DE LA PRUDENCE
La vie littéraire est, comme la vie, soumise aux lois de la sélection naturelle. On y est, par conséquent, en état de guerre perpétuelle. Mais Part est de vivre sur le champ de bataille sans se battre et sans être blessé.
Attendre qu'on reste seul.
11 y a un autre art: c'est de se battre et d'être vainqueur. Folie antistratégique (1). Il reste d'ailleurs peu de gens dans la littérature qui aiment les coups et qui soient de taille à en supporter.
Pour traverser sans dommage la zone dangereuse, il faudra arriver à deux choses ;
1. Une bonne stratégie doit supprimer la nécessité de recourir à la tactique. Sinon, ce travail eût recule titre de « Introduction à l'étude de la Stratégie et de la Tactique littéraires >. La Tactique brouille les plans de la Stratégie,
De la prudence rt"
1" J^Are prudent ;
2<* Rendre les autres prudents.
La mesure entre le !*> et le 2» est difficile à j^arder. En restant trop prudent, on peut finir, malgré tout, par passer pour un pleutre, ce qui encourage les autres à mordre ; en voulant rendre les autres prudents, on peut se laisser entraîner à les menacer : alors, au lieu de se faire craindre raisonnablement, on se fait haïr, ce qui, à un moment oij Ton paraîtra en mauvaise posture, peut être fatal.
Rendre les autres prudents .'Faire de la canne, de la boxe, de l'épée est une précaution utile à condition que Ton répande le bruit qu'on est invincible. Il pourra même suffire, sauf cas imprévu, que la réputation soit établie — ce qui évitera des frais de salle d'armes (1). De même, la réputation de « rosserie » (2) est bonne, à condition qu'on ne se permette de
1. On peut aller jusqu'à payer un camarade ou un littérateur endetté pour qu'il se laisse toucher en un duel « chiqué ». L'auteur n'avance pas cela au hasard.