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64 INTRIGUES ET DIPLOMATIES A WASHING crètes autant que minutieuses, sur les inclinations, le caractère, les faiblesses, en un mot sur la valeur allemande de chacun des membres du Cabinet et du Congrès. Il suit attentivement la parole publique, l'attitude politique et la conduite privée de celui qu’il appelle « l'énigme de la White-House ». Il s'intéresse naturellement aux événements d'Europe. Mais il épie surtout leur contre-coup aux États-Unis. Il accumule les rapports. Il renforce ses moyens d’action. Il guette sa chance.

A tout ce qui est profession de foi bruyante, déclaration à fracas, vantardise, humbug, sensation, esbrouffe, il délègue, pousse, et, toujours le congratulant, compromet le mieux du monde le verbeux et content de soi docteur Dernburg. Celui-ci multiplie à plaisir les interviews, les toasts, les harangues et les sottises.

Pour les manigances louches, l’ambassadeur a sa police secrète, son excellent service d'espionnage, la German American Alliance et ses hommes de paille.

Tandis que tant de gens se remuent, agissent dans la coulisse et l’ombre pour lui, et tandis que lui-même surveille tout, dirige tout, l'ambassadeur a grand soin d’observer officiellement la plus correcte réserve.

I] laisse d’abord passer, ou approuve et admire devant qui peut le répéter ou le publier, le message présidentiel de rentrée au Congrès. De ce message, pourtant, il retient deux passages : le premier, où il croit voir une disposition favorable aux plans de l’Allemagne, et lorsque le président déclare :

« Nous sommes les champions de la concorde et de la paix. Et nous devons être jaloux — particulièrement aujourd’hui — de notre titre. Car c’est notre plus chère espérance que ce caractère et cette réputation, que nous portons devant l’histoire, nous procureront l’occasion de conseiller et rétablir la paix dans le monde et aussi bien de solutionner pacifiquement beaucoup de querelles qui ont refroidi ou interrompu l’amitié des nations. »

LES ÉTATS-UNIS rte

C’est dans ce même message encore, et moins évangéliquement dans la fin, sinon dans l’expression, que le pré- Ê sident, après avoir montré la désorganisation du commerce étranger et le besoin des nations belligérantes

- d’être aidées économiquement, indique la rare opportu-

nité qui va s'offrir au commerce, aux industries et surtout aux finances des États-Unis.

En ce dernier passage, le comte von Bernstorff trouve confirmation de ce qu’il a imaginé et à quoi il croit, du double jeu du président. Il pense plus que jamais que lui et l'Allemagne y trouveront leur compte et il s’en réjouit.

À peine fait-il attention, et pour s’en amuser un instant, pour s’écrier en riant devant Hohenlohe : « Non, décidément, notre Dernburg en fait trop ! » à l’article pacifiste du docteur qui paraît au même moment et comme une réponse au président, dans la revue The Independant. En cet article, inspiré d’ailleurs par l’ambassadeur, reproduit aussitôt par toute la presse américaine, le docteur annonce, fixe les extraordinaires conditions de paix que l’Allemagne propose à ses ennemis et au monde.

Ces conditions ne comportent rien de moins que la retenue par l'Allemagne de la Belgique « qui appartient géographiquement à l'Allemagne », la liberté des mers avec neutralisation des côtes anglaises, hollandaises, belges et françaises, la neutralisation des câbles, la restau-. ration des colonies allemandes avec annexion du Maroc «nécessaire à l'expansion de la population allemande sans cesse croissante », enfin la reconnaissance d’une zone d’influence allemande devant s'étendre du golfe Persique aux Dardanelles.

En terminant, et de son cru, l’auteur de l’article fait la malencontreuse déclaration qui, à la lecture, prove quera l’exclamation amusée de l'ambassadeur :

« Ces conditions remplissent les buts pacifiques vers lesquels l'Allemagne n’a pas cessé de tendre ee quarante-quatre ans. »

Tout ceci n’occupe qu’un moment l'attention de l’ambassadeur et ne la retient pas. Il attend l'instant d'entrer lui-même en scène. Elle ne tarde guère.

C'est très peu après, en effet, que se produit, d’abord à New-York, puis à Washington, l’un de ces mouvements d'opinion, tel qu’il s’en produit toujours entre nations dont les intérêts sont momentanément divergents ou opposés, mauvaise humeur résultant le plus souvent d’un malentendu, mouvements que l'Allemagne, par l'intermédiaire de ses ambassadeurs et suivant son invariable politique, ne crée point, dont elle est attentive à ne point contrarier, voire troubler la première initiative, mais dont elle est toujours à l'affût et pour les dévier, après un temps, à son profit, qu’elle s’'empresse alors de développer en prenant garde de n'y point paraître, où elle excelle à jeter l’aigreur, et jusqu’à ce qu’elle les ait enfin entièrement captés, dirigés, poussés à la tension diplomatique, et, si possible, à la rupture.

Le mouvement naît, cette fois, dans le monde des affaires, dans les milieux commerçants, financiers, parmi les armateurs. Il est purement américain. Il est dirigé contre l'Angleterre. Il est lié enfin à une question de principe et à l’une de celles éternellement discutées et chicanées, toujours mise en avant, jamais précisée, encore moins résolue, la plus fertile en aigreurs, ressentiments et querelles de toutes sortes, à la grande question de la propriété des neutres sur mer en temps de guerre et de la liberté des mers. L'Allemagne ni son ambassadeur n’eussent, certes, pu souhaiter mieux.

Depuis la déclaration de guerre, un grand nombre de cargaisons américaines et de vaisseaux américains, destinés à des ports neutrés, avaient été, sous prétexte de contrebande, saisis et retenus par l'Angleterre. Ces saisies, qui lésaient de nombreux intérêts américains, avaient naturellement causé de plus nombreuses protestations. Le gouvernement anglais s'était référé à une Déclaration de

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Londres du 26 février 1909 réglant les questions de con-

trebande en temps de guerre. Il avait ignoré les protes-

tations et multiplié les saisies. Le mécontentement, dans

les milieux américains, s'était donc progressivement : accru.

Rien n’aété fait, pour calmer ce mécontentement, qu’un échange de correspondance entre le Foreign Office de Londres et son ambassade à Washington. Il prend donc finalement forme dans un câblogramme de protestation que le secrétaired’État adresse, le 26 décembre, de Washington, à l'ambassadeur Page et pour qu’il le transmette aussitôt. au Foreign Office de Londres.

Ce câblogramme est certainement rédigé dans les termes les plus conciliants, dans le style le plus surveillé, limé, poli,qu’une diplomatie ait jamais employés pour s'adresser : à une diplomatie amie. On y déclare parfaitement comprendre que les embarras de l’Angleterre sont grands et que « la politique adoptée par le gouvernement britannique a été justifiée par le déclanchement inattendu des hostilités et la nécessité d’une action immédiate en vue d'empêcher les articles de contrebande d’atteindre leur destination ». Pour cette raison on n'est nullement disposé « à juger durement la politique de la Grande-Bretagne ni à protester vigoureusement ». On a confiance dans « le haut respect que la Grande-Bretagne a si souvent montré dans le passé pour les droits des autres nations ». On « attend avec confiance qu’elle veuille bien modifier favorablement son attitude et qu’elle accorde au commerce neutre la liberté à laquelle il a droit de par le Droit des nations ». On fait valoir l’indécision de la politique suivie par l’Angleterre depuis le début des hostilités vis-à-vis des articles et cargaisons de contrebande «absolue ou conditionnelle » et le tort que cette politique indécise cause aux intérêts des exportateurs américains aussi bien qu’à ceux des destinataires neutres.

Durant la semaine qui suit l'envoi et la publication

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