ACTION
(En tant qu'individu) Psychologie
(En tant que membre de la société)
Economie Ethique — Economie politique
Théorie —
de la conduite (En tant que membre
d'une société particulière
organique) POLITIQUE
PHILOSOPHIE au sens propre ou psychologie analytique, « science unique. »)
ne veux point pousser les choses jusqu'à cette analyse dernière; je veux seulement considérer l'étude de la politique en ce qu'elle appartient à un ordre de recherches qui, pour l'ordinaire de la vie, se distingue suffisamment des autres. Dans les sciences naturelles, nous avons affaire au monde matériel, et à l'organisme corporel de l'homme qui d'ailleurs en fait partie. Dans les sciences morales, nous avons à regarder l'homme comme un être intelligent et à étudier les lois de son activité intellectuelle. Le but général aussi bien que la méthode demeurent les mêmes, — il s'agit de découvrir la vérité par une investigation raisonnée des faits; mais les moyens diffèrent énormément. Dans les sciences naturelles, le travail s'opère, pour ainsi dire, sur des phénomènes qui tombent sous les sens et avec des instruments d'un emploi manuel. Dans les sciences morales, la matière ne tombe que sous le coup de la réflexion : les instruments sont ici le langage et les livres. De là vient qu'il existe une énorme différence dans le genre de travail effectué, dans la nature des résultats, dans les possibilités de vérification. Et ceci mérite d'être relevé, ne fût-ce que pour faire ressortir combien peu l'inexactitude relative des sciences morales est la faute des hom-
mes qui consacrent à cette étude leurs facultés, et comment elle dépend, ainsi qu'Aristote l'avait aperçu déjà, de la nature même du sujet. Les subdivisions des sciences naturelles ne nous regardent pas l. Les sciences morales peuvent se diviser en branches spéculatives et pratiques. Les premières nous donnent lieu de considérer l'homme comme sujet de la connaissance et de la pensée; les secondes comme sujet de la sensation et de l'action. Ici, encore, l'on peut se demander si cette division résisterait à une analyse minutieuse. Mon opinion personnelle est qu'elle n'y résisterait pas, autrement dit que la connaissance et l'action ne sont
1. Gomme je n'essaie pas de tracer ici une division complète, je laisse volontairement de côté beaucoup de points douteux : par exemple, celui de savoir si les sciences pures de l'espace et des nombres doivent figurer en tête des sciences physiques, ou former une branche à part, puisqu'elles ne portent sur aucun fait de la nature et que seulement elles fixent les conditions générales auxquelles est soumise la connaissance exacte du monde externe. De même, je me garde d'émettre aucune opinion positive sur la logique, si ce n'est qu'elle appartient au côté spéculatif des sciences morales, lequel se distingue de leur côté pratique. C'est d'ailleurs une question — pareille à celle des sciences pures — de savoir si la science existe vraiment au sens strict, absolu du mot; et d'autres questions très difficiles se posent également sur ses rapports avec la psychologie et la métaphysique.
14 INTRODUCTION À l'ïIISTOIRE
pas réellement séparables. Mais la distinction répond en somme à une différence suffisamment claire dans le cours habituel de la vie. Pour la branche spéculative, celle des lois de la pensée, nous avons la logique, (sans prétendre établir d'ailleurs sa place exacte, soit parmi les sciences spéculatives, soit en dehors et tout à côté d'elles)1 ; puis la métaphysique, laquelle nous amène à cette question tout absorbante, question des questions — qu'est-ce que la connaissance, et comment devient-elle possible? Ainsi, soit que nous partions de la théorie de la connaissance dans le département spéculatif, soit que nous partions de l'éthique dans le domaine réel, nous abordons (ou, si l'on veut, nous sommes jetés, pour employer une expression qui paraîtra plus juste à certaines personnes), sur le terrain de la philosophie au sens propre du mot, lequel est vraiment en dehors des
l.[« Je dirais volontiers que toute science n'est dureste qu'une application de la logique à un certain ordre de faits. La logique ne serait] rien moins qu'une science à part, un art spécial; ce serait plutôt l'instrument de notre savoir, ou l'ensemble des conditions formelles auxquelles doivent être soumises toutes nos connaissances. Avec la métaphysique, et peut-être les mathématiques pures, elle formerait un groupe isolé dont on présupposerait ensuite l'emploi dans chaque science, mais qui ne serait l'apanage d'aucune.» — Oxford Lectures, p. 4.]
sciences morales aussi bien que naturelles; car la connaissance régulière de certains ordres do phénomènes ne saurait comprendre l'analyse même de la connaissance. Si je souligne ce détail au passage, c'est uniquement pour montrer que Ton n'arrivera jamais à exorciser la philosophie par un simple arrangement des sciences, si ingénieux qu'on le suppose. Elle se moque d'Auguste Comte, qui la voudrait expulser à coups de fourche1, et reparaît à chaque détour, se vengeant de mille façons des bévues où tombe la fantaisie populaire. La psychologie appartient en un sens autant à la branche pratique qu'à la branche spéculative, puisqu'elle se rattache intimement à la métaphysique et à l'éthique tout ensemble. Sous son aspect pratique, nous pouvons la regarder comme l'étude des actes de l'homme considéré simplement en tant qu'individu. Mais nous ne pouvons nous contenter d'étudier les hommes individuellement. Ils vivent en société; et nous ne savons aucune époque où ils se soient soustraits à la nécessité d'y vivre. De là vient que les actes de l'homme, au sein de la société, of-
4. [Naturam expelles furca, tamen usque recurret, Et mala perrumpet furtim fastidia victrix.
Horace, Ep. I-x.]
16 INTRODUCTION A i/HlSTOIRE
frent le sujet d'un nouveau groupe d'études que l'on appelle aujourd'hui couramment la sociologie. Ce nom déplaît aux lettrés à cause de son hybridité barbare1. Et, malgré qu'il soit trop tard pour le reprocher à ceux qui l'emploient, je préférerais appliquer plus généralement le nom d'économie à l'étude de la vie humaine en communauté, indépendamment de ses rapports spécifiques avec l'Etat. L'emploi du terme répondrait d'assez près à la façon dont s'en sert Aristote. Il en est d'ailleurs une branche importante que nous connaissons tous sous le nom d'économie politique ; elle a ceci de remarquable qu'elle est le seul département des sciences morales qui ait un caractère de semi-exactitude. Encore ne faudrait-il pas trop se laisser tenter de vérifier à quel point on peut lui attribuer en bonne justice ce caractère. L'éthique vient former une autre branche du sujet, si avec les Grecs nous la regardons comme traitant essen-
4. Si le mot avait pu exister en latin, il aurait signifié tout au plus la science de l'association ou des contrats entre partenaires. Mais il ne faut pas pousser trop loin les objections de ce genre. Le suicide, comme le fit remarquer un jour à Cambridge Vopponens d'une thèse latine, « Recte statuit Paleius de suicidiis, » ne pourrait en latin signifier autre chose qu'une tuerie de porcs.
tiellement do l'homme dans ses rapports avec ses congénères. Au surplus, quoi que nous pensions de l'existence du devoir absolu ou devoir pur envers nous-mêmes, ou encore de la possibilité pour le sens moral de naître ailleurs qu'en société, il est indubitable que la grande majorité de nos devoirs concerne la personne d'autrui. Sans nous prononcer sur des questions aussi délicates, nous pouvons donc, en vue de la conduite journalière, classer l'éthique parmi les sciences sociales. Enfin, nous arrivons à considérer l'homme non seulement comme membre de la société, mais comme membre d'une société . particulière, organisée d'une façon spéciale, et exerçant sur ses membres une autorité suprême : en d'autres termes, nous considérons l'homme en tant que citoyen, puis nous étudions le citoyen dans ses relations avec l'Etat. Ainsi se détermine le champ de la science politique, — science qui traite d'une matière si riche et si diverse, qu'elle s'est trouvée dès l'origine embarrassée du poids de ses richesses. Il est plus à propos d'attendre, pour indiquer ses subdivisions, que nous ayons atteint le moment de son histoire où elles commencent d'apparaître distinctes. Il suffira de dire ici que le fonde-
ment et la constitution générale de l'Etat, les formes et l'administration du gouvernement, les principes et les méthodes de législation, semblent se détacher au fur et à mesure comme autant de chefs sous lesquels on peut grouper les topiques divers de la science politique, encore qu'il ne soit guère possible d'établir une division parfaitement exacte et franchement exclusive. A quoi nous ajouterons, comme un autre chef encore plus nettement tranché, la considération de l'Etat en tant qu'unité solide et complète d'un ordre supérieur, capable de relations définies avec les autres unités semblables.
Aristote, nous l'avons dit, est le fondateur de la science; mais le plus grand homme du monde ne peut créer une science avec rien. Et nous devons un mot de souvenir aux hommes comme aux circonstances qui ont rendu possible l'œuvre d'Aristote. Il ne saurait y avoir une théorie des constitutions et de l'art gouvernemental s'il n'existe déjà dans la réalité des civilisations politiques et des hommes d'Etat, pas plus qu'il ne saurait y avoir une théorie de la morale sans une société déjà morale pour sa part. La variété des constitutions qui se rencontraient dans les cités de la Grèce, invitait
naturellement aux spéculations politiques dont elle inspirait l'idée; mais aucune constitution n'y devait pousser autant que la brillante activité, la fertilité de ressources, déployées en politique par la cité des cités, où dans les arts, dans les lettres, dans la vie civile, la puissance et la beauté du génie hellénique ont atteint le sommet delà grandeur; la cité que notre Milton, artiste et helléniste endépit de son puritanisme, célébrait comme l'oeil de la Grèce1, et que M. Swinburne, non moins profondément versé dans la connaissance de la poésie et de l'art grecs, mais plus libre de ses admirations, a chanté en vers dignes des tragiques qu'elle enfantait.
« Fertile, immortelle, ointe, adorée,
» Chère cité des hommes, sans maître ni seigneur,
» Superbe forteresse et nourrice de fils nés dans la liberté,
» Qui se tiennent fièrement devant elle et devant toi, soleil,
» Sans avoir subi l'esclavage d'aucun homme, ni la sujétion de personne;
4. A dire vrai, c'est par la bouche de Satan. Mais il arrive constamment à Milton de négliger le conseil, donne plus tard, qu'il est dangereux de laisser au diable le mot de la fin.
» Merveille qui trône sur les collines et sur la mer,
» Vierge couronnée d'une quadruple gloire,
» Que nul n'arrachera de son front orgueilleux,
» Ornée de violettes, de la feuille pourpre et blanche de l'olivier,
» Enguirlandée de chants , et dotée par l'Histoire du plus brillant renom,
» Fleur que l'hiver ne peut brûler ni flétrir,
» Lumière sur la terre pareille à la flamme du soleil,
» Nom que l'on ne peut comparer qu'à son nom même,
» Athènes, reçois une louange sans fin '.
1. [ « The fruitful immortal anointed adored Dear city of men without master or lord, Fair fortress and fostress of sons born free, AVho stand in her sight and in thine, 0 sun, Slaves of no man, subjects of none; A wonder enthroned on the hills and sea, A maiden crowned with a fourfold glory That none from the pride of her head may rend, Violet and olive-leaf purple and hoary, Song-wreath and story the fairest of famé, Flowers that the winter can blast not or bend; A light upon earth as the sun's own flame,
A name as his name, Athens, apraise without end. »
Erechtheus, Londres, 1876.]
Périclès, le premier homme d'Etat que l'on rencontre à Athènes, fut aussi l'un des plus grands politiques qui aient jamais vécu. Son discours aux funérailles des Athéniens tombés pendant la première campagne de la guerre du Péloponnèse, et que nous rapporte Thucydides, offre une description idéale de l'Etat; et cette esquisse — jetée d'un trait hardi, brutal, pour produire de l'effet sur le populaire, — peut nous aider à connaître le sol qui n'attendait que Platon et Aristote pour se laisser mettre en culture. Nous ne pouvons, il est vrai, savoir d'une façon positive si Périclès a réellement prononcé les paroles que lui attribue Thucydides; mais nous pouvons au moins tenir pour certain qu'elles reproduisent ce que Thucydides regardait comme vraisemblable dans la bouche de Périclès, et de nature à provoquer l'applaudissement d'un auditoire athénien. Et, si l'on considère la publicité, la solennité de l'occasion, ainsi que le nombre des personnes présentes (à commencer par Thucydides, selon toute probabilité) qui devaient avoir gardé le vif souvenir de ce qu'elles avaient entendu, je suis tout disposé à croire que nous avons ici la reproduction, somme toute, authentique du discours de Périclès. Ce que le
lecteur doit noter pour l'étude de la politique, est ceci — qu'à travers tout ce discours règne une conception de la cité, qui l'envisage non comme un simple lieu d'habitat ni comme une simple garantie de sécurité matérielle, mais comme la vraie sphère d'activité supérieure pour l'individu. Dans la cité, dans ses lois, ses coutumes, ses institutions, s'incarnent le modèle et l'idéal de la vie du citoyen. Et la gloire d'Athènes est que son idéal dépasse celui des autres peuples. Athènes est parvenue au plus haut degré de civilisation que l'on ait jamais atteint ; elle est une école pour toute l'Hellade. Elle vise à produire un type d'homme plus complet que les autres cités. A égalité d'aptitudes naturelles, les facultés de l'homme se développent mieux à Athènes, dans leur plénitude et leur diversité, que partout ailleurs. Et l'on n'y arrive pas en suivant un entraînement pédantesque, insipide1, (comme chez l'ennemi
l/,Les Spartiates ont eu leur jour de glorification, grâce aux rhéteurs et aux érudits de seconde main. Pour moi, ils m'ont toujours paru les plus odieux imposteurs de toute l'Histoire ancienne. Même au point de vue de l'art militaire auquel ils sacrifiaient tout le reste, ils ont été dépassés par d'autres, témoin leur déconfiture par l'infanterie légère de l'Athénien Iphicrate; et, avec toute leur discipline prétentieuse, ils n'ont pro-
héréditaire, le Lacédémonien), mais par l'éducation libre et généreuse d'une vie raffinée. < Nous voulons, » disait Périclès, « une existence brillante sans extravagance, et contemplative sans effémination. A nos yeux, la richesse est chose destinée à l'usage raisonnable et non point à l'ostentation vaniteuse. Ce n'est pas l'aveu de la pauvreté que nous jugeons ignominieux, mais le manque d'efforts pour échapper à la misère », — paroles dont la société moderne aurait encore beaucoup à tirer. Et c'était ainsi l'élévation du but, la délicate appréciation des jouissances de la vie humaine, qui justifiait doublement la prétention d'Athènes à la primauté chez les Etats grecs. Si Périclès avait employé le jargon de la diplomatie contemporaine, il aurait dit qu'Athènes avait une mission à remplir, celle de nous offrir le meilleur type réalisable d'une communauté civilisée. C'est pourquoi il invitait les Athéniens à s'acquitter virilement de leurs devoirs envers une cité qui leur était chère par tant de titres; à puiser leur force dans le renom de leurs pères et dans leur
duit au cours de tant de guerres, que deux officiers qui se soient jamais comportés vraiment [en « gentilshommes », Brasidas et Gallicratidas.
courage personnel, sachant que leur propre célébrité se conserverait d'ailleurs, non par la louange des poètes qui peut être vaine ou exagérée', mais par les traces ineffaçables de leurs exploits dans l'histoire. Nous ne pouvons insister davantage sur ce passage du discours de Périclès; mais on peut espérer que jamais Anglais ne le lira sans éprouver un sentiment quelque peu supérieur à l'ordinaire sympathie cosmopolite pour les hommes qui ont défendu l'Hellade contre l'invincible Armada du despotisme perse, et qui ont porté le nom et la réputation d'Athènes jusqu'aux pays extrêmes où la voile poussait leurs navires.
« Tout homme libre de naissance est fils d'Athènes par l'esprit et la vérité ;
« Nous, surtout, élevés dans les régions où règne le vent du Nord :
« Nous tous, gens de mer, sommes les enfants des marins de Salamine,
« Ceux qui ont repoussé l'Espagne sont bien les fils de ceux qui ont repoussé la Perse1.