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MES CHERS CONCITOYENS

« Je pense que tout Américain qui a réfléchi durant les semaines troublées que nous venons de passer s’est demandé quelle influence la guerré européenne devrait avoir sur les États-Unis. Je prends donc la liberté de vous adresser quelques mots pour bien marquer que ces effets ne dépendront que de vous seuls et pour vous exhorter très fortement à adopter la conduite qui doit être plus propre à sauver la nation de la détresse et du désastre.

« L'effet de la guerre sur les États-Unis dépendra de ce que les citoyens américains diront et feront. Toute personne qui aime vraiment l’Amérique agira et parlera dans un véritable esprit de neutralité, c’est-à-dire dans un esprit d’impartialité, de justice et d'amitié pour tous ceux qui sont impliqués dans la guerre. L'esprit de la nation sera déterminé pour une large part, dans Ces moments critiques, par ce que chaque individu, chaque société, et tous ceux qui se réuniront dans des meetings publics diront et feront ; par ce que les journaux et revues publieront ; par ce que les pasteurs prêcheront dans la chaire et par ce que les passants diront et les orateurs de carrefour proclameront dans la rue.

« Le peuple des États-Unis est formé de beaucoup de nations et surtout des nations qui sont maintenant en guerre. Il est naturel et inévitable que la plus grande divergence de sympathies et de désirs se manifeste chez lui quant aux issues et aux circonstances de cette guerre. Les uns souhaiteront qu’une nation soit victorieuse, les autres une autre nation dans le passionnant conflit. Il sera aisé d’exciter les passions mais difficile de les refréner. Ceux qui choisiront de les exciter assumeront une lourde responsabilité, une responsabilité non moindre en effet que celle de diviser en camps hostiles, échauffés l’un contre l’autre et déjà dans la guerre par l'intention et l’opinion sinon encore ’action, le

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ë : LES PREMIERS MOIS DE GUERRE 30

texte. Il ne s’y est point arrêté. Il a cherché à voir, il a vu plus loin.

Au comte von Bernstorff, cette seconde déclaration, qui est comme une nouvelle édition, revue, plus réfléchie, pesée, mûrie de la première, a d’abord inspiré une inquiétude, presque un malaise.

A la réflexion, pourtant, il n’a plus senti que de l’estime.

peuple des États-Unis, que l'amour de son pays et le loyalisme envers ses gouvernants devrait unir en un seul peuple, obligé en honneur et en affection à penser d’abord à l'Amérique et aux intérêts américains.

« De telles divisions parmi nous, outre qu’elles seraient fatales à notre paix intérieure, pourraient faire sérieusement obstacle à l’accomplissement du devoir qui nous incombe comme à la seule grande nation encore en paix, comme au seul peuple qui soit prêt à jouer le rôle du médiateur impartial et à donner, non en partisan mais en ami, des conseils d’accommodement et de paix.

« Je me permettrai donc, mes chers concitoyens, de vous mettre solennellement en garde contre cette rupture de neutralité, la plus irréparable, la plus subtile et la plus essentielle qui puisse naître des passions et de l’aveuglement des partisans et des partis. Durant ces jours d’épreuves pour la raison et le sentiment des hommes, les États- Unis doivent être neutres non seulement nominalement mais dans les faits. Nous devons être impartiaux dans nos pensées comme dans nos actes. Nous devons refréner nos sentiments aussi bien que nos actions et de façon que lrien ne puisse être interprété comme une préférence marquée pour l’un plutôt que pour l’autre des partis belligérants.

« Ma pensée va à l'Amérique. Et je suis sûr de n’exprimer que les

- plus vifs désirs et les aspirations les plus profondes de tout Américain de bon sens si je dis que ce grand pays qui est le nôtre et qui est naturellement le premier dans nos pensées et dans nos cœurs doit, en cette heure critique, se montrer une nation plus que toute autre douée du merveilleux équilibre que donne un jugement sûr, de la dignité que confère le contrôle de soi-même, de l'efficacité enfin qu’assure l'habitude de l’action réfléchie; une nation qui ni ne s’érige en juge des autres, ni ne se laisse troubler dans son propre conseil, qui se garde enfin libre- : et prête à accomplir tout ce qui est honnête, désintéressé et utile pour la paix du monde.

- « Ne prendrons-nous donc pas la résolution de nous imposer à nousmêmes les contraintes qui donneront à notre peuple le bonheur et la paix durable que nous désirons pour lui? »

Ce serait lui faire tort sans doute que voir cette estime aller d’abord aux qualités de prévoyance, de justice, à la sagesse du président. Il s’est rappelé à point les surprises de la politique mexicaine, les citations répétées de la Déclaration de l'État de Virginie et, déjà, l'invoca- . tion des grands principes. La clef de l'énigme est là. Pour lui la situation se présente ainsi :

Si le président, dans le conflit qui s'ouvre, a parlé de devoirs et d'humanité, c’est d’abord qu’il a trouvé l’attitude noble actuellement plus sauve : et c’est aussi qu’il a vu plus loin. Certes, le président a reconnu, au premier coup d'œil, que les embarras ou les misères de l'Europe feraient, à brève échéance, la plus magnifique opportunité de l'Amérique. Il a aperçu l’incalculable profit que les États-Unis, s’ils savaient s’y prendre, retireraient, bientôt et sans risques, de la déconfiture industrielle, commerciale, financière, où l'Allemagne, la France et l’Angleterre allaient se débattre également et sans tarder. Enfin sa déclaration spontanée devait avoir, dans le présent et l'avenir, double avantage. Par sa généreuse attitude immédiatement assumée, le gouvernement des États- Unis se trouverait naturellement et tout de suite désigné à la sympathie, aux avances, à la cour suivie des belligérants et neutres. Comment, d'autre part, le peuple américain, nullement belliqueux ainsi que l'ambassadeur le connaît, manquerait-il à apprécier une attitude qui, en même temps qu'elle flattera sa vanité, sauvegardera et comblera ses plus chers intérêts?

Que le président ait donc si bien et vite su voir et cacher le jeu américain, qu’il ait mis si habilement et tout de suite l'opinion entière de son pays avec lui, et tandis qu'il prenait soin au même moment de bien faire paraître un souci humanitaire et sauver la face devant le monde, voici ce qui l’a singulièrement rehaussé dans la pensée et l'estime du comte von Bernstorff. Et comment, en effet, ne pas admirer, chez l’allié ou l'adversaire de demain,

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une si belle manifestation d’un sens politique aussi profond, une aussi géniale hypocrisie? ,

Ayant ainsi ou croyant avoir vu clair dans les desseins du président, mais se méfiant des inductions, même les mieux établies sur la connaissance des faits, l'ambassadeur a eu hâte de se retrouver à Washington et pour contrôler, fixer sa première impression.

Dès son arrivée, le 25 août, en rade de New-York,etaux reporters venus sur un remorqueur, à la rencontre du transatlantique, il dicte une déclaration soigneusement stylée et qui, selon ses vues, pourra préparer l'accord avec la politique du président. Il y dénonce avec tristesse « la perfide et frivole agression, perpétrée par des nations jalouses, contre l'Allemagne ». Il y insiste particulièrement sur l’action abominable de l'Angleterre qui «est allée jusqu’à implorer l’aide des hommes jaunes contre l’Allemagne ».

Il sait que ses paroles seront reproduites dans toute la presse et dans tout le pays le lendemain. A ce pays, dont il connaît d’une part les rancunes invétérées contre l’Angleterre, d'autre part la méfiance de toujours vis-à-vis des « seigneurs de l'Orient », il veut denc faire entendre d’abord que le présent conflit, dont l’Angleterre est la première et la seule responsable, aura tout de suite pour conséquence de donner l’appui anglais au Japon. Il se fie aux commentateurs pour sonner aussitôt l'alarme, mon-. trer déjà les croiseurs nippons patrouillant le Pacifique, proclamer que l’Amérique doit intervenir dare dare et défendre son commerce de l’ouest et du moyen-ouest contre les desseins, contre les attentats du Japon.

A New-York, à peine débarqué, il quitte, il sème cordialement l’étonnant « conseiller » qui lui a été imposé, haut commissaire sans titre, contrôleur au petit pied, et qu’il saura si bien et bientôt contrôler lui-même, qu'il poussera en avant quand il faudrait se retirer, à qui il fera commettre enfin blunder sur blunder et jusqu’à le rendre indésirable, le verbeux, pédant, prétentieux et

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fastidieux docteur Dernburg. Il prend le premier train et file à Washington.

A peine a-t-il repris pied à l'ambassade de l’avenue Massachusetts, qu’il s’enferme avec l’attaché autrichien, le souriant et obséquieux prince de Hohenlohe qu'il a toujours préféré à son brutal conseiller, von Hatzfeldt, parce qu’il l’a reconnu plus souple, plus conciliant aussi, par préjugé de caste. Par lui, scrupuleusement, il se fait rendre compte de tout ce qui s’est passé, de tout ce qui a été manifesté, senti, imaginé, cru à Washington depuis qu’il l’a quitté, mais surtout depuis le rer août. Quelle a été l'attitude vraie du président? du département d’État? de tel et tel ieader du Congrès? Quelle impression a faite sur le public, dans la société, dans le télé-salon, la déclaration de neutralité du 3, puis celle du 19 août? Quelles impressions Hohenlohe luimême a-t-1l reçues de ces attitudes, de ces impressions ?

Hohenlohe sorti, il appelle successivement, et pour contrôle, chacun des secrétaires, puis le conseiller Hatzfeldt, A chacun, il pose les mêmes questions, insiste sur les mêmes points.

Après examens et contre-examens, les résultats de son enquête lui paraissent troublants.

Assurément il a vu clair, il ne peut pas s’être trompé quant à la politique du président. Certes il ne doute pas qu'il ne puisse parvenir quelque jour à quelque accord tacite, quelque gentlemen's agreement avec un homme aussi astucieux que M. Wilson. Il aperçoit déjà, dans cet accord, les décisions très impartiales et neutres de l'Amérique se conformant ou s’ajustant à merveille aux intérêts vitaux de l'Allemagne. Celle-ci n’aura-t-elle pas vingt moyens pour un de reconnaître plus tard — et si nécessité s’en fait absolument sentir — le service rendu? Avant de s’avancer pourtant, même dans la plus innocente démarche, il faut surveiller, attendre. Point de

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