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MOYEN-AGE ET RENAISSANCE

Sous l'Empire romain, le manque de vie publique et indépendante, d'une part, l'énorme développement du Droit municipal et administratif, de l'autre, ne laissaient plus de champ libre aux études politiques. Il suffisait aux légistes de Rome que l'on eût conféré à César le pouvoir suprême sur le monde romain. Les choses demeurèrent en l'état jusqu'à l'écroulement de l'Empire. Sur ses ruines s'éleva graduellement un nouvel ordre de société, puis, finalement, de Droit public. Mais les conditions d'une philosophie politique faisaient encore défaut. Les loisirs cultivés qui avaient alimenté la spéculation grecque, et qu'Aristote exigeait même pour garantir la compétence politique du commun des citoyens, avaient disparu complètement; ils attendaient qu'on leur réédifiât un abri. Les

institutions nouvelles ou rénovées qui servaient à consolider, après tant de fractures, la charpente de la civilisation européenne n'étaient guère politiques au sens propre du mot. Gomme le dit fort bien le professeur Bryce, le Moyen- Age est essentiellement impolitique. Une seule grande question arrive en évidence aux xme et xive siècles, absorbant les forces intellectuelles, ou mieux tout l'intérêt que l'homme pouvait prendre au maniement théorique des affaires d'Etat. C'était la controverse entre les puissances temporelle et spirituelle. Le terrain où s'accordaient les adversaires était que le Pape et l'Empereur avaient reçu l'ordination divine; et que chacun, dans sa sphère, exerçait une juridiction universelle sur la chrétienté. Le désaccord portait sur les relations de ces deux juridictions, l'une envers l'autre. Le chef temporel devait-il, en dernier ressort, être subordonné au chef spirituel, comme une lumière d'un éclat moindre à une lumière plus éclatante? Ou les deux dignités se coordonnaient-elles pour demeurer égales? Le règne de Frédéric II, — l'homme le plus extraordinaire de son temps, de l'aveu même de ses ennemis, — n'a été qu'une bataille acharnée sur ce terrain, entre l'Empereur romain et le Pontife de

DE LA SCIENCE POLITIQUE (il

Rome. Frédéric, qui avait assumé le pouvoir à la faveur spéciale du Saint-Siège, se trouva bientôt en hostilité directe contre lui, puis, en définitive, au ban formel de l'Eglise. Plus d'un indice témoigne qu'il était prêt non seulement à défendre l'indépendance de l'Empire, mais à porter la guerre jusque dans le camp de l'ennemi. Il ne visait à rien moins qu'à devenir suprême dans le gouvernement tant spirituel que temporel. On ne voit pas clairement jusqu'où les préparatifs de son plan descendaient dans le détail, mais son intention générale est positive. Il affichait le mépris des censures papales comme dénuées de valeur, et il affectait pour sa personne les titres spécialement appropriés au Domaine spirituel. Il s'intitulait de lui-même, et il encourageait ses partisans à l'appeler, le vicaire de Dieu sur la terre, le réformateur de son âge, le nouvel Elisée chargé de confondre les prêtres de Baal. Il dénonçait le Pape comme un pharisien dangereux, oint de l'huile d'iniquité et siégeant sur le trône du jugement corrompu, un faux vicaire du Christ, un serpent trompeur qui perturbait le monde par envie pure devant la majesté et la prospérité de l'Empereur. On croit qu'il se proposait d'ériger à la dévotion de l'Empire une nouvelle Eglise dont

le centre eût été la Sicile !. Les princes et les peuples de l'Europe suivaient des yeux la politique anti-papale de Frédéric, sans lui témoigner aucune défaveur. Mais, au moment où elle semblait décidément emportée par le courant du succès, elle fut arrêtée net par une mort presque soudaine et qui ne laissa pas de provoquer à l'époque quelques soupçons. La mémoire de l'Empereur excommunié fut noircie, comme il arrive toujours pour les ennemis du Saint-Siège, par l'accusation d'hérésies et de blasphèmes monstrueux. De son vivant, ces allégations rencontrèrent peu de créance. Le Roi de France Saint Louis, le modèle des rois catholiques, fermait l'oreille à ces calomnies. Frédéric les répudiait lui-même avec indignation et les rétorquait à ses adversaires 2. Mais

1. Huillard-Bréholles. Vie et Correspondance de Pierre de la Vigne, Paris, 1865. Le savant auteur établit un ingénieux parallèle entre Frédéric II assisté de son ministre, Peter de Vinea, et notre Henri VIII avec son Thomas Cromwell.

2. [M. Huillard-Bréholles estime cependant que les accusations des papes étaient « fondéesla plupart sur des faits réels, » et que Frédéric II, « nous le savons à n'en pas douter, se montrait libre-penseur » dans « le petit cercle de ses confidents intimes. » Mais ces accusations « n'étaient point justifiées par la conduite publique du Chef de l'Empire » qui ne tendait pas au delà du schisme. — En somme,

il avait commis le crime notoire et impardonnable de conclure un traité sincère, sur le pied d'une équitable réciprocité, avec le Sultan d'Egypte, — ce qui témoignait, à vrai dire, de vues politiques beaucoup trop en avance sur son temps pour être acceptables. Et l'hostilité d'une puissance qui survit aux dynasties, qui jamais n'oublie ni ne pardonne, finit à la longue par produire son effet. Dante s'est cru obligé de placer Frédéric II parmi les incrédules dans son Inferno, quoique toutes ses sympathies aient dû se tourner vers lui pendant qu'il dépensait sa vie à lutter contre la Curie romaine K

une très grande et curieuse figure, si l'on veut : mais il sera toujours difficile d'éprouver une haute sympathie pour ce « rationaliste », élevé à l'école « des Grecs et des Arabes, » « nihil curans vel credens nisi temporale, » qui brûlait imperturbablement les partisans de l'hérésie comme ennemis de l'Eglise, et les partisans de la papauté comme ennemis de l'Etat. — JIuillard-Bréholles, Historia diplomatlca Frederici Secundi, Paris, Pion. Introduction, d859, pp. GDLXXXVIII et suiv. — Alfred Rambaud, Rev. des deux Mondes, 15 juillet 1887. — James Bryce, Le Saint- Empire Germanique, trad. Domergue, Paris, Colin, 1890, chap. VIII.]

1. Les paroles que Dante met dans la bouche de Pierre de la Vigne {Inferno, XIII, 64-75) en fourniraient au besoin la preuve positive.

Le débat que Frédéric II n'avait pu trancher par la violence fut abandonné comme héritage à l'ingéniosité de la dialectique médiévale. Celleci fit éclore une littérature volumineuse, au milieu de laquelle se distinguent deux livres, un de chaque bord, qui portent des noms d'une éternelle célébrité. Les droits de la Papauté eurent pour défenseur le Traitée Gouvernement des Princes, commencé, mais inachevé, par Thomas d'Aquin, et continué par son disciple Ptolémée de Lucques; l'indépendance de l'Empire eut pour soutien le livre non moins célèbre de Dante, de Monarchia l. Nous ne pouvons dire que ces deux ouvrages contiennent rien qui ressemble à un système complet de politique. Loin même d'en approcher, ils marquent une réaction inconsciente d'Aristoteà Platon, dans la façon de traiter le sujet. Le champion impérial aussi bien que le champion papalin abandonnent le problème de la répartition des pou-

1. Pour le De Regimine Principum, je crois avec M. Franck (Réformateurs et Publicistes de l'Europe, Moyen- Age et Renaissance, Paris, Michel Lévy, 4864) qu'il n'y a pas lieu de mettre en cloute l'attribution des deux premiers livres à Saint Thomas lui-même. Le troisième est une addition postérieure, mais à peu près de la même époque. Le quatrième jure avec le corps de l'ouvrage, et porte le cachet de la Renaissance.

voirs, suivant les principes rationnels, entre les divers éléments de l'Etat. Ils se rejettent sur la monarchie absolue comme le seul moyen de maintenir la paix, et s'en rapportent à la Providence pour douer le prince d'esprit de sagesse K Dante va même plus loin que Saint Thomas. Sa thèse est non seulement que la monarchie représente la meilleure forme de gouvernement, mais qu'une monarchie universelle est nécessaire au bonheur de l'Humanité. Et il soutient que le monarque universel, n'ayant plus de rival à craindre ni d'ambition possible à satisfaire, ne saurait avoir de motifs pour régner autrement qu'avec sagesse et justice. Le monarcha du livre de Dante n'est autre que l'Homme d'Etat céleste de Platon, l'àv7)p powiXucoç , transféré de la cité grecque sur la scène plus vaste de la chrétienté du Moyen- Age. Sous son règne seulement, affirme Dante, la vraie liberté sera possible aux hommes, et par là se justifie son universelle souveraineté. Le principe d'Aristote, — qu'il faut apprécier les mérites d'un gouvernement d'après le plus ou moins de bien-être qu'il procure à tous ses

4. Saint Thomas désapprouve le tyrannicide; mais il estime que l'on peut déposer légitimement un tyran, tout au moins un monarque électif.

sujets, — devient ici l'objet d'une adoption expresse et complète.

« Puisque le monarque est plein d'amour pour les hommes, comme nous l'avons dit plus haut, il aura pour lui tous les hommes de bien, ce qui ne pourrait avoir lieu si l'on vivait sous une mauvaise constitution *. C'est pourquoi le Philosophe dans sa Politique dit que, sous un régime pervers, l'homme de bien est un mauvais citoyen; mais que dans une communauté ou règne la justice, « homme de bien » et « bon citoyen » sont des termes équivalents . Et ces communautés ordonnées suivant la sagesse ont pour but la liberté, c'est-à-dire que l'homme y peut vivre en s'occupant de son propre intérêt. Car les citoyens ne sont pas créés dans l'intérêt des Consuls, ni la Nation pour le Roi; mais au contraire les Consuls sont créés pour les citoyens, et les Rois pour la Nation. Car, du moment que la communauté n'est pas subordonnée aux lois, mais que les lois le sont à la communauté, — les gens qui vivent conformément à la loi ne sont pas au service du législateur, mais le législateur est à leur service; telle est, d'ailleurs, l'opinion du Philosophe dans ce qui nous

1. « Quod esse non potest apud oblique politizantes, » allusion au nocpv/^ûastç de la classification d'Aristote.

reste delui sur la matière. D'où il est clair aussi que, bien que le Consul ou le Roi soient, à l'égard des moyens dont ils disposent, les maîtres d'autrui, cependant, à l'égard du but, ils ne sont que les serviteurs des autres, et surtout le monarque, qui doit être sans contredit regardé comme le serviteur de tous. »

Nous ne nous arrêterons pas ici à l'argument scolastique en faveur de la monarchie, dont se servent à la fois Dante et Saint Thomas, — et qu'ils tirent de l'excellence intrinsèque de l'unité, si on la compare à la pluralité. Nous n'insisterons pas, non plus, sur les raisons que Dante pouvait avoir d'identifier son monarque idéal avec le prince qui portait actuellement la couronne de l'Empire d'Occident ressuscité. Il y a seulement lieu de les rappeler au passage, ne fût-ce que pour montrer ce qui remplaçait la science politique, même chez les meilleurs esprits de l'époque. Rien de plus curieux en littérature que la preuve établie dans le second livre du De Monarchia, que le peuple romain était ordonné de Dieu pour conquérir le monde. Le Psalmiste, Aristote, Cicéron, Virgile et Thomas d'Aquin, sont invoqués tour à tour comme des autorités également topiques et décisives ; et l'application des ter-

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mes du second Psaume à la domination romaine, semble presque aussi forte que les formules adressées à Frédéric II par son chancelier ou ses courtisans. L'auteur soutient que les victoires romaines sur toutes les autres puissances du monde n'étaient pas de simples et vulgaires conquêtes, mais des épreuves en bonne et due forme, où l'on se battait pour disputer la souveraineté universelle, et dont le résultat marque le jugement de Dieu '. Mais le plus curieux est surtout l'argument que les titres de l'Empire romain ont été confirmés par la plus haute autorité possible, lors de la Passion même du Christ. Le péché d'Adam a été châtié dans le Christ; or, il n'y a pas de châtiment sans juridiction compétente; et, puisque le Christ représentait toute l'humanité, une juridiction qui s'étendit à toute l'humanité était la seule compétente en l'espèce. Cette juridiction universelle était précisément la juridiction romaine qu'exerçait Pilate. — Dans le troi-

1. Les formalia duelli que Dante exige pour qu'une guerre se décide dans les conditions voulues de justice et d'appel judiciaire, sont des plus vagues, ainsi que l'on pouvait s'y attendre. — Sur l'histoire primitive de l'épreuve par combat, voir Fustel de Coulanges, La Monarchie franque, page 453, et M. Georges Neilson, Trial by Combat, Glasgow, W. Hodge, 1890.

sième et dernier livre, Dante prouve que l'autorité de l'Empire romain procède immédiatement de Dieu, et non du Pape ni de l'Eglise. Sa réfutation minutieuse des raisons avancées en faveur de la Cause papale, tirées du soleil et de la lune, de l'offrande des rois Mages, des deux Epées, etc., ne nous paraît guère moins grotesque aujourd'hui queles objections mêmes auxquels il répond.

Et pourtant, on sent dans ce livre de Dante un effort sincère pour découvrir un terrain solide qui serve à l'édification d'un véritable Droit public en Europe, encore que cet effort soit tout au plus comme un vague tâtonnement dans une obscure pénombre. Le monarque qu'il rêve n'est pas un despote universel, mais un gouverneur de rang élevé, qui se trouve au-dessus des princes et des chefs d'Etat particuliers, avec la charge de maintenir entre eux la paix. Il doit posséder la juridiction d'un tribunal international, pour employer le langage d'aujourd'hui. « Partout où s'élève un dissentiment, un jugement doit intervenir; » c'est pourquoi le monarque est nécessaire pour juger les querelles qui se produisent entre princes indépendants. Apparemment, les philosophes grecs n'avaient pas senti le besoin de cette

autorité. Dante ne dit rien de la façon dont s'exercera la juridiction de l'Empereur, ni des moyens à prendre pour l'exécution de ses jugements. Il ne devait pas ignorer que son idée était moins que toute autre susceptible d'être mise en pratique. Aujourd'hui même, nous n'avons avancé que de quelques pas faibles et hésitants vers sa réalisation. Cependant, c'était une noble idée ; et nous pouvons de ce chef appliquer à Dante les mots que lui-même applique à son Maître Virgile. —

« Onorate l'altissimo poeta. »

Au surplus, nous devons dire de tous les écrivains du Moyen-Age sur la politique ce que nous avons dit précédemment de Platon, mais dans un sens encore plus absolu, — qu'ils n'ont aucune conception sérieuse de l'Etat. Leur but est de défendre la cause de la Papauté , ou de l'Empire, suivant le cas. L'étude désintéressée de la Politique était chose qui les dépassait. Bracton lui-même (ou l'inconnu qui a développé son texte peu de temps après la rédaction première) possède bien les rudiments d'une doctrine constitutionnelle; mais ce sont des rudiments chétifs qui témoignent seulement delà pauvreté de l'âge comme spéculation sys-

tématique en la matière. Il rejette la notion de la sou veraineté absolue chez le roi d'Angleterre. Le roi est soumis à la Loi; et, s'il entreprend de gouverner contre la Loi, les grands du pays, qui sont ses compagnons, doivent inventer un moyen de lui faire échec. Mais comment, ou de par quelle autorité, s'imposera cet échec, on ne le dit pas; et l'on nous dit bien moins encore où réside en définitive l'autorité politique si elle n'appartient pas à la Couronne. Marsile de Padoue, qui écrivait au commencement du xive siècle *, marque un certain retour à la méthode et aux conclusions aristotéliennes , de même qu'il montre une connaissance assez familière de la Politique dont il adopte la terminologie. Il défend le gouvernement des majorités en s'appuyant sur l'argument qu'Aristote employait déjà pour l'appliquer aux conditions imparfaites des communautés qui existent effectivement. Il est vrai que, pris en bloc, le peuple n'est pas capable de gouverner;

\. Son livre fut imprimé, ce semble, pour la première fois à Bâle, au xvie siècle (Opus insigne cui titulum fecit autor Defensorem Pacis, etc. s. 1. 4522.) Dans le catalogue du British Muséum, il faut le chercher sous le titre de Menandrinus, forme latinisée de son surnom, que le catalogue de la Bodléienne critique, du reste, comme fautive.

mais il peut dire s'il se sent gouverné bien ou mal, par la même raison qu'un homme sent très bien si sa chaussure lui convient ou non, sans être cordonnier. On rencontre d'ailleurs un passage qui suggère le gouvernement représentatif, ou du moins l'élaboration des lois par des représentants élus. Marsile établit aussi nettement la séparation du pouvoir exécutif (qu'il appelle de son nom moderne) d'avec le pouvoir législatif. Il préconise en outre la séparation complète des puissances temporelle et spirituelle ; et il voudrait que les lois temporelles ainsi que les magistrats ne fissent aucune acception de personne au point de vue des opinions religieuses. En sa qualité d'impérialiste fervent, Marsile commença par nier la suprématie du Siège de Rome, jusque dans les choses les plus spirituelles ; et naturellement il encourut l'excommunication. Un demi-siècle plus tard, ses traces furent suivies, non sans vigueur et sans effet, — mais cette fois avec des intentions gallicanes et patriotiques plutôt qu'impérialistes, — dans le dialogue connu sous le nom français de « Songe du Vergier », ou en latin « Somnium Viridarii 1 », dont on

4. On a quelques raisons de croire que ce dialogue fut composé d'abord en latin. Le texte français (Le songe du

doit probablement attribuer la paternité à Raoul de Presle *. «^

L'étude moderne de la politique ne commence toutefois qu'avec Machiavel. Ce n'est pas qu'il / ait ajouté à la science politique un appoint défini, permanent, dont on puisse s'emparer comme d'un principe fertile en conséquences nouvelles. Ses œuvres sont consacrées bien plus au détail du gouvernement qu'à l'analyse même de l'Etat . Mais nous y découvrons, pour la première fois depuis Aristote, la simple et froide curiosité de l'homme de science. Nous y voyons la séparation de la Morale et de la Politique, tombée précédemment en oubli, non seulement recouvrer son importance, mais constituer le fond même du raisonnement et mise en évidence au

vergier qui parle de la disputacion du clerc et du chevalier) fut imprimé pour la première fois à Lyon par Jacques Maillet en 4491. La seule édition moderne qui existe se trouve dans le tome II du Traitez des Droits et Libériez de l'Eglise gallicane, 1731. La version latine fut publiée à Paris en 1516. La forme du dialogue et les interlocuteurs paraissent empruntés à l'ouvrage de Guillaume d'Occam : Disputacio inter clericum et militem super potestate prselatis ecclesiœ atque principibus terrarum commissa. 1. Pour ces deuxauteurs, voir Franck, op. cit. pp. 135, 151, 219-250. — Le manque de références bibliographiques est le grand défaut du livre d'ailleurs si utile de M. Franck.

point d'éclater comme un paradoxe et de faire scandale en apparence. Machiavel ne tient aucun compte de la morale. Il part de l'idée que, prince ou peuple, chacun se propose un but à atteindre. Ce peut être, et c'était souvent aux yeux de Machiavel, — nous le savons par sa vie comme par ses souffrances, — un but condamnable. Mais il n'en étudie pas moins, comme un problème purement intellectuel, les moyens qu'un chef italien du xvie siècle doit employer pour avoir le plus de chances d'atteindre ce but. La religion et la morale, au point de vue qu'il imagine, ne sont que des instruments dans la main du chef. Ce ne sont plus des maîtres, pas même toujours des guides sûrs; mais ce sont des serviteurs et des agents utiles. L'art de la politique dépend de principes constants et de motifs humains dictés par l'égoïsme. L'Histoire et l'expérience nous l'apprennent en détail. La façon dont Machiavel explique le plus célèbre de ses livres (qui n'est d'ailleurs peut-êtrepas le plus important), si l'on en juge par ce qu'il en dit lui-même dans unelettre intime à son amiFrancesco Vettori , ne laisse rien à désirer sous le rapport de la clarté. La lettre raconte comment il passe sa journée hors de chez lui, — chassant dans la bonne saison,

surveillant la coupe de ses bois, puis bavardant et jouant aux cartes dans l'auberge voisine sur le bord du chemin, recueillant les nouvelles, observant l'allure et l'humeur des gens. Mais l'heure du vrai plaisir vient le soir, lorsqu'il dépouille son grossier habit de campagne tout crotté, et s'attife comme il convient à un homme d'Etat en bonne compagnie. Sa société se compose des Anciens dont l'histoire et les pensées absorbent son temps, lui faisant oublier la misère et l'infortune. Il méditait ce qu'il avait appris de ses compagnons, et prenait note des conclusions auxquelles il arrivait. « J'ai fait, » dit-il, « un traité De Principatibas . Je consi-

> dère la matière en mettant à contribution » tout mon esprit, discutant la nature de la » souveraineté *, sous combien de formes elle

> se présente, comment on peut l'acquérir,

> comment on la garde et pour quelles causes

> on la perd. » Il nous annonce donc son traité comme une simple étude d'histoire naturelle, comme une enquête sur les moyens qui font

1. Vil Principato de Machiavel n'est pas facile à traduire exactement. Il signifie toute forme de gouvernement personnel, quel qu'en soit le titre, par opposition au gouvernement populaire, Repubblica : ces deux catégories étant les seules entre lesquelles il juge utile, à son propos, de diviser les gouvernements en général.

échouer ou réussir dans la consolidation de leur pouvoir les princes despotes — qui abondaient alors en Italie, avec des prétentions plus ou moins grandes. Et il suffit d'ouvrir le livre pour voir que son contenu répond exactement au programme. Machiavel n'approuve ni ne conseille la fraude ou la trahison, comme on l'en a plus d'une fois accusé. Sa vie administrative, autant que nous le sachions , — et, pendant nombre d'années, il appartint au service public, — a toujours été pleine de droiture dans sa carrière diplomatique comme dans ses fonctions de l'intérieur. Use borne à faire ressortir que le pouvoir obtenu d'une certaine façon, ne se peut conserver — quand il se conserve réellement — que par des moyens corrélatifs. Il n'est pas étonnant qu'un homme vivant au milieu de la politique italienne, telle qu'elle se poursuivait alors et telle qu'il l'a dépeinte après l'avoir étudiée minutieusement en personne, regardât la séparation de la politique et de la morale comme un mal sans remède auquel il fallait se résigner. Nous n'avons aucune raison de croire qu'il ne s'aperçût point que c'était un mal; et nous ne saurions davantage prétendre que ses conseils aient porté de mauvais fruits en aidant d'autres usurpateurs et despo-

tes à réussir en des temps plus rapprochés de nous, grâce aux artifices qu'il énumère comme aboutissant au succès, — par exemple, Napoléon III. Jamais homme n'a appris dans un livre le secret du despotisme.

On a toujours soupçonné, pourtant, que Machiavel avait un autre but en écrivant ses ouvrages politiques ; et, pour le découvrir, on a dépensé en controverses des trésors d'ingéniosité. On a émis toute sorte de conjectures, depuis le vieux préjugé vulgaire que Machiavel était un cynique fauteur d'iniquité, jusqu'au panégyrisme des écrivains modernes qui placent Machiavel avec Dante et Mazzini parmi les grands précurseurs et champions de l'unité italienne l. Ce dernier point de vue, tout récent, renfermerait, en tout cas, plus de vérité que l'ancien. Machiavel, quoique républicain par son éducation et ses préférences, désespérait de la force et de la stabilité du gouvernement républicain dans les Etats qu'il connaissait en Italie. La nécessité pressante pour rendre la prospérité à l'Italie, était de la délivrer des envahisseurs français, allemands, espagnols, qui la grugeaient et la ruinaient; et ceci ne pouvait être obtenu, semblait-il à Machiavel, que par

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