Plat. Polit
28 INTRODUCTION A i/HISTOIRE
état de cause, détenir le pouvoir politique. L'injonction que nous adressait un jour Lord Sherbrooke, de travailler à instruire nos maîtres, est aussi socratique dans l'esprit que dans la forme. .
La République de Platon doit être, à mon sens, regardée comme un brillant exercice d'imagination philosophique, et non comme un appoint à la science politique. Le dernier ouvrage de Platon, les Lois, semble avoir été dans son intention une sorte de compromis entre les idées de la République et les nécessités de la politique courante. En cela, il ne fut pas heureux. A part l'avantage qu'il eut d'éveiller la critique d'Aristote, l'ouvrage ne tient pas de place définie dans le développement des systèmes spéculatifs en la matière. D'ailleurs, il n'y aurait pas grande exagération à soutenir que Platon n'a jamais été jusqu'à se faire une véritable théorie de l'État. Dans sa Politique, il cherche à déterminer le caractère idéal de l'homme d'État, et n'effleure que par une sorte de pensée rétrospective les formes de gouvernement actuelles ou vraiment possibles. Le mieux serait assurément d'être gouverné par un chef d'une sagesse parfaite, supérieure à toutes les lois ; mais le pire serait non moins assurément de tomber aux mains
d'un chef dépourvu do sagesse, et qu'aucune loi ne retiendrait. Puisque l'on n'a guère chance de rencontrer dans le monde tel qu'il est le sage administrateur que souhaite le philosophe, il faut accepter le gouvernement des lois positives, si médiocre qu'on l'estime, comme plus tolérable que la tyrannie, qui est dans le fait sa seule alternative. De même aussi, dans la République, Platon part du caractère des individus- et de sa formation. Naturellement, en sa qualité de Grec, — et comme le pensait d'ailleurs Périclès, nous l'avons vu, — il considérait que ce détail dépend beaucoup du type et des institutions de l'Etat dont l'individu est citoyen. Aux yeux de Platon, l'individu représente la cité en miniature; aussi, pour définir l'idée de justice, problème qui ouvre le dialogue de la République, et pour la solution duquel le reste de la discussion ne vient manifestement qu'à l'appui, il amplifie l'individu jusqu'à en faire l'Etat. Pour édifier le parfait citoyen, Platon se trouve donc dans la nécessité d'édifier l'Etat même. Ce point de vue n'a pas laissé que d'imprimer son cachet sur l'œuvre d'Aristote. L'éducation absorbe le huitième de son traité sur la politique, tel que nous le possédons : proportion difficile à défendre, suivant
les idées d'aujourd'hui, parce qu'elle accorde au sujet trop de place pour une simple -considération incidente, et pas assez pour une monographie. Cependant, mieux vaut avoir une théorie à soi sur l'éducation, même quand elle ne vient pas tout à fait à sa place, que n'avoir absolument aucune théorie, ce qui est à peu près l'état où nous nous trouvons, nous autres modernes, depuis que la tradition de la Renaissanceest tombée dans une routineinintelligente. Aristote ouvrit une route neuve et toute différente. En premier lieu, il sépara l'éthique de la politique, ce qui est un progrès capital. Et non seulement ceci ne se rencontre point dans les écrits de Platon, mais la République suit même une direction diamétralement opposée. L'homme y est traité comme une micropolis ; et la cité n'est autre que le citoyen en lettres majuscules. Un autre point guère moins important à l'actif d' Aristote, est sa façon de traiter les faits et les problèmes politiques. Sans rien abandonner delà construction idéale de l'Etat tel qu'il devrait être, Aristote s'applique à découvrir l'histoire naturelle de l'Etat tel qu'il est. Il commence, non par définir son propre idéal, mais par établir les conditions actuelles des sociétés humaines et la
formation des gouvernements. Il avait entrepris une étude complète et minutieuse des constitutions adoptées dans les cités grecques, et de ce chef il avait rassemblé une énorme quantité de renseignements et de matériaux perdus malheureusement pour l'instruction des modernes *. Et nous regrettons d'autant plus vivement cette perte, que nous savons combien Aristote était consciencieux, et que nous nous sentons chez lui plus à l'aise que chez aucun de ceux qui l'avaient précédé ou qui l'ont suivi. La splendeur d'imagination, le charme de langage que possédait Platon font ici défaut, il est vrai; mais nous y gagnons une observation exacte des hommes et des choses, un jugement pratique et sain, qui nous établissent sur un terrain solide et nous assurent d'un progrès sérieux. Le ballon est une invention charmante si vous n'êtes point pressé de descendre nommément quelque part. La grande route est bien terre-à-terre, son parcours peut être ennuyeux,
1. [On sait que le traité d'Aristote, ou plutôt un ouvrage de son École, sur la Constitution d'Athènes vient d'être retrouvé parmi des papyrus égyptiens, publié par M. Kenyon (Oxford, Glarendon Press, 1891) et traduit par M. Haussoulier, (Paris, Bouillon, 1892). — On en trouvera l'analyse et la critique par M. Weil et M. Dareste dans le Journal des Savants d'Avril et Mai 1891,
mais du moins vous atteignez sûrement le but de votre voyage. Platon est l'homme du ballon qui plane au-dessus d'une terre nouvelle et découvre, par instants, la perspective de ses contours à travers la brume. Aristote est le travailleur qui va coloniser le pays et créer des routes. Plus on considère son œuvre, plus on apprécie son bon sens, son tact pour mettre une question sous le meilleur jour possible dans les conditions données, enfin sa bonne foi candide envers le lecteur. S'il ne voit pas le moyen de procéder à une analyse critique, ou si, pour le moment, il ne juge pas à propos de s'y livrer, ou encore s'il échafaude quelque théorie sur les données fournies par le langage et l'opinion vulgaires, il avoue franchement son intention. Il sait toujours exactement ce qu'il veut et garde toujours en vue, dans son travail, l'objet qu'il se propose. Sa pénétration se laisse rarement prendre en défaut sur le fait l. Il est même, dans l'œuvre d'Aristote,
ainsi que pur M. Barthélémy St-IIilaire dans les C-R. de VAc. des Se. m, et pot. (1891, t. II)].
1. J'en citerai un exemple dont le détail me revient à l'esprit. Dans YEthique Nie. V, 8, (dont le thème peut être considéré comme aristotélien, quoique le livre ne soit pas écrit directement par Aristote), le dommage qu'une personne peut causer à une autre, se trouve classé
des remarques devenues lieux communs à force de citations et d'allusions courantes, si bien que nous sommes portés à les croire de toute évidence. Et cependant, à mainte reprise, il a été démontré qu'elles n'étaient ni évidentes ni superflues par la plus concluante de toutes les démonstrations — par les bévues des gens habiles qui en ont dédaigné la sagesse.
Ces qualités diverses se manifestent surtout dans l'introduction générale qui forme le premier livre de la Politique d'Aristote. L'auteur se plonge sans préface, suivant son habitude, dans les recherches analytiques. L'Etat est une communauté; or, la communauté n'existe que pour assurer quelque avantage à ses mem-
sous quatre chefs. Ce sont : l'à-nj^vj^a, ou simple maladresse; l'àpâpTïî^a, ou dommage par négligence, alors que l'inconvénient pouvait être prévu (orav ph 7ra(&aAoy«ç) ; l'â&xqpa, ou dommage causé volontairement, quoique non prémédité ; enfin, Vàdc/du ou ^o^Q-cpioc, dommage commis avec préméditation. Visiblement, cette classification répond à l'échelle que le Droit moderne essaie de formuler dans les pays civilisés; et cela, avec une minutie qui mérite plutôt l'admiration que la critique, si l'on considère l'état rudimentaire du Droit public à l'époque d'Aristote. Peut-être devrais-je ajouter ici qu'en préparant cet essai, je n'avais pas l'avantage de consulter l'édition de la Politique publiée par M. Newman, qui n'a paru que quelques années plus tard. [The
bres, — car l'acte humain ne tend jamais qu'à obtenir un bien apparent. L'Etat est le genre de communauté qui a pour objet le bien sous sa forme la plus compréhensive. L'Etat ne diffère pas seulement de la famille ou du groupe domestique, comme certains l'imaginent, par le chiffre de ses membres. C'est ce que nous allons voir en étudiant ses éléments. Pour prendre les choses au début, l'homme ne saurait vivre solitaire. L'union des deux sexes est nécessaire pour la perpétuation de l'existence, en même temps qu'il faut un régime d'ordre et d'obéissance pour qu'elle se continue en sûreté. Ainsi, les relations de mari à femme, de maître à serviteur, déterminent la famille domestique. Ces familles en se rapprochant forment le village ou la tribu. L'autorité du plus âgé des mâles sur la maison est le type primitif de la monarchie. Puis, nous avons l'Etat, communauté d'un ordre supérieur, dont le village ou la tribu n'est que l'unité. Il a pris naissance pour donner à la vie sa sécurité; il continue d'être pour améliorer l'existence 4. D'où il résulte, — et c'est ici la première conclusion
Politics of Aristotle, with an Introduction, Notes, etc. by W. L. Newman, Oxford Clarendon Press 1887.] 1. L\vopivy jjièv toO Çîjv evsxev, ouaa âè roO su Çïjv.
importante d'Aristote, — que l'Etat n'esLpas une pure affaire de conventiorU-C'est le com-
plément natureJ^LJiifie^^ij^d?uiie évolution
dont la famille est le premier pas. La famille et la coimnunanté^^TIIage ne sont point indépendants et ne se suffisent point par eux-mêmes. C'esrTëfsT'État que nousjetons les yeux pour assurer l'existence sociale. L'Etat^est une institution naturelle à double titre : d'abord, parce ïqïïTl s'impose à l'homme en vertu des conditions générales et permanentes de la yie ; ensuite, parce"qu'il est la seule forme da yie où l'homme puisse montrer ce dont il est
capable. L'homme est né pour être citoyen . -*vÂvïïpw7Ûo; cpuffei irô"ÀtTi3cov ÇwovrîîlTést guère dans la littérature grecque de dicton plus rebattu; et il n'en est guère qui se soit mieux laissé rebattre ni qui ait mérité mieux de passer en proverbe. Il paraît assez simple à première vue; mais il est du nombre de ces vérités où nous découvrons toujours plus de valeur significative à mesure que nous croissons en savoir. Le cas se présente jusque dans les sciences exactes. La portée de la Troisième Loi du Mouvement telle que Newton l'énonçait et l'expliquait lui-même, échappa sur l'heure à ses contemporains ; et les princes de la science ne
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l'ont comprise dans toute son ampleur qu'à partir du jour où le développement de la théorie moderne de l'énergie est venu l'éclairer d'une lumière nouvelle. La loi de Newton, sous la forme que Newton même lui avait donnée, a été rétablie par Sir William Thomson ' et le professeur Tait à sa place légitime, au premier rang de la physique mathématique. Aussi pouvons-nous espérer avec confiance que nos enfants trouveront dans les œuvres de Charles Darwin plus de sagesse et de lumière que nous n'en avons découvert encore2. De même, en philosophie, on assure que, chez les étudiants allemands, la formule « Retournons à Kant > est devenue une sorte de mot d'ordre. Et le professeur Max Mùller s'est arraché à ses occupations pour publier, — au prix d'un travail qui eût été remarquable même de la part de quelqu'un qui n'aurait rien de mieux à faire, — une traduction nouvelle du chef-d'œuvre de Kant, à l'occasion du centenaire de sa publication originale. Cela ne veut point dire que depuis Kant la philosophie soit demeurée stérile ; mais seulement que le cours d'un siècle, et d'un siècle remarquable au point de vue de