‹ Introduction à l'étude de la science politiqueChapitre 11 sur 55 · Sophocle. Ant · texte numérisé non relu

Sophocle. Ant

2. [Ce sera fort bien de leur part, à condition que le Tsar se donne en réponse le malin plaisir de faire à son tour leur examen de conscience. Il ne faut pas oublier, en effet, que la même revue américaine qui nous a tracé par la plume de M. George Kennan, l'effrayant tableau des prisons russes, nous a tracé par la plume de M. Georges Cable le tableau guère moins scandaleux de certaines prisons des Etats-Unis, (Century, Févr. 1884; ibid. Décembre 1887-Avril 1888.) — On ne serait pas embarrassé de réunir quantité de traits qui montrent que la justice du despote, Démos ou César, est partout la même; et l'état de nègre en Amérique n'est guère plus enviable que celui de juif en Russie. Il est vrai que tel livre révélateur, comme celui de M. Laird Clowes (Black America, Londres, G. Bell, 1891), circule librement de l'autre côté de l'Atlantique, tandis que celui de M. Kennan (Siberia and the Exile System, Londres, Osgood, 1891) est arrêté scrupuleusement à la frontière moscovite; mais cette différence, capitale aux yeux des gens de plume, n'est peut-être pas aussi consolante pour les victimes.]

Aristote se trouvait dans une situation particulièrement favorable pour ses études politiques. Des circonstances qui ne touchent en rien à son honorabilité personnelle, l'avaient dispensé de participer activement aux affaires publiques. Il pouvait étudier le monde grec en observateur désintéressé; le calme introduit par le triomphe de la suprématie macédonienne avait augmenté ses chances d'observation, tandis que la suppression effective de l'indépendance grecque n'avait pas encore produit ses fruits dans le déclin manifeste de la vie publique. Après l'époque d'Aristote, ce déclin s'accentua rapidement et ses résultats frappèrent tous les yeux. Les successeurs immédiats des philosophes travaillèrent, dit-on, à perfectionner la politique doctrinale; mais leurs ouvrages sont perdus et l'on ne sait presque rien, ce semble, de l'influence qu'ils purent exercer. Sous les écoles qui suivirent, en Grèce, les spéculations politiques tombèrent dans la stagnation. Le vieil esprit public fut supplanté par une sorte d'indifférence cosmopolite. Les rhéteurs grecs avaient fini par regarder le Romain conquérant sous le même jour que le Brahmane regarde aujourd'hui dans l'Inde l'Anglais qui le gouverne, — comme un maître

54 INTRODUCTION À l'hISTOIRE

puissant et barbare imposé par le destin, et dont les actes ou les institutions n'ont aucune importance pour l'esprit du philosophe. On rencontre des exceptions chez les penseurs grecs; mais je crois qu'il est vrai de dire en général que, pendant toute la période de la domination romaine, jamais écrivain n'a manifesté le moindre intérêt pour la littérature latine, ou n'a traité les Romains comme ses égaux intellectuels. Tout l'intérêt sincère que l'on portait encore à la philosophie se précipitait vers l'étude de la morale, et s'y attachait parce qu'elle gouvernait la conduite de l'homme non plus en tant que citoyen, mais en tant qu'homme, vivant simplement au milieu d'autres hommes. A bien des égards, les écoles post-aristotéliennes, non seulement ne réussirent pas à progresser au delà des traditions d'Aristote, mais reculèrent même en deçà du point qu'il avait atteint. Par suite, elles n'ajoutèrent à la science politique rien qui mérite d'être signalé. Nous trouvons peut-être chez Epicure une forme rudimentaire du Contrat social * ; et les Stoïciens avaient une idée ingénieuse, celle de se représenter le Monde comme

une grande Cité, dont les cités individuelles ne sont que les demeures familiales. Cette idée — dont Cicéron s'est servi plus d'une fois, — aurait pu, dans d'autres circonstances, les amener à considérer les relations mutuelles des Etats indépendants, et peut-être à développer une sorte de Droit international. Mais il ne restait plus d'Etats indépendants; il ne restait plus que la puissance romaine qui avait absorbé tout le monde civilisé, alors entouré de tribus ou de royaumes vaguement entrevus dans l'ombre et plus ou moins barbares. Pendant la première période romaine, nous ne rencontrons qu'un seul Grec qui ait fait une étude sérieuse des institutions de Rome, Polybe. Son panégyrique de la Constitution romaine a ceci de remarquable qu'il nous présente sous une forme distincte, dans son application concrète, la théorie de l'équilibre et du mélange des pouvoirs, qui allait devenir en si grande vogue chez les publicistes anglais du xvme siècle, et qui n'est pas encore passée de mode chez leurs imitateurs du continent.

Les Romains étaient un grand peuple comme habileté gouvernementale et administrative. Ils ont érigé le Droit en système. Mais, comme philosophes, ils n'ont été que les élèves, les

imitateurs des Grecs ; et ils se sont montrés aussi peu capables d'inventer en politique qu'en n'importe quelle autre branche de spéculation. Cicéron, homme de lettres autant qu'homme d'action, a consacré une partie considérable de sa vie à faire du latin une langue philosophique. Il parvint à traduire admirablement les idées courantes des écoles grecques, notamment les idées stoïciennes, en un style bien plus attrayant et bien plus éloquent que celui de ses modèles post-aristotéliens. Il n'essaya pas d'aller plus avant; ou, du moins, il n'y put réussir. Personne, que je sache, n'a su découvrir jusqu'ici la moindre idée neuve dans toute l'œuvre philosophique ou semi-philosophique de Cicéron ; et les fragments de son livre sur la République, qui nous est parvenu très mutilé, ne font pas exception à la règle. Sa doctrine était surtout stoïcienne ; et le trait particulier de son livre était une discussion assez complète, au point de vue historique, de la Constitution romaine qu'il félicitait, à l'instar de Polybe, d'avoir combiné les mérites de toutes les formes de gouvernement. Il n'est pas jusqu'au Droit romain, l'œuvre vraiment grande et originale de l'intelligence romaine, qui ne doive à la philosophie grecque une partie de sa forme doc-

trinale1. Mais n'avons pas à rechercher en ce moment si la dette est sérieuse. La jurisprudence est une branche de la politique, mais une branche trop spéciale pour qu'on insiste sur son histoire dans une esquisse aussi générale que la nôtre. Quant aux Grecs mêmes, je viens de le dire, ils avaient cessé de rien produire qui fût d'un intérêt vital. La force écrasante de l'Empire romain, nivelant dans une sujétion commune les hommes de toute nationalité, de toute race, avait terminé l'œuvre ébauchée par la puissance macédonienne; et, avec l'indépendance politique, l'étude scientifique de la politique même s'éteignit. Ce fut un sommeil de bien des siècles qui suivit alors, rarement in-

1. [ « En s'étendant au delà des bornes étroites de la cité romaine, la juridiction dut abandonner les formes rigides, archaïques, de la coutume et de la procédure romaines. Il lui fallut chercher sous les formes locales," indigènes, de chaque pays, des principes que pût admettre la raison commune de l'humanité. L'état de choses qui fit de Rome une puissance cosmopolite, imprima du coup un cachet cosmopolite aux spéculations morales et politiques des auteurs grecs. Car si la philosophie grecque était prête à justifier théoriquement la sagesse administrative des fonctionnaires romains, les Romains qui n'avaient point de philosophie propre, devaient être heureux de pouvoir s'appuyer sur les idées qu'on mettait à leur disposition. » Oxford Lectures, p. 21.]

terrompu par les quelques sursauts à demi conscients du Moyen- Age. On vit des tentatives brillantes, des précurseurs remarquables. Mais il n'y eut pas de réveil sérieux d'intérêt pour la science politique jusqu'à la Renaissance. Et l'on peut sans grande erreur faire dater de Hobbes la réapparition victorieuse des spéculations politiques, avec leur développement consécutif sous des formes qui s'adaptent à la civilisation de l'Europe moderne; en tout cas, on ne saurait la faire remonter au delà de Machiavel.

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