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du câblogramme, on peut imaginer avec quelle vigilance l'ambassadeur d'Allemagne épie et fait épier, par ses services spéciaux, le moindre signe d’aigreur, de ressentiment dans l'opinion et la presse anglaises ou dans celles d'Amérique. Il est prêt et veut que tout soit prêt pour souffler sur le feu, attiser les rancunes. Malheureusement pour lui la presse anglaise aperçoit immédiatement et mieux que le Foreign Office le danger de se lancer dans la voie des représailles. Le correspondant washingtonien du London Times ne cesse d’insister sur la nécessité pour l'Angleterre, et devant la sympathie montrée dans la
note américaine, d’avoir une politique ferme et de mon- -
trer le plus large esprit de conciliation dans cette controverse sur la contrebande. La démonstration des modifications contradictoires apportées aux articles 33, 34 et 35 de la Déclaration de Londres par les ordres en Conseil du 20 avril, puis du 29 octobre, en même temps que la demande de changer et hâter les procédés des Prize
Courts, influence favorablement le Foreign Office. Le ton
conciliant, amical de la réplique anglaise du 7 janvier — et si la réplique elle-même n'avance pas les choses ni n’accorde les réformes nécessaires — montre que partie au moins de la suggestion a été comprise à Londres en haut lieu.
Cette première réponse anglaise ne produit guère pourtant tout l'effet qu’elle aurait pu produire. Elle contient de la politesse, un plus grand nombre d'arguments, des .tableaux comparatifs, des statistiques, un historique de l'affaire du Miramichi, nullement visée d’ailleurs par le gouvernement américain, des commentaires, enfin tout près de deux mille cinq cents mots. Si elle en avait contenu seulement deux cent cinquante, elle eût été parfaite.
Outre tout ce qu'elle détaille et contient déjà, elle annonce en terminant une autre et prochaine réponse, « plus détaillée » encore et qui doit suivre le factum qui
l’est déjà trop. C’est là une de ces erreurs, un de ces … blunders diplomatiques auxquels l’Angleterre et la France se sont laissées aller parfois. Il est à remarquer que l’Allemagne en a fait toujours son profit. L’ambassadeur d'Allemagne n’y a pas manqué cette fois.
Prenant avantage de l'ennui causé à Washington par un mémorandum si long et qui dit si peu de choses, qui s'occupe du détail qui n’intéresse point, mais qui laisse de côté les principes, à quoi l’on tient, il sème et fait semer dans les bons endroits, salons et clubs de Washington, et par ceux qui l'entourent, quelques arguments choisis et qui détruisent l’argumentation anglaise d’un coup. Il va droit aux principes qui sont chers au président. Il les répète. Il les développe. Il y insiste. Il leur donne l'apparence de la nécessité avec le vêtement du bon sens. Il crie, mais surtout fait crier à la violation de la liberté des mers. Il fait dire, écrire, répéter «qu'il est exorbitant, pour une nation forte et armée, de faire usage de ses vaisseaux et canons pour contraindre et capturer les vaisseaux marchands et sans défense des nations neutres ». Par la presse à sa solde il fait proclamer « qu'il est contraire à toute justice et que c’est faire acte de brigand, de coupe-jarret, de pirate que saisir la propriété d'autrui et interférer avec le commerce des neutres. La mer n'est-elle plus libre et les grandes routes de la mer sont-elles devenues l’apanage d'un seul? Assurément le seul droit des belligérants, « ainsi que le marque si « justement le président », est de protester auprès des gouvernements neutres qui pourraient être soupçonnés de faire de la contrebande au profit de l'ennemi. Mais l’arrogance anglaise est vraiment trop grande. L'Angleterre croit-elle donc l'Amérique si faible qu'elle doive “supporter toujours, et sans rien dire, de pareilles humiliations? » :
Les bureaux de la propagande de New-York accablent, par ses intermédiaires habituels, tous les grands jour-
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- Jo INTRIGUES ET DIPLOMATIES À WASHINGTON
naux de lettres innombrables, toutes dans le même sens.
Au docteur Bayard Hale, qui est en train de forger laborieusement, et pour paraître prochainement en volume, une Correspondance diplomatique entre officiers étrangers et leurs représentants en Belgique, arrive tout à coup de l'ambassade un ordre péremptoire de laisser là le travail en train et de se mettre au plus tôt à la rédaction d’un livre qui aura pour sujet et pour titre : Les Droits
américains et les prétentions de l'Angleterre sur la haute.
mer.
La campagne contre l’Angleterre se trouve ainsi et, semble-t-il, de par la faute seule de l'Angleterre, fort bien lancée. La direction est donnée. Il n’y aura plus qu’à la suivre, attendre l’occasion, puis la pousser à bout.
Au cas pourtant que cette occasion tardât trop, et pour ne pas laisser à la première indignation le temps de se refroidir, l'ambassadeur croit bon, pour une fois, de la faire naître. L'affaire du Dacia, fort bien montée, mieux conduite, vient tout à point brouiller davantage les cartes.
On se rappelle cette affaire. Un steamer de la Compagnie Hamburg-Amerika — le Dacia — était resté, depuis le début de la guerre, sous protection américaine dans le port américain de Port-Arthur. Il est, un jour, acheté par un Américain d’origine allemande qui prétend le faire voyager avec une cargaison de coton américain,
sous pavillon américain. On voit le piège et avec quelle
habileté il a été tendu. La cargaison de coton représente les intérêts américains des États du Sud. Le navire représente le droit de l'Amérique. Si l'Angleterre se refuse à re . connaître la validité de la transaction, ce sont les intérêts et le droit de l'Amérique lésés, c’est le toujours dangereux différend diplomatique créé. Si, par impossible, l'Angleterre accepte la transaction, le précédent est établi qui permettra la cession fictive de tous les paquebots allemands internés dans les ports des États-Unis
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et leur mise en service pour ravitaillement de l’ Allemagne après escale dans un port neutre.
L’Angleterre pourtant n’a point hésité. Des deux alternatives elle a choisi celle qui sauvegardait apparemment la loi, mais servait assurément le mieux ses intérêts. Elle a prévenu qu'au cas où le Dacia quitterait Port-Arthur, il serait appréhendé par les destroyers anglais et convoyé vers un port anglais. Le Département d’État, fort embarrassé, a hésité à prendre ouvertement le parti des agents cotonniers, soi-disant américains, et qui ont protesté, à grandes clameurs, qu’on méconnaissait leurs : droits. Il eût accepté sans doute une solution mixte : comme expédient il a demandé à l'Angleterre le cas d'exception pour le Dacia et son coton. Mais l'Angleterre a tenu bon. Le cas d’exception a été refusé comme le reste. Les cotonniers et l’armateur du Dacia, bien stylés, ont alors renforcé protestations et clameurs. Les juristes du Département d’État, plus ennuyés, ont argumenté sur des points de droit. Mais ils n’ont pu invoquer de précédents. Et ils ont failli, une fois de plus, sinon à conclure, du moins à s'entendre. La controverse, habilement présentée à l'opinion, a suscité des divergences de vues et une animosité contre l'Angleterre. Le Chicago News, le Tribune et le Staats-Z eitung ont publié, 2n extenso, des dépêches d'Angleterre qui reprochaient aux États- Unis d’avoir souffert le viol de la Belgique et ont reproduit des propos fort désagréables pour le président Wilson. Le ton des commentaires s’est aigri. L’ambassadeur allemand, qui n’a paru nulle part, s’est frotté les mains. L'affaire en est là.
Rien n’a encore été résolu quand le Dacia quitte Norfolk, après nombreux délais et remises, le 1 février suivant. On sait comment les diplomaties alliées, averties de Washington, ont enfin consenti à parer le coup et. cette fois, avec la manière ; comment elles se sont rappelé à point les sympathies qui n’ont point cessé de toucher
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72 INTRIGUES ET DIPLOMATIES A WASHI si profondément la France au cours de cette guerre; comment enfin, faisant état de ces sympathies, elles se sont entendues pour accorder la responsabilité de la saisie du Dacia à notre pays. Et comment, l'affaire aussitôt classée et l'opinion américaine calmée, il fut prouvé, pour la plus sincère gratitude de la France, qu’elles avaient tablé juste.
L’ambassadeur allemand a tout de suite compris que : le coup, qu'il avait si bien lancé, était pour cette fois fort adroitement paré. Il n’y a plus insisté.
Avec la lettre, indiscutablement rédigée à la White House, signée par son ami, W.-J. Bryan, sur les devoirs des neutres, il s'aperçoit d’ailleurs que la cause de l’Allemagne est en baisse dans l’opinion américaine. La propagande du docteur Dernburg a exagéré la note et agacé cette opinion. Les campagnes anti-anglaise, anti-fran-
çaise, anti-russe, ont été vraiment trop multipliées et trop bruyantes. Elles ont été conduites dans des réunions, parades, meetings, souvent avec accompagnement de musique et grosses caisses, dans toutes les villes des
États-Unis. Le but évident, avoué de ces manifestations
a été de séparer les Américains d’origine allemande des
autres citoyens des Etats-Unis. On a aperçu ce but. On
s’est inquiété. Entre temps, la police de New-York a découvert des complots pour faire sauter les bateaux transportant des chevaux et des munitions en France. Des bombes incendiaires ont été trouvées à bord de paquebots français. L'opinion s’est énervée. Les journaux ont protesté. On a rappelé le mot d’un précédent ambassadeur allemand, von Holleben, qui dix ans auparavant à prophétisé que « la guerre de l’Allemagne en Europe signifierait la guerre civile aux États-Unis ». Quand la lettre de « strict accountability » paraît, ce n’est qu'une clameur d'approbation dans tout le pays. Seul le New-York American de M. Hearst l'attaque bruyamment, assurant que « le peuple américain en a assez d’humilia-
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tion de cette sorte ». Le New-Yorker Staats-Zeitung dé-
clare seulement que la note « aurait pu être écrite à l’am-
bassade anglaise ».
L’ambassadeur voudrait mettre alors un frein au train qu'il a si bien lancé et qu’il voit maintenant près de dérailler. Il essaye de contremander un intempestif meeting organisé par Dernburg, sur ordre de la Wilhelmstrasse et par le Congressman Barthoidt, à Washington. Mais déjà il est trop tard et les organisateurs insistent pour que le meeting ait lieu. Il a lieu en effet le rer février. Les orateurs échauffés y demandent et décident la formation d’une Ligue allemande-américaine de neutralité qui est acceptée d'enthousiasme par les représentants des alliances germaine-américaine et irlandaise-américaine, qui constituent l'audience. Le premier objet de la Ligue, ainsi que défini dans les résolutions votées, est de rétablir « la
vraie neutralité américaine et la maintenir affranchie de
tout assujettissement commercial, financier ou politique à aucun pouvoir étranger ». Elle demande « une mer ouverte et libre au commerce des États-Unis et un commerce sans restriction pour les articles de non-contrebande et tels que définis par le droit international ». Elle favorise comme politique strictement américaine « le passage immédiat d’une législation opposant l’exportation des armes et munitions de guerre », « la création immédiate d’une marine marchande américaine » et, finalement, « la pose de câbles sous-marins reliant directement les États-Unis à l'Allemagne ».
La Ligue jusque-là s’en tient au droit de toutes les Ligues qui est de voter des résolutions, même quand celles-ci doivent demeurer sans effet. Pourtant elle va
plus loin et, par là, elle se perd. Elle déclare en effet, dans …
une résolution finale, qu’elle et tous les représentants des sociétés germano-américaines feront opposition, aux prochaines élections, à tous les candidats qui n’adopteraient pas son programme. C’est la pression accompagnée de
LES ÉTATS-UNIS. ne
menaces. Il n’est rien qui puisse soulever plus vite de plus vives protestations dans la presse et l'opinion.
Dès le lendemain, en effet, le New-York World se fait l'écho de l’indignation générale quand il écrit :
« Le représentant Bartholdt et ses associés ne font aucun bien à l'Allemagne et se font beaucoup de mal à eux-mêmes avec leur pernicieuse propagande germanophile. Lorsqu'ils menacent de faire de la cause allemande un triomphe électoral et une issue politique, ils s'essayent au jeu de l’usurpation des pouvoirs. Mais le peuple amé-
- ricain ne tolérera pas que les étrangers mènent une
pareille campagne et les Germains-Américains, qui ont formé le complot, seront les premiers à en souffrir. Quand des représentants de sociétés germaines-américaines déclarent publiquement qu'ils feront opposition à tous les candidats qui ne sacrifieraient pas les intérêts américains aux intérêts allemands, ils tendent la patience américaine jusqu’au point de rupture. Le peuple américain ne supportera pas indéfiniment cette intrusion d'étrangers dans ses affaires domestiques. Il ne tolérera pas le sacrifice des intérêts américains à un privilège étranger. Il ne permettra pas que la paix et la sécurité des États- Unis soient mises en balance par une propagande étrangère pour le bénéfice de telle nation étrangère qui a déchaîné la guerre du Monde... » Le New-York Times, le Sun expriment même opinion.
Voyant que le vent tourne, l'ambassadeur, devant les reporters, dans les salons et le télé-salon, désavoue la German-American N'eutrality League. Il regrette de n’avoir pas été consulté. Assurément, il aurait déconseillé et l’organisation et le manifeste. Ce « cerveau brûlé » de Bartholdt a été « d’une rare imprudence de paroles ». Et «notre » Dernburg a parlé à tort et à travers, comme il fait toujours. Ceci accordé, il reprend, il commente impartialement les Déclarations de la Ligue. A juger froidement les choses, tout dans ce qui a été dit n’est pas à
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écarter en bloc. La Ligue, par exemple, n’a-t-elle pas eu raison d'insister pour donner tout appui au Skip Purchase Bill présenté au Congrès et approuvé par le président ? Que les Américains se méfient. S'ils refusent au président les 30 millions de dollars nécessaires, soit qu'ils servent à acquérir les vaisseaux allemands ou étrangers internés et inutilisés dans les ports des États-Unis, soit qu'ils permettent aux mêmes États-Unis de construire une flotte marchande, l’Amérique continuera d’être indéfiniment tributaire de l'Angleterre pour son fret. Et les conditions de l’Angleterre seront nécessairement — inévitablement — de plus en plus dures, de plus en plus inacceptables…
Ayant ainsi détourné le premier coup, éludé la responsabilité, nié la participation allemande, jeté la suspicion sur le bzl actuellement en discussion au Congrès, sur l'Angleterre, sur le président, ayant à la fois mêlé les cartes des républicains et celles des démocrates, il se retire, voit venir les choses, se réjouit d’un premier imbroglio marqué par le vote de la Chambre, assiste aux vains efforts du président, auprès de visiteurs du Congrès, pour rétablir le vrai sens du bu.
Vainement, en effet, le président insiste-t-il qu’il n’a aucunement désir de se servir des pouvoirs qui pourront lui être accordés pour acheter les vaisseaux à l’un des belligérants contre le gré et les désirs des autres. En vain déclare-t-il que son idée est seulement d'assurer, au moyen de quelques navires inutilisés, le commerce avec les Amériques centrale et méridionale. Lorsque le b:/} vient en discussion, présenté à faux et en toute maladresse par le secrétaire d'État Bryan, qui a été bien travaillé, endoctriné dans l'intimité par le comte von Bernstorff, les républicains n’y veulent plus voir qu'une attaque contre l'Angleterre, tandis que certains démocrates le considèrent comme devant seulement servir l’Allemagne. Après une séance, l’une des plus orageuses et
des plus cn que la Chambre ait vues, le b:/} n’ob-.
tient que juste le nombre de votes nécessaires pour n'être pas rejeté. C’est le point cette fois perdu pour le président et la levée qui reste à l'ambassadeur d'Allemagne. Celui-ci croit pouvoir prendre avantage de son gain pour pousser davantage l'adversaire — en fait le président. Il croit le moment venu de lui proposer son amitié, l'amitié de l'Allemagne, basée sur la communauté des intérêts allemands et américains et sur les avantages qu'ont les deux nations à faire partie liée contre l’Angle-
terre. Mais il veut d’abord, et suivant la politique alle-
mande, intimider avant de promettre, susciter la crainte, montrer sa force.
C’est alors qu'il lance, le 4 février, et en dépit de l'ennui que lui cause le ton arrogant imposé par la Wilhelmstrasse, le « Mémorandum du gouvernement impérial concernant des mesures de représailles nécessitées par les moyens contraires au Droit international employés par l’Angleterre pour intercepter le commerce maritime neutre avec l'Allemagne ». Le texte présenté est comme la première épreuve du mémorandum historique qui, deux ans plus tard et presque jour pour jour, décidera de l'entrée des États-Unis dans la guerre. Le ton de la note est hautain. L’hypocrisie, comme toujours, se donne les airs de l’indignation. Les mesures annoncées sont imposées à l’Al-
lemagne loyale, contre son gré et comme représailles:
naturelles appelées par l’infamie de l’Angleterre.
« Depuis le commencement de la guerre actuelle — dit la note — la direction donnée par l'Angleterre à la guerre commerciale contre l’Allemagne a été un défi à tous les principes sur lesquels repose le Droit des nations. Dans le même temps que le gouvernement britannique déclarait que ses forces navales devraient être guidées par la Déclaration de Londres, il répudiait par ses actes cette Déclaration dans ses points les plus essentiels et ceci en dépit du fait que ses délégués à la conférence maritime