La Royal Institution de Londres
LES DEBUTS DE LA SCIENCE POLITIQUE. LA SCIENCE ET LA PHILOSOPHIE GRECQUE.
Un Brahmane qui se respecte n'oserait commencer un travail littéraire sans une formule de salutation au dieu Ganesa — le dieu à tête d'éléphant, protecteur de la science. En Occident, nous ne sommes pas aussi pointilleux sur les formes. Cependant nous pourrions, avec un certain à-propos, inaugurer nos entreprises sur le terrain de la science et de la philosophie par un salut exprès ou tacite à la mémoire d'Aristote. Car, si la Grèce est à nos yeux la mère de presque tout ce qui donne à la vie assez de valeur pour qu'on accepte de la vivre, Aristote est plus spécialement encore le père de la science et delà méthode scientifique. Et, durant les siècles où les leçons de la Grèce étaient oubliées, le nom et l'oeuvre d'Aristote — quoiqu'on les invoquât d'une façon et avec des applications qui l'eussent fort étonné — demeuraient près-
que le seul lien qui rattachât le monde moderne au monde hellénique.
A Tégard même du sujet que nous voulons traiter ici, les titres particuliers d'Aristote sont aussi évidents qu'éminents. La postérité, d'une voix générale, l'a proclamé le fondateur de la science politique. Avant lui, sans doute, il y avait eu des spéculations de ce genre. Mais il est le premier qui ait apporté dans l'étude des phénomènes de la politique cette patience d'analyse, cette indépendance de recherches, qui sont le caractère propre et comme la vertu des poursuites scientifiques. La science de la politique ainsi que la plupart de nos connaissances et de nos tentatives mêmes pour arriver à la connaissance, s'ouvrent avec Aristote. En cela, comme en bien d'autres choses, son génie d'organisateur a consolidé les matériaux épars de ses prédécesseurs et nous a laissé un édifice compact. C'est à partir d'Aristote que nous essaierons de suivre désormais la fortune et les développements de cette science. Ce ne sera point une histoire de progrès rapide et continu comme l'histoire des sciences exactes, ni même des sciences naturelles où l'on ne peut atteindre à la précision mathématique. Au contraire, nous rencontrerons bien des spéculations ha-
sardées, nous nous heurterons à de graves bévues. Mais aussi nous constaterons une avance réelle et marquée, si nous nous attachons à l'œuvre des explorateurs scientifiques plutôt qu'aux formules acclamées sous le nom de science par les agitateurs politiques ou sociaux, et si nous ne laissons pas les échecs nous fermer les yeux sur les succès.
Avant d'aborder cette histoire, il ne sera peut-être pas inutile de prendre une idée sommaire et générale de la place que tient la politique doctrinale parmi les connaissances humaines. Il ne manque pas de gens disposés à nier peut-être l'existence d'une science politique. S'ils veulent dire qu'il n'y a point de règles où, dans l'ensemble, un premier ministre puisse apprendre la manière infaillible de conduire sa majorité, ils auront raison, pour le fond. Mais ils montreront par là qu'ils ont une notion bien insuffisante de ce qu'est la science. Il y a une science do la politique au même titre et dans la même mesure, ou à peu près, qu'il existe une science de la morale. Quelles que soient les théories que l'on professe d'un air doctoral, il est au moins douteux que jamais système de philosophie morale ait paru d'une utilité bien immédiate pour aider les indécis
à trancher des questions actuelles de conduite. Pour mon compte personnel, j'aimerais mieux consulter, dans un cas de conscience, un ami à l'esprit juste et sensible que n'importe quel moraliste à prétentions savantes. Je ne croirais son avis ni pire ni meilleur s'il se trouvait par surcroît au courant de la philosophie. Néanmoins, les gens éclairés ne refuseront guère d'admettre l'utilité, la légitimité, des recherches sur la nature et l'origine des règles morales, ou n'oseront guère soutenir que les tentatives pour les rattacher historiquement ou rationnellement à des principes généraux, soient une distraction absolument oiseuse. L'homme^ en sa dualité d'être moral se trouve conduit à ré-
fléchir sur la nature du bien et du mal, comme sur les fonctions de la conscience. En sa qualité dë^Tïoyen, îTëFÊ^gâlënïëïff conduit à réfléchir sirr~ia~nature de l'Etat, les fonctions du gouvernement, l'origine et la portëëT3u devoir civiïjuëT Cette dernière recherche est même plus pratique que l'autre, car les théories politiques sous leur forme la plus générale exercent souvent une influence directe et considérable sur les affaires publiques, ce que l'on ne pourrait dire, je crois, des doctrines morales '. En
i. [L'auteur n'entend, évidemment, pas nier l'in-
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France, la Déclaration des Droits de l'Homme par l'Assemblée Constituante, n'a certainement pas laissé de produire des effets sensibles. Elljsecompose dejformules tranchantes^ gér^erales s ur ce 5ue les Jiommes egJant q.ii!homjges__ont le droit d'exiger et peuvent réclamer enjtoute justice. Si ces formules sont vraies, elles deviennent de la plus haute importance pour les politiciens et les législateurs. Si elles
fluence absolue des doctrines morales. « Je suis loin de dire, » ajoute-t-il autre part, « que les théories morales n'exercent et ne doivent exercer aucune action sur la pratique. L'optique nous a donné les lunettes et le télescope; la physiologie nous donne la médecine rationnelle; l'éthique peut nous donner des leçons fructueuses en matière de gouvernement et d'éducation.... C'est d'ailleurs, par son intérêt moral que la philosophie se rattache à notre vie quotidienne et se crée des droits effectifs à notre attention. » (Essays in Jurisprudence and Fthics, Londres, Macmillan, 1882, pp. 295 et 353). Cependant il incline un peu trop, ce nous semble, à diminuer cette influence : à vrai dire, la limite est délicate à tracer. Du reste, comme l'opinion publique se porte avec passion vers ce problème dont elle sent d'instinct la gravité, nous renvoyons le lecteur aux polémiques soulevées récemment par quelques œuvres littéraires comme le Crime et Châtiment de Dostoievski et Le Disciple de M. Paul Bourget. — Voir surtout les remarques de M. Brunetière(Z?et>. des Deux Mondes, 1er juillet et 1er sept. 1889), et de M. Paul Janet (Ac. des Se. Mor. et Pol.t C-R. 1890, T. II.)]
sont fausses, elles deviennent éminemment malfaisantes. Dans l'un et l'autre cas, elles se présentent comme autant de propositions qui relèvent de la science politique. M. Barthélémy Saint-Hilaire, en 1848, fit savoir au monde entier que ces axiomes étaient le couronnement et le résumé de toute la science politique des âges antérieurs1. Avec de pareilles prétentions, et comme ils ont en définitive influencé profondément l'esprit humain, les principes proclamés en la circonstance ne sauraient être simplement passés sous un silence dédaigneux. Et c'est à la critique scientifique qu'il appartient de les confirmer ou de les réfuter. Aux personnes qui nient la nécessité ou la possibilité de la philosophie, il suffira donc de répondre que la philosophie critique est utile en tout cas pour dénoncer les philosophies qui prennent faussement ce titre ; et, de même, la science politique peut et doit exister, ne seraitce qu'afin de réfuter les doctrines et les projets absurdes qui se couvrent du nom de politique. Pour montrer de quelle façon, selon moi, la politique se rattache au plan général de nos connaissances, j'adopte ici la vieille division
1. [Argument de sa Préface à la traduction de la Pol itiq ne d'Aristote. Paris, Dumont, 2e édit. 1848.]
des sciences en naturelles et morales1. Parla, je n'entends point m' engager en principe à soutenir tel ou tel système. Je ne vois pas pourquoi Ton tiendrait jamais aucune classification pour absolument juste en elle-même, ni pourquoi nous hésiterions à nous servir de classifications différentes suivant les cas. A de certains points de vue, il peut même convenir de négliger la distinction dont je vais me servir, ainsi que le fait, par exemple, M. Herbert Spencer dans son Essai sur la classification des sciences. En dernière analyse, il se peut que la distinction s'évanouisse. Pour le moment, je
SCIENCE OU PHILOSOPHIE (en général)