Fondée par Viner en
Je viens de dire que Montesquieu est un auteur dont il paraît difficile d'offrir une idée sommaire ; car, bien qu'il prétende demeurer fidèle à son programme, il est trop digressif et trop inégal pour qu'on le puisse juger en abrégé. Un résumé de son œuvre ne servirait guère davantage pour en faire connaître la réelle importance, puisque son mérite est souvent moins dans le choix de ses matériaux que dans sa façon de les disposer et de les traiter. Quand il s'agit de Burke, la difficulté devient encore plus grande, car il est rempli d'idées plus instructives que tous les systèmes des autres écrivains. Mais elles semblent si admirablement tissées dans la discussion des questions particulières et accidentelles, qu'elles refusent de se laisser extraire pour montrer la manière de l'auteur. Elles procèdent d'une façon de penser très nette et très rassise; mais elles ne se réduisent nulle part en argument compact. L'éclat d'une profonde sagesse brille à travers presque toute l'œuvre de Burke; mais c'est l'éclat d'une lumière diffuse dont le foyer ne se détermine que par conjecture. Ceci s'explique tout d'abord par le genre de vie que menait Burke et par les occasions où s'est manifestée son activité. Mais ceci tient encore
plus à la nature même de sa pensée. Nous pouvons regarder comme suffisamment certain qu'en aucun cas Burke n'aurait édifié de toutes pièces une théorie politique. Il poussait même à l'excès la méfiance du formalisme, et n'était jamais si heureux que lorsqu'il avait employé les plus merveilleuses facultés de raisonnement qu'ait déployées l'éloquence anglaise, sur le terrain politique, à dénoncer le péril de trop raisonner. Il n'hésitait pas à dire qu'il craignait les définitions. « La métaphysique ne peut vivre sans définitions ; mais la prudence veille dès qu'il s'agit de définir. > Il se disait « résolu à ne pas être plus sage que les documents législatifs et la pratique ordinaire delà coutume. > Non seulement Burke est loin de se poser en docteur politique, formel et complet, mais si nous allons chez lui chercher une logique en bonne forme, nous ne la trouvons pas. Lorsqu'il stigmatise la monstruosité des lois pénales d'Irlande, il rabaisse au minimum la valeur conventionnelle des lois positives. Et, sur un point même, anticipant d'une façon curieuse jusqu'au langage du plus illustre maître de l'école historique contemporaine, Burke soutient que, « puisqu'une loi dirigée contrôla niasse du peuple n'a point
la nature d'une institution rationnelle, ses prescriptions n'en ont pas davantage l'autorité: car, sous tontes les formes de gouvernement, le peuple est le vrai législateur l. Et que la cause immédiate, instrumentale, de la loi soit une ou plusieurs personnes, la cause première, efficiente, demeure le consentement du peuple soit actuel, soit implicite; et ce consentement est absolument essentiel à sa validité. » Et le peuple tout entier « n'a pas le droit de faire une loi qui préjudicie à la communauté entière. » — Mais, lorsque ce même Burke attaque la Déclaration des Droits de l'Homme, il parle de la puissance légale sur un ton qui diffère étrangement de celui qui précède. Dans les tracts contre les lois antipapistes, il vient d'incriminer Hobbes comme l'auteur d'une doctrine monstrueuse. Dans les Réflexions sur la Révolution française, nous entendons un instant comme un écho de la doctrine de Hobbes, et presque dans les termes de Hobbes. « Si la société civile est fille d'un contrat, ce contrat doit demeurer sa loi. » Nul ne peut prétendre à des droits qui lui seraient inconciliables. « Pour obtenir justice, on abandonne son droit de dé-
4. Comparez la phrase de Savigny, dus Gesetz ist das Organ des Volksrechts.
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terminer ce qui est juste, même sur les points qui nous sont le plus essentiels. Pour s'assurer quelque liberté, on abdique de confiance sa liberté totale. » Le gouvernement est chose en dehors des droits naturels. Il n'a d'autre but que de pourvoir aux besoins des hommes et de refréner leurs passions, « ce qui ne se peut faire que par un pouvoir qui leur soit extérieur » , — le pouvoir commun « pour les maintenir dans la crainte », que préconise j u stement Hobbes. Et, sur l'heure, nous croyons que Burke va se prosterner et adorer le Léviathan, pourvu que le Léviathan lui mette en main une épée dont il puisse frapper les Jacobins.
Et, pourtant, c'est le même Burke qui parle en ces deux endroits différents , mais toujours avec la même voix. Sa colère contre l'oppression protestante en Irlande et la violence jacobine en France, n'a qu'une seule et même racine. Son idée constante, aussi bien dans les affaires d'Irlande que dans celles d'Angleterre ou de France, est d'en appeler à l'expérience contre le dogmatisme. Il ne veut pour guide en politique ni la lettre toute simple des institutions positives, ni la déduction toute pure de propositions universelles : — mais une règle d'utilité, d'équité, qui se fonde sur les
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droits et libertés en vigueur, tout en les protégeant à son tour. Il traite la politique comme une science expérimentale, et non comme un sujet de démonstrations a priori. Un jour, il fut accusé de manquer essentiellement à ses principes. Ses Réflexions sur la Révolution française juraient, disait-on, avec sa vie publique antérieure. L'accusation eut pour résultat son Appel des jeunes Whigs aux vieux Whigs, où, à force de critiquer la théorie sociale des Jacobins, Burke se trouve amené plus qu'en aucun autre de ses ouvrages, à nous exposer presque clairement sa propre doctrine.
On veut nous obliger, dit-il, — et cela, de par l'autorité suprême du peuple, — de reconnaître comme un fait, non de nécessité exceptionnelle, mais de droit commun , le pouvoir illimité de changer les bases du gouvernement. Qu'estce que le peuple? « Un nombre indéfini d'individus isolés, > — parties imaginaires au contrat social, — ne forme pas un peuple, et ne peut en former un sur-le-champ, par simple convention. Une < foule dont on compte les têtes » n'est pas plus un peuple après qu'on les a comptées qu'elle ne l'était auparavant. L'unité corporative d'un peuple est à vrai dire artificielle ; mais le travail est long à la produire
et, par cela même, une nation se défait plus aisément qu'elle ne se crée. Et comment s'exercera la volonté suprême du peuple ? Par la volonté d'une majorité. Mais quel pouvoir a la majorité d'enchaîner le reste? C'est encore ici un pouvoir artificiel. Car, d'abord nous avons une première fiction pour incorporer plusieurs personnes en une seule ; puis, une seconde fiction, « l'une des plus excessives du Droit positif, » pour permettre à cette majorité d'agir au nom de cette personne unique. Et, sur ces conceptions artificielles, procédurières, qui confondent, comme le dit Burke, les principes judiciaires et civils, les doctrinaires de la Révolution française voudraient faire reposer l'autorité même du droit positif! — Une majorité aura-t-elle le pouvoir de décider? Ce sera pure affaire de convention de dire alors dans quel cas, et pour quelle majorité, ce droit existe. Ces gens-là n'ont aucun titre, d'après leurs propres principes, à exercer la moindre autorité de l'Etat. Si « la prescription ni la longueur de possession ne servent de titre à la propriété, > quel autre titre que celui d'une horde de brigands ou d'aventuriers peuvent-ils avoir à s'emparer du territoire que l'on appelle la France ? La société civile ne se formera point
par le simple dénombrement des têtes ; c'est un organisme social, réglé par une discipline sociale. Et, si cet organisme est artificiel dans sa perfection, cependant il est encore plus près de l'état de nature que ne le serait « une vie sauvage et incohérente» ; ou mieux, il se rapproche de la nature parce qu'il est artificiel, car « l'art est la nature de l'homme. » Tel est en substance le commentaire de Burke sur l'axiome fondamental d'Aristote. L'homme est né pour être citoyen en ce sens qu'il tombe au milieu d'un ordre social préexistant, auquel il est lié par les devoirs des autres envers luimême, comme par ses propres devoirs envers les autres, — devoirs qui ne sont, ni ne peuvent être, l'œuvre de son fait. Il n'arrive pas au monde comme une simple unité dépourvue de relations; et ce n'est point par convention qu'il acquerra un titre fantaisiste à quelque fraction indivise au cent-millième d'une souveraineté populaire indivisible.
Jamais on n'avait broyé plus complètement, foulé plus dédaigneusement aux pieds, des sophismes politiques. Dans les mains puissantes de Burke, le Contrat social se réduit à ce qu'il appelle ailleurs — « de la balle, des chiffons, de misérables bribes de papier maculé
d'encre pour figurer les Droits de l'Homme.1» Il n'était guère à craindre, ce semble, qu'un aussi vigoureux critique tombât lui-même dans le sophisme ; mais il s'inquiétait peu de se tenir en garde, et plus d'une fois il trébuche à son tour. Considérant la science politique comme avant tout expérimentale et pratique, il prenait, — lui-même nous l'avoue, — chacun des points qu'il jugeait urgent de défendre; et il en plaidait le dossier sans y introduire la moindre réserve, sans se préoccuper des autres faces de l'affaire. Aussi trouvons-nous chez lui des démonstrations et des objections que, chez un homme d'esprit inférieur, on qualifierait d'obtuses. Croyant, ainsi qu'il avait raison de le faire, au respect que mérite la continuité du présent avec le passé, et à l'impossibilité de remplacer certaines associations, il regardait l'analyse des forces primordiales de la société comme une sorte de sacrilège. Il n'apercevait plus de sécurité effective pour la Constitution anglaise si l'on tolérait les Principes français de 1789, même à titre de simple spéculation. Le calme des gens qui sympathisent avec la Ré-
1. [Nous avons préféré retraduire à nouveau les passages cités de Burke,pour mieux serrer le texte. Mais nous nous permettrons de rappeler au lecteur qu'il existe une
volution, — do ceux qui se donnentpour pacifiques, — « revient au fond uniquement à ceci, que la différence entre leur idéal républicain et la monarchie tempérée d'Angleterre ne vaut pas une guerre civile. > Et c'est là, déclare Burke, « la plus chétive défense dont on ait jamais infusé le principe dans l'esprit d'un homme contre les tentatives des audacieux. » Comme si, en dernier ressort, une forme de société quelconque pouvait avoir un autre principe défensif, comme si même on en pouvait concevoir de plus solide. Hobbes n'avait pu découvrir de meilleur terrain pour affermir les pieds de son Léviathan. L'immense majorité des hommes adhèrent aux institutions établies, non parce qu'ils les admirent, non pas même parce qu'ils ont un préjugé en leur faveur, mais simplement parce qu'ils craignent l'inconnu. Ils se cramponnent à la moindre certitude plausible à cause de cette certitude même, par l'effet de l'habitude ; et, lorsqu'ils rompent avec leur ordre de choses accoutumé, c'est une présomption violente que l'état ac-
traduction contemporaine, approuvée par l'auteur, et d'un intérêt remarquable malgré sa publication précipitée : Réflexions sur la Révolution de France, Paris, Laurent. i790 Cfr. 2e éd. pp. 110, 178, etc.
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tuel des affaires leur parait non seulement imparfait, mais intolérable. Lorsqu'on en vient à ce point, toute la majesté prescriptive du vieil ordre de choses ne sera d'aucun secours, alors même que la voix d'un Burke se ferait entendre pour sa défense. En 1832, le peuple anglais était d'avis, pour la plupart, que la différence entre un Parlement réformé et un Parlement sans réforme, valait positivement une guerre civile; et c'est la conviction seule que telle était son opinion catégorique et qu'il était au besoin prêt à agir en conséquence, qui sauva l'Etat au dernier moment. Burke n'a pas su voir que tel était le cas pour la Révolution française; et c'estainsi qu'il tombe dans la violence et la partialité. Superficiel ou faux d'esprit, il ne pouvait l'être. Dépouillées de leur exagération rhétorique, et souvent même si on la leur conserve, ses accusations étaient fondées pour la plupart, et ses prévisions du cours des événements se sont merveilleusement réalisées. En 1789, et plus tard encore, nombre de braves gens, à Paris comme à Londres, rêvaient un passage heureux et paisible de la vieille monarchie française à quelque traduction nouvelle de la constitution anglaise. Burke les avertit dès le début que, dans tous les cas,
ce ne serait point là ce qu'ils verraient : et la suite lui donna terriblement raison.
Après Burke, il devenait impossible de ressusciter en Angleterre le Contrat social, soit sous la forme de Rousseau, soit sous celle de Locke, avec la moindre chance d'utilité sérieuse. Il est, du reste, un autre apport distinct à la. science politique aussi bien qu'à la justesse du raisonnement dans la politique courante, dont nous pouvons, je crois, lui faire honneur: c'est la séparation de l'expédient d'avec la légalité. Il serait peut-être difficile de signalera cet égard, dans son œuvre, une formule complète et décisive ; mais l'idée se retrouve au fond de tous ses grands discours et de toute sa correspondance sur la guerre d'Amérique. Les Anglais proclamaient le droit de leur parlement à taxer les colonies. Burke leur déclara que le droit abstrait pouvait être ce que bon leur semblait, mais qu'ils allaient ici contre la justice, contre l'à-propos, contre la nature humaine; et que, pour la défense de ce droit abstrait, ils étaient en train d'ouvrir une brèche irréparable dans les domaines de la Couronne britannique. Par malheur, l'événement a prouvé de la façon la plus manifeste combien cette remarque était sage.
Ï0'2 1NTR0D. A l'iIIST. DE LA SCIENCE POLITIQUE
Burke, néanmoins, était trop grand pour sa génération. Il a réintroduit l'histoire à sa place dans la politique; mais, comme d'autres penseurs des plus illustres dans la sphère de la philosophie pure, il n'a pas laissé de disciples. Le développement formel de la science politique au siècle présent, ne suit pas de ligne qui remonte à travers ses œuvres. En Angleterre, on a pris la science par un côté tout différent; et, sur le continent, le progrès s'opère en vertu d'une impulsion indépendante, — quoique dans un esprit, et parfois même sous une forme, qui offrent plus d'affinités avec Burke qu'avec tout autre Anglais.