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La méthode historique n'appartient pas plus en

Le plan de Montesquieu comportait deux idées vraiment lumineuses et tout à fait à part du courant des publicistes de l'époque. Il se proposait d'édifier un système de législation et d'institutions comparées qui s'adaptât aux besoins politiques des diverses formes de gouvernement, en même temps qu'une doctrine de politique et de Droit comparés, qui s'appuyât sur une vaste observation des régimes actuellement appliqués dans les divers pays, comme aux diverses époques. Pour la première

propre à la jurisprudence qu'à toute autre branche du savoir... La doctrine de l'évolution n'est autre chose que la méthode historique appliquée aux faits de la nature. Lorsque Charles Darwin a créé la philosophie de l'histoire naturelle, — car ce titre n'est rien moins qu'exagéré pour une idée qui a transformé la connaissance du monde organique, et, d'une masse de détails, a fait sortir un tout continu, — il travaillait dans le même esprit, il tendait aux mêmes fins, que les grands publicistes, qui, sans s'inquiéter de son domaine plus qu'il ne s'inquiétait du leur, avaient jeté, par leur analyse patiente des faits historiques, les bases d'une philosophie solide, rationnelle, de la politique et du Droit. Savigny que l'on ne connaît et n'estime pas assez, Burke que l'on connaît mieux et que l'on ne saurait trop estimer, étaient des darwinistes avant Darwin. Et, dans une certaine mesure, on en peut dire autant de Montesquieu, dont le génie révélateur, quoique inégal, s'est perdu au milieu d'une génération de formalistes. » — Oxford Lectures, pp. 41 42.]

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branche de ce projet, Machiavel l'avait en quelque sorte précédé, mais sans sortir d'un domaine restreint et sans s'écarter de son but tout spécial. La seconde branche était absolument neuve. Nous avons déjà dit que l'exécution fut inférieure à la conception. Les éléments faisaient défaut pour accomplir la tâche. Peu de livres se prêtent moins que V Esprit des Lois à se laisser j uger sur des extraits ou sur une lecture rapide. Beaucoup de chapitres y ressemblent à un recueil d'anas découpés dans les récits des voyageurs. En outre, Montesquieu n'est pas toujours heureux dans ses réflexions. Il était fort au-dessus des illusions de son temps; mais il ne pouvait échapper à la tentation si alléchante au xvme siècle, de regarder les hommes comme plus raisonnables qu'ils ne le sont. Aussi, lui voyons-nous assigner des raisons d'Etat conjecturales à toutes sortes de coutumes barbares, rapportées plus ou moins exactement par les missionnaires Jésuites ou autres. Il apercevait bien que telle coutume qui nous paraît absurde ou monstrueuse ne peut exister sans quelque ombre de raison. Il sentait avec non moins de justesse que les institutions d'une société dépendent de ses conditions particulières, et qu'il les faut étudier en

les rattachant ensemble. Mais, au nombre de ces conditions dont il tenait compte, il oubliait l'homme même. Il ne voyait pas que, pour comprendre une société civile qui diffère beaucoup de la nôtre, nous devons avoir d'abord quelque conaissance des mœurs de ses ancêtres, du caractère de ses membres, et du degré de culture générale auxquels ils sont parvenus. Bref, il s'est arrêté trop tôt pour découvrir que les institutions sont une affaire de race, tout autant que de circonstance1. Pas trop tôt, néanmoins, pour n'avoirpas avancé considérablement dans l'application de la physiologie à la politique. Cen'est point que Montesquieu néglige la race, mais il exagère l'effet modificateur des conditions externes.Nous pouvons constater, du reste, que sa méthode historique, malgré ses imperfections, l'a empêché de tomber dans quantité de bévues courantes. Par exemple, il aperçoit très bien la vérité à travers les récits couleur de rose sur l'Empire chinois, qui formaient le bagage des moralistes du xvme siècle, sans excepter Vol-

1. « L'erreur de Montesquieu » dit M. Sorel, « n'est pas d'avoir recherché l'influence de ces éléments, [l'air, le sol, le pays, la race,] c'est de n'en avoir considéré qu'un seul, et do l'avoir considéré avec des données très incomplètes ».

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taire; et cela parce qu'il avait pris la peine d'étudier les faits dans leur ensemble.

D'ailleurs, les remarques de Montesquieu sur l'Angleterre, (et il en fait beaucoup, tout en les déguisant quelquefois légèrement, comme Locke, sous l'apparence d'hypothèses), ne sont rien moins que libres d'erreur ; mais elles témoignent en somme d'une étonnante pénétration des forces effectives de la politique anglaise, et, qui plus est, du caractère anglais *. 11 est inutile d'insister sur l'étendue de ses connaissances et sur la vigueur de son esprit. Un écrivain qui, dès le milieu du xvme siècle, pouvait suggérer, encore que dans un passage ironique, l'idée d'une convention internationale contre la traite des esclaves, n'a pas besoin d'autre éloge. Une fois de plus, il répond avec une rare franchise à la vieille objection contre les gouvernements populaires — que la masse du peuple n'a pas de compétence en politique. On ne peut s'attendre, dit Montesquieu, à la trouver compétente;

1. Sur certains points de la politique étrangère et coloniale des Anglais, Montesquieu, quoique se bornant en quelque sorte à rappeler des faits déjà connus, semble pour ainsi dire, prophétiser. — Esprit des Lois, livre XIX, chap. 27. M. Sorel appelle justement l'attention sur la savante clairvoyance qu'il déploie dans ce chapitre.

et d'ailleurs cela n'importe guère. L'essentiel est qu'elle s'y intéresse. On doit s'en rapporter à l'expérience et à la discussion pour réduire l'erreur à son niveau supportable. «. Dans une nation libre, il est très souvent indifférent que les particuliers raisonnent bien ou mal; il suffit qu'ils raisonnent: de là sort la liberté qui garantit des effets de ces mêmes raisonnements. »*

1. [Ce passage, en effet, peut convenir à l'Angleterre, où la presse et la parole sont plus franches, plus impartiales, plus tolérantes, plus intelligentes qu'ailleurs. Mais, pour les autres pays démocratisés, Montesquieu n'insisterait-il pas plutôt aujourd'hui sur sa remarque ingénieuse de la difficulté que les honnêtes gens éprouvent à se renseigner ou se faire entendre ? « Dans les monarchies extrêmement absolues, les historiens [lisez, les journalistes] trahissent la vérité parce qu'ils n'ont pas la liberté de la dire : dans les états extrêmement libres, ils trahissent la vérité, à cause de leur liberté même, qui, produisant toujours des divisions, chacun devient aussi esclave des préjugés de sa faction qu'il le serait d'un despote. » — A quoi Ghamfort ajoute que, F« une des raisons pour lesquelles les corps et les assemblées ne peuvent guère faire autre chose que des sottises, c'est que, dans une délibération publique, la meilleure chose qu'il y ait à dire contre l'affaire ou la personne dont il s'agit, ne peut presque jamais se dire tout haut sans de grands dangers ou d'extrêmes inconvénients. » — De là naît forcément l'abstentionnisme de l'esprit discret, dégoûté, comme l'observe Platon, de « la perpétuelle extravagance, de

Montesquieu a toujours été tenu en très haute considération dans son pays, mais on ne s'est jamais inquiété beaucoup d'y mettre en pratique ses enseignements. Quand les politiciens de la Révolution invoquaient Montesquieu, c'était pour appliquer et exagérer ses erreurs. On l'a mieux compris en Angleterre ; on l'a même appelé le père spirituel de Blackstone f. Mais son livre, publié pour la première fois en 1748, n'avait guère eu le temps d'influencer celui de Blackstone,qui parut sous la forme d'un cours professé dans la chaire vinérienne 2 d'Oxford, dès 1753. Burke, en Angleterre, a peut-être encore été plus mal traité que Montesquieu ; il a eu la satisfaction mélancolique de voir dédaigner ses plus sages conseils; puis, de voir ce dédain suivi des malheurs qu'il avait prédits. Et lorsqu'il est enfin rentré dans la faveur publique, c'a été uniquement parce que ses raisons politiques cadraient, pour une fois, avec les passions aveugles de ceux qui l'avaient dénoncé comme un renégat.

ceux qui gouvernent », et qui « sûr de se rendre inutile à lui-même et aux autres.... se tient en repos, uniquement occupé de ses propres affaires. »]

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