconde celle de la formation des roches cristallines anciennes, nous n'aurions pas à en parler ici s'il n’y prenait occasion de raisonner sur les moyens de se rendre compte de la durée des temps écoulés, sujet sur lequel 1l insiste avec toute raison pour répondre à l'objection qu'on lui avait faite sur l’ancienneté de notre planète, à laquelle il assigne 75000 ans.
« Eh! pourquoi, dit-il (p.115), l'esprit humain semble-t-il « se perdre dans l'espace de la durée plutôt que dans celui de « l'étendue, ou dans la considération des mesures, des poids et « des nombres? Pourquoi cent mille ans sont-ils plus difficiles « à concevoir et à compter que cent mille livres de monnaie? « Serait-ce parce que la somme du temps ne peut se palper mi «se réaliser en espèces visibles? où plutôt n'est-ce pas qu'é- « Lant accoutumés, par notre trop courte existence, àregarder « cent ans comme une grosse somme de temps, nous avons
« peine à nous former une idée de mille ans et ne pouvons « plus nous représenter dix mille ans, ni même en concevoir « cent mille?
« Le seul moyen est de diviser en plusieurs parties ces « longues périodes de temps, de comparer, par la vue de l’es- «prit, la durée de chacune de ces parties avec les grands « effets, et surtout avec les constructions de la nature, se faire « des aperçus sur le nombre des siècles qu'il a fallu pour pro- « duire tous les animaux à coquilles dont la terre est remplie, « ensuite sur le nombre encore plus grand des siècles qui se « sont écoulés pour le transport et le dépôt de ces coquilles «et de leurs détriments; enfin sur le nombre des autres siècles « subséquents, nécessaires à la pétrification et au desséche- « ment de ces matières, et dès lors on sentira que cette énorme « durée de 75000 ans, que j'ai comptés depuis la formation « de la terre jusqu’à son état actuel, n'est pas encore assez « étendue pour tous les grands ouvrages de la nature, dont la € construction nous démontre qu'ils n’ont pu se faire que par « une succession lente de mouvements réglés et constants.
«Pour rendre cet aperça plus sensible donnons un exemple : « cherchons combien il à fallu de temps pour la construction « d'une colline d'argile de 1000 toises de hauteur (1). Les « sédiments successifs des eaux ont formé toutes les couches « dont la colline est composée depuis la base jusqu’au som- « met. Or, nous pouvons juger du dépôt successif et journalier « des eaux par les feuillets des ardoises; ils sont si minces « qu'on peut en compter une douzaine dans une ligne d’épais- « seur. Supposons donc que chaque marée dépose un sédiment « de -! de ligne d'épaisseur, c’est-à-dire de + de ligne chaque jour, le dépôt augmentera d’une ligne en six jours, de six « lignes en trente-six Jours et par conséquent d'environ cinq « pouces en un an; ce qui donne plus de 14000 ans pour le temps nécessaire à la composition d’une colline de glaise de
(4) IL est probable, d'après la phrase suivante, que par le mot argile Buffon entend ici un schiste argileux plutôt que l'argile proprement dite.
PREMIÈRE PÉRIODE, 325 mille toises de hauteur. Ce temps paraitra mème trop court, « si on le compare avec ce qui se passe sous nos yeux sur cer- « tains rivages de la mer... Et si cette colline d'argile est cou- « ronnée de rochers calcaires, la durée du temps que je réduis « à 14000 ans ne doit-elle pas être augmentée de celui qui à « été nécessaire pour le transport des coquillages dont la col- « line est surmontée? et cette durée si longue n'’a-t-elle pas « encore été suivie du temps nécessaire à la pétrification et au « desséchement de ces sédiments? J'ai cru devoir entrer d’a- « vance dans ce détail afin de démontrer qu'au lieu de reculer « trop loin les limites de la durée, je les ai rapprochées autant « qu'il m'a été possible, sans contredire évidemment les faits « consignés dans les archives de la nature. »
Après avoir étudié ailleurs (1) les divers modes de formation des dépôts d’origine organique ou inorganique, il arrive encore à conclure qu'on pourrait doubler et même quadrupler les nombres qu'il a donnés si l’on voulait se trouver parfaitement à l'aise pour l'explication de tous les phénomènes. « En effet, « lorsqu'on examine en détail la composition de ces mêmes « ouvrages, chaque point de cette analyse augmente la durée « et recule la limite de ce temps, trop immense pour l’imagi- « nation et néanmoins-trop court pour notre jugement (2). »
(1) Œuvres complètes de Buffon, vol. V, Minéraux, WI, p. 229; édit. de
(2) Rien de mieux raisonné que ce passage, et cependant aujourd’hui encore des personnes, fort instruites d’ailleurs, ne comprennent pas qu'on puisse chercher à exprimer les temps écoulés, par des nombres, d'une manière approximalive et pour fixer les idées. Afin d'appuyer l'exemple théorique de Buffon par l'observation directe d’un fait, nous avons cité dans nos leçons le suivant, emprunté à la relation du premier voyage de sir Ch. Lyell aux États- Unis en 1842, et que nous croyons utile de reproduire ici, parce qu'il répond à beaucoup d’objections. °
Dans la Nouvelle-Écosse, la falaise de South-Joggins, qui borde l’un des golfes de la baie de Fundy, offre une succession très-remarquable de forêts fossiles appartenant au terrain carbonifère, Cette falaise, dirigée N.,S., et de 45 à 60 mètres d'élevation, est composée d'une série de couches régulières parallèles, inclinées de 24° au S.-S.-0, d'épaisseurs différentes, formées de grès micacés, d'argiles sableuses, d'argiles schisteuses bleues, d'argile avec
Après avoir assigné un laps de 50 à 55 mille ans pour la formation des planètes et la précipitation des vapeurs à l’état fluide
ou sans nodules ferrugineux, comprenant des lits de houille dont Fe varie de 0*,55 à 1°,20. L'épaisseur totale de cet ensemble de dépôts, par faitement continu et qu’on peut embrasser d’un coup d'œil, est de 4440 mètres. Dans une portion de cette épaisseur, qui est de 1376 mètres, on observe des troncs d'arbres à 17 niveaux différents. Ces troncs droits, perpendiculaires au plan des couches, ont une longueur de 1",80 à 2,45, et leur diamètre varie de 0,50 à 0,40. Jamais ils ne traversent des lits de charbon quelque minces qu'ils soient, et la plupart s'y terminent par leur extrémité inférieure comme s'ils avaient végété à leur surface.
Dans une autre portion de cette coupe naturelle, sur une épaisseur de 426 mètres, et en un point où les lits de charbon sont le plus nombreux, M. Lyell a pu distinguer jusqu'à 68 niveaux différents, offrant des traces très-reconnaissables de sols superficiels successifs avec des racines de plantes.
Les troncs d'arbres qui proviennent pour la plupart de Sigillaria ne sont représentés que par leur écorce; la destruction du bois a produit des cylindres creux dont le remplissage s'est fait après le dépôt des couches qui les entourent, car les matières de ce remplissage diffèrent par leur nature comme par leur ordre de superposition de celles des dépôts extérieurs, de sorte que les dépôts ne sont pas contemporains. En outre, l’enfouissement des arbres a dù précéder de bien des années la décomposition de leur intérieur, et l'on à ainsi la preuve que des sédiments de plusieurs milliers de mètres d'épaisseur, aujourd'hui inclinés de 24° à l'horizon, lui ont été déposés parallèlement.
La présence de ces troncs a été constatée sur une étendue de 3 ou 4 kilomètres du N. auS. et sur une étendue de plus du double de l'E. à l'O., car on peut les observer sur les pentes des ravins qui sillonnent le pays. Dans le bassin houiller de Sidney au cap Breton, M. R. Brown a également signalé des troncs de Sigillaria, de Lepidodendron et de Calamites à 16 niveaux différents, munis de leurs racines et certainement encore à Ja place où ils ont végété, puis une série de 41 lits d'argile remplie de racines et de Stigmaria dans leur position normale, de sorte qu'on a également ici la preuve d'au moins à7 forèls fossiles situées les unes au-dessus fra autres.
Avec ces données, M. Lyell chercha s'il ne serait pas possible, au moyen de Lermes de comparaison pris dans la nature actuelle et suivant ainsi la marche de Buffon pour le même objet, d'évaluer le temps qu'a dù exiger, pour se former, une telle série de dépôts alternants avec des périodes de végétation détruites et toujours renouvelées.
D la coupe de South-Joggins on a vu que la puissance du système carbonifère était évaluée à un peu plus de 4 kilomètres, et à Pictou, point situé à plus de 460 kilomètres vers l'est, son épaisseur, sans avoir été mesurée |
à leur surface, Buffon, traitant de la troisième époque, dit (p. 170) : « On a des preuves évidentes que les mers ont cou-
exactement, est encore très-grande. Mais, en n’estimant qu'à 2300 mètres la puissance moyenne de tout le système carbonifère de la Nouvelle-Écosse, dont l'étendue superficielle est connue, on trouve en multipliant celle-ci par l'épaisseur, que le volume total de ces roches serait de 80000 kilomètres cubes.
En considérant que les dépôts houiïllers ont dû se former à la manière des deltas de nos jours, M. Lyell fait voir que le Mississipi, qui charrie annuellement tant de matières sédimentaires à son embouchure, mettrait, d'après les évaluations les plus récentes résultant de recherches (rès-précises, plus de deux millions d'années pour accumuler dans le golfe du Mexique une quanüité de sédiments égale au volume précité. Le Gange, suivant des évaluations semblables, n’exigerait que 375,000 ans pour produire le même ré-
sultat (a).
Remarquons actuellement que, dans la coupe de la falaise de South-Joggius, tout prouve que les dépôts se sont formés de la manière la plus régulière, sous une faible profondeur d’eau, à très-peu près constante. Il ny à aucune trace de perturbations locales, aucune apparence de transport violent ou de sédimentalion plus rapide et plus tumultueuse dans un moment que dans un autre; aucune faille importante, aucun plissement postérieur n’est venu déranger, masquer ou compliquer les rapports primitifs très-simples de toutes ces couches où a régné l’ordre le plus parfait jusqu'au mouvement général qui est venu les incliner en masse, {els qu’on les voit aujourd'hui.
Or, pour produire un tel résultat, il a fallu de toute nécessité qu'un abaissement vertical de plus de 4000 mètres eût lieu graduellement, sans trouble, sans perturbation notable aux environs. En admettant que cet abaissement ait été réparti dans un laps de 375,000 ans, la proportion donnerait 1",20 par siècle, mouvement comparable à celui qu'éprouvent certaines côtes de nos Jours et tout à fait insensible pour les habitants de ces pays. Si l’on se basait, au contraire, sur le charriage du Mississipi, l'amplitude de l'oscilla lion séculaire ne serait que de 0,15. Quant à la totalité de l’abaissement pendant cette longue période, on voit qu'il a été à peu près égal à la hauteur actuelle du Mont-Blanc au-dessus de la mer, et qu'il a fallu ensuite un soulèvement de la même amplitude pour anener les choses dans l'état où nous les voyons.
Mais nous devons faire remarquer ici que quelque considérables que puissent paraître les nombres que nous avons rapportés d'après les évalua-
(&) Si l'on supposait que la houille s'est formée à la manière des tourbes de nos jours, les nombres indiqués seraient encore plutôt au-dessous qu'au-dessus de la probabilité.
« vert le continent de l'Europe jusqu'à 1500 toises au-dessus « du niveau de la mer actuelle, puisqu'on trouve des coquilles «et d’autres productions marines dans les Alpes et dans les « Pyrénées jusqu'à cette même hauteur. On a les mêmes « preuves pour les continents de l'Asie et de l'Afrique; et même « dans celui de l'Amérique, où les montagnes sont plus élevées « qu’en Europe, on a trouvé des coquilles marines à plus de « 2000 toises de hauteur au-dessus du niveau de la mer du « Sud. Il est donc certain que dans ces premiers temps le dia- « mètre du globe avait deux lieues de plus, puisqu'il était enve- « loppé d’eau jusqu'à 2000 toises de hauteur, »
On voit, d'après ce passage, que notre grand naturaliste, ou ne connaissait pas les opinions déjà émises en Italie, en Allemagne et en Angleterre sur le mode de formation des montagnes, ou bien croyait n’en devoir tenir aucun compte; aussi suppose-t-il que les eaux de la mer s’élant graduellement abaissées pour remplir les profondeurs résultant de laffaissement des cavernes dont les voûtes ne pouvaient supporter le poids des terres et des eaux qui les chargeaient, les coquilles les plus anciennes et d'espèces perdues sont celles que l'on rencontre aujourd’hui aux plus hautes altitudes, ce qui, nous le verrons, est bien loin d'être exact. En outre, Buffon oublie de remarquer qu’une augmentation de 4000 mètres, qu'il attribue ainsi gra-
üons du célèbre géologue anglais, ils sont encore, au moins sous certains rapports, au-dessous de la vérité, car il a omis un élément fort essentiel dans la question et dont la prise en considération doit allonger singuhèrement la période, savoir, le temps exigé pour le développement de chaque végétation qui a donné heu à un lit de charbon. On sait par des expériences directes et les calculs auxquels elles ont donné lieu qu'un hectare de forêt d'une haute futaie de 100 ans, réduite à l’état de houille, ne produirait qu'une couche de 15 millim. d'épaisseur, ce qui permet de juger du nombre d'années qu'il faudrait ajouter aux chiffres précédents pour que l'appréciation de la durée de la période fût complète. Quoi qu'il en soit, on doit reconnaitre que la nature étudiée attentivement nous offre elle-même de précieux chronomètres pour mesurer le temps qu'elle met à accomplir ses œuvres, chronomètres d’une marche si lente que les plus petites fractions de ses unités sont représentées par des siècles de végétation.
PREMIÈRE PÉRIODE. 527 tuitement au diamètre de la terre, aurait modifié sensiblement la vitesse de son mouvement de rotation.
Revenant encore à l’idée que les animaux d'alors étaient plus grands que ceux de nos jours, il cite à l'appui les dimensions de certaines Ammonites, les pachydermes et autres mammifères fossiles; mais on peut dire qu'il ne soupçonnait pas la succession des faunes et des flores comprises dans sa troisième époque. En lui assignant une durée de 20000 ans, il dit que les végétaux terrestres ont dû se dévélopper en offrant aussi des espèces, perdues aujourd’hui, qui ont, comme les coquilles, des caractères tropicaux. Il croit, en outre, se rendre compte de l'accumulation des végétaux pour former les couches de houille en supposant qu'ils se sont reproduits pendant tout ce laps de 20000 ans, et c’est là une erreur qu'il'eût évitée, s’il eût connu les travaux descriptifs déjà exécutés de son temps; il y aurait vu que les couches de charbon, quel que soit d’ailleurs le temps exigé pour leur formation, ne constituent en réalité qu'une petite fraction des dépôts réunis dans cette même époque.
Buffon pensait que les argiles étaient le premier dépôt qui s'était précipité au fond des eaux, et que les calcaires, avec la plupart des animaux marins, étaient venus ensuite; il déduisait cette théorie générale de ce que lui avaient fait connaître des puits de quelques centaines de pieds de profondeur, exécutés dans les petits vallons des environs de Montbart (1). « Le « temps de la formation des argiles, dit-il (p. 184), a donc « immédiatement suivi celui de l'établissement des eaux. Le «temps de la formation des premiers coquillages doit être « placé quelques siècles après; et le temps du transport de
(1) Dans ces fouilles faites en août 1774, on atteignit une couche remplie de Bélemnites dont Buffon donne une description fort exacte; il distingue là structure du cône enveloppant, l’obliquité de son axe, le cône alvéolaire cloisonné et son enveloppe se prolongeant, dans les individus bien conservés, fort au delà des cloisons pour constituer un cornet très-mince, de plu-
sieurs pouces de longueur, etc. — Voy. Hist. des minéraux, vol. HE (vol. V des Œuvres), éd. de 1828,
« leurs dépouilles a suivi presque immédiatement; 1l n'y a en « d'intervalle qu'autant que la nature en a mis entre la nais- « sance et la mort de ces animaux à coquilles. »
IL est difficile de concevoir un édifice reposant sur une base plus étroite et plus fragile.
« La formation des schistes, continue-t-il, celle des ardoises, « des charbons de terre et des matières bitumineuses date à « peu près du même temps. Ces matières se trouvent ordimaire- « ment dans les argiles à d'assez grandes profondeurs; elles pa- « raissent même avoir précédé l'établissement local des der- « nières couches d'argile; car, au-dessous de 150 pieds d’ar- « gile dont les lits contenaient des Bélemnites, des cornes « d'Ammon et d’autres débris des plus anciennes coquilles, j'ai « trouvé des matières charbonneuses et inflammables, et l'on « sait que la plupart des mines de charbon de terre sont plus « où moins surmontées par des couches de terre argileuse; je « crois même pouvoir avanter que c’est dans ces terres qu'il « faut chercher les veines de charbon desquelles la formation «est un peu plus ancienne que celle des couches extérieures « des terres argileuses qui les surmontent ; ce qui le prouve, « c'est que les veines de ces charbons de terre sont presque « toujours inclinées, tandis que celles des argiles, amsi que « toutes les autres couches extérieures du globe, sont ordinai- « rement horizontales. Ces dernières ont donc été formées par « le sédiment des eaux qui s’est déposé de niveau sur une « base horizontale, tandis que les autres, puisqu'elles sont « inclinées, semblent avoir été amenées par un courant sur un « terrain en pente, Ces veines de charbon, qui toutes sont « composées de végétaux méêlés de plus ou moins de bitume, « doivent leur origine aux premiers végétaux que la terre a formés. »
On comprendra tout le vague, l'incertitude et même l'incohérence de ces considérations et de celles qui les suivent, si l'on
songe qu'elles étaient suggérées par quelques traces charbonneuses observées dans les argiles du lias de la Bourgogne, traces que l’auteur confondait théoriquement avec le véri-
table terrain houiller, en assimilant le tout au produit d’une même période continue. Ce qu'il dit ensuite de l’origine et du mode de formation des couches de charbon de terre ne diffère pas beaucoup de ce que l’on dirait actuellement à ce sujet, et surtout on ne s'exprimerait pas avec plus d’exactitude et d’élégance qu'il ne le fait dans le passage suivant, qui semble avoir été écrit de nos Jours :
« Les détriments des substances végétales sont donc le pre- « mier fond des mines de charbon; ce sont des trésors que la « nature semble avoir accumulés d'avance pour les besoins à « venir des grandes populations. Plus les hommes se multiplie- « ront, plus les forêts diminueront. Les bois ne pouvant plus « suffire à leur consommation, ils auront recours à ces immenses « dépôts de matières combustibles, dont l'usage leur deviendra « d'autant plus nécessaire que le globe se refroidira davantage; « néanmoins ils ne les épuiseront jamais, car une seule de ces mines de charbon contient peut-être plus de matière combus- « tible que toutes les forêts d'une vaste contrée (1). »
Ce que nous avons déjà dit des caractères des 4°, 9° et 6° époques suffit pour faire juger de leur importance relative et de leur valeur au point de vue de la science actuelle, aussi n’y reviendrons-nous plus ; mais disons quelques mots d'une septième époque, dont il n'était pas question au commencement de son livre, et que Buffon ajoute 1et (p. 405) : c’est celle où la puissance de l’homme a secondé la puissance de la nature,
(P. 405.) « Les premiers hommes, dit-il, témoins des mou- « vements convulsifs de la terre, encore récents et très-fré-
« quents, n'ayant que les montagnes pour asiles contre les «Inondations, chassés souvent de ces mêmes asiles par le feu « des volcans, tremblants sur une terre qui tremblait sous leurs « pieds, nus d'esprit et de corps, exposés aux injures de tous « les éléments, victimes dela fureur des animaux féroces, dont
(1) Voyez sur ce sujet tout ce que dit Buffon dans son article spécial sur le charbon de terre. Minéraux, vol. WE (vol. V de l'ouvrage, p. 398), édit.
«ils ne pouvaient éviter de devenir la proie..., ont commencé « par aïguiser, en forme de haches, ces cailloux durs, ces jades, « ces pierres de foudre que l’on a cru tombées des nues et for- «mées par le tonnerre, et qui, néanmoins, ne sont que les « premiers monuments de l’art de l’homme dans l’état de pure « nature; il aura bientôt tiré du feu de ces mêmes cailloux, en « Les frappant les uns contre les autres; 1l aura saisi la flamme « des volcans ou profité du feu de leurs laves brülantes pour le « communiquer, pour se faire Jour dans les forêts, car, avec le « secours de ce puissant élément, il a nettoyé, assaini, purifié « les terrains qu'il voulait habiter; avec la hache de pierre il a « tranché, coupé les arbres, menuisé le bois, façonné ses armes «et les instruments de première nécessité, ete... »
Ce tableau des premiers établissements de l’homme à la surface de la terre est tracé avec beaucoup de grâce; mais tout ce qui suit n’est qu'une élégante rêverie de l’auteur, qui exagère singulièrement l’effet des travaux de l’homme sur les climats. Ainsi il attribue la différence des climats de Paris et de Québec au déboisement de la France, à l'écoulement des eaux par des travaux de canalisation, à la culture, ete. (p. 420 :) « Rien ne « paraît plus difficile, pour ne pas dire impossible, que de s’op- « poser au refroidissement successif de la terre et réchauffer la « température d'un climat; cependant l’homme le peut faire et « l'a fait. Paris et Québec sont à peu près sous la même latitude «et à la même élévation sur le globe; Paris serait donc aussi « froid que Québec, si la France et toutes les contrées qui l'avoi- « sinent étaient aussi dépourvues d'hommes, aussi couvertes « de bois, aussi baignées par les eaux que le sont lesterres voi- « sines du Canada. »
Mais n'oublions pas que ce fut seulement 22 ans après que la théorie des lignes isothermes fut exposée par un autre savant qui, sans avoir le génie de Buffon, possédait plus de connaissances pratiques et surtout le grand avantage d'avoir beaucoup voyagé, observé et comparé,
Le phénomène de l'abaissement de la température par l'effet du rayonnement parait aussi avoir été ignoré de Buffon, qui y
vit encore un résultat de l'influence de l'homme, Enfin, ayant établi, par des calculs-sur le refroidissement des corps sphériques, qu'il avait fallu 37000 ans pour que la surface de la terre, d'abord incandescente, permit le développement des êtres organisés, il évalue à 75000 ans le laps de temps qui a dû s’écouler avant qu'elle ait atteint sa température actuelle. La déperdition de la chaleur serait en outre tellement lente que dans 75000 autres années le globe ne sera pas encore assez refroidi pour que la vie y soit complétement anéantie. On sait aujourd'hui que le reste de cette température initiale est si faible qu'on pourrait la négliger dans les considérations de physique organique sans qu'il en résultât de causes d'erreurs bien sensibles.
On voit donc que Buffon, tout en coordonnant avec beaucoup d'art ce qu'il avait appris et ce qu'il avait observé lui-même, était peu versé dans la connaissance des travaux déjà publiés sur le grand sujet qu'il a traité à deux reprises différentes, car cette connaissance eût suffi à un esprit aussi apte que le sien à saisir les rapports les plus éloignés, pour donner à ses Époques de la nature une bien plus grande valeur. Moins prévenu que ses contemporains contre les travaux de Guettard, il eût pu même en tirer parti pour asseoir sa théorie sur des faits non pas plus nombreux, ce qui n’était pas nécessaire, mais moins vagues, observés avec plus de soin, mieux classés et reliés entre eux plus naturellement, L'esprit des méthodes actuelles, qui nous est devenu si familier qu'il nous semble que ces méthodes ont toujours existé, n'était pas d’ailleurs dans la tournure des idées de Buffon, qui ne le comprenait pas ou le négligeait sans s’apercevoir que c'est de son application judicieuse seule que résultent les véritables théories, et que toute autre marche ne donne lieu qu'à des hypothèses ou à des prévisions plus ou moins heureuses, plus ou moins séduisantes.
Nous ne pouvons par conséquent regarder les Époques de la nature, malgré leur généralité, comme l'expression réelle et complète de l'état où se trouvaient alors les connaissances sur l'histoire de la Terre, Elles n’en reflètent qu'une partie arran-
Appréciations générales.
gée à un certain point de vue. Mais disons aussi que ce que l’on savait de plus n'était pas généralement répandu ni admis: c'était des observations particulières et locales, ou bien des vues théoriques publiées à l'étranger, dans de petits centres scientifiques qu'elles ne dépassaient guère et où souvent même, comme nous l'avons vu, elles étaient loin d'être appréciées à leur juste valeur.
Si l'on doit regretter que Buffon n'ait pas été en possession de toutes les données acquises qui eussent certainement modifié ses opinions à beaucoup d'égards, il ne faut pas perdre de vue les difficultés et la lenteur des relations littéraires à l’époque où 1l écrivait comparée à la nôtre. Son œuvre, pour être moins parfaite, est toujours un travail d’une haute portée et digne de la plus profonde estime, parce qu'il dépasse de beaucoup tout ce qui avait été encore fait dans cette direction.
Buffon ne devait pas être jugé très-favorablement par les
étrangers, la nature de son talent littéraire exigeant une profonde connaissance de la langue pour être appréciée, et la forme d'un ouvrage étant ce dont beaucoup de savants se préoccupent le moins, On a vu l'extrême partialité de de Luc à son égard; quant à de Saussure, il n'en parle presque nulle part, ce qui se conçoit par suite de son caractère exclusivement observateur, tandis que pour de Lue, qui bätissait sans cesse sur des hypothèses, on serait tenté de croire à une jalousie de métier. Plus récemment, en Angleterre, Conybeare (1), esprit moins prévenu, mais essentiellement pratique, en parle ainsi : « Quoique le génie splendide de Buffon, dit-il, ait vainement épuisé ses forces dans la recherche de spéculations théoriques, et peu ou point ajouté à la masse réelle des faits résultant de l'observation directe, cependant on doit reconnaître que par l’éclat même de ses idées et peut-être aussi par leur étrangeté, il a beaucoup contribué à attirer plus généralement l'attention sur cette branche des études philosophiques. »
(1) Outlines of the geology of England and Wales, introduction, p. xzn, in-8., Londres, 1822.