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de Londres avaient reconnu ses résolutions comme faisant partie du Droit international existant.
« Les puissances neutres ont en général accepté les mesures imposées par le gouvernement britannique : en particulier, elles n’ont même pas réussi à obtenir du gouvernement britannique l'élargissement des sujets et l’abandon des marchandises saisies sur leurs navires.
Elles ont même, jusqu’à un certain point, contribué à
l'exécution des mesures adoptées par l'Angleterre, en défi du principe de la liberté des mers, en prohibant l’expor-
“tation, pour livraison à l'Allemagne, des marchandises de nature et de destination les plus pacifiques — et cela seulement pour obéir à la pression de l’Angleterre. L’Angleterre invoque les intérêts vitaux de l’empire britannique, soi-disant en jeu, pour justifier ses violations du Droit des nations ; et les puissances neutres semblent être satisfaites avec des protestations théoriques, admettant ainsi en fait l'intérêt vital d’un belligérant comme excuse suffisante pour n'importe quels méthodes et moyens de guerre.
« Le temps est venu pour l'Allemagne d’invoquer aussi ces intérêts vitaux. Elle se trouve donc dans la nécessité, et à son regret, de prendre des mesures contre l’Angleterre et comme représailles contre les pratiques de l’Angleterre elle-même. De même que l'Angleterre a déclaré toute la mer du Nord, entre l'Écosse et la Norvège, zone de guerre, de même l’Allemagne déclare les eaux entourant la Grande-Bretagne et l'Irlande, ainsi que la Manche, zone de guerre. Et, par tous les moyens militaires à sa disposition, elle arrêtera toute navigation de l’ennemi dans ces eaux. Dans ce but elle s’efforcera, après le 18 février prochain, de détruire tous vaisseaux marchands de l'ennemi rencontrés dans la zone indiquée et même s’il n’est pas toujours possible d’écarter le danger qui menacera les personnes et les marchandises. Les puis-
sances neutres sont donc averties de ne pas continuer à
ver
confier leurs équipages, passagers ou marchandises à de tels vaisseaux. Elles devront en outre recommander à leurs propres vaisseaux de se garder soigneusement en dehors de ces eaux. Il est vrai que la marine allemande a recu l’ordre de s’abstenir de toute violence contre les vaisseaux neutres reconnaissables comme tels ; maïs, en considération des hasards de la guerre et de l’emploi illégal des pavillons neutres recommandé par le gouvernement britannique, il ne sera pas toujours possible d’empêcher un vaisseau neutre de devenir la victime d’une ” attaque intentionnellement dirigée contre un ennemi... »
L'attaque est d'autant plus habile qu’elle paraît motivée par des faits, reconnus en quelque sorte officiellement par l'Angleterre elle-même. La note tout entière semble faire appel au bon sens, au jugement et à l'équité américaine. S'il avait pu obtenir de la Wilhelmstrasse que les rédacteurs du mémorandum tempérassent le ton, s’abstinssent de récrimination hautaine et de la menace, l'ambassadeur aurait sans doute atteint son but. La morgue allemande pourtant, et une fois de plus, a ignoré les conseils et va détruire les plans de l’ambassadeur. La grande clairvoyance du président reprendra huit jours plus tard, et avec sa note du 12 février proclamant la liberté des mers, la haute main sur l'opinion américaine et l’avantage diplo-
*matique sur la Wilhelmstrasse, sinon sur le comte von Bernstorff.
La note du 12 février, sur un ton amical mais singulièrement ferme, avertit le gouvernement impérial que la destruction des vaisseaux neutres, sans qu’aient été préalablement établis leur nationalité et le caractère de contrebande de leur cargaison, constituera une indiscutable violation des droits des neutres, et que cette violation sera difficilement compatible avec les relations d'amitié qui unissent les deux pays.
Une autre note, envoyée simultanément (ro février) à Londres, mais où l’amitié prend un ton beaucoup plus
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doux (x), exprime la confiance que le gouvernement britannique fera tout son possible pour empêcher les navires anglais de se servir à l'avenir du pavillon américain dans la zone de guerre telle que délimitée par l'Allemagne,
Le New-York World, organe officieux, commentant favorablement la note, la définit un « ultimatum conditionnel ayant pour but d'empêcher la guerre entre les États-Unis et l'Allemagne ». Les ultimatums font généralement plus penser à la guerre qu'ils ne la préviennent. C’est le cas ici.
L'’ambassadeur allemand pourtant s’entête à ne point croire que les mots de la note expriment la pensée vraie du président des États-Unis. Pour lui, comme pour l’Allelemagne, les paroles officielles sont « chiffons d’éloquence », à l’usage de l'opinion publique et à cet usage seulement. Les gens informés devraient n’en prendre nul souci si elles ne contenaient une indication et ne faisaient pressentir une manœuvre. L'affaire des diplomates est de reconnaître cette indication et découvrir la manœuvre.
A mieux étudier les termes de la note présidentielle,
(x) Au gouvernement impérial le gouvernement américain écrit :
« … Le gouvernement des États-Unis envisage ces possibilités comme tellement graves qu’il regarde comme son privilège, même son devoir, d’insister pour que le gouvernement impérial allemand considère, avant toute action, la situation critique qui ne manquerait pas de résulter pour les relations des deux pays si les forces navales allemandes mettaient en vigueur la politique indiquée dans la proclamation de l’Amirauté et devant occasionner la destruction de n’importe quel vaisseau américain ou causer la mort de citoyens américains. »
A l'ambassadeur Page et pour transmettre au Foreign Office, le même gouvernement américain écrivait :
:« … Prenant pour véridiques les rumeurs (d’après lesquelles la Lusifania aurait arboré le pavillon américain), le gouvernement des États- Unis, réservant pour considération ultérieure la légalité et la convenance qui peuvent s’accorder avec l’usage, dans un but de tromperie et pour éviter capture, d’un pavillon neutre, désire marquer très respectueusement au gouvernement britannique les sérieuses conséquences qui pourraient résulter, pour les vaisseaux et les citoyens américains, de la répétition de ce fait. »
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8o INTRIGUES ET DIPLOMATIES A WASHIN M. von Bernstorff forme et fixe enfin sa conviction que, si le président paraît ainsi se ranger du côté de l’Angleterre et contre l’Allemagne, c'est que le commerce américain est mieux assuré et trouve plus d'avantages du côté de la Grande-Bretagne, qui a sa flotte libre, que de celui de l’Allemagne bloquée. Cependant, il craint pire. Il croit encore apercevoir, dans la note, certains signes d’une entente anglo-américaine qui pourrait deve-
__ nir dangereuse si elle restait occulte. Il résout donc de
lancer une autre attaque et espère bien par là contraindre ou l'Angleterre ou les États-Unis à montrer leur jeu.
Il réfléchit quarante-huit heures. Puis, le 13 février au matin, il se rend au Département d'Etat. Il s’est assuré par téléphone qu'il rencontrera son ami, le secrétaire d'État, et l'y rencontrera seul. Il espère qu’il obtiendra plus de lui que du président lui-même. Et c’est donc avec le ton de l'autorité qui repose sur le bon droit et avec toute l'apparence et le chagrin de l’honnêteté et de l’amitié méconnues, qu'il expose dans le tête-à-tête le programme de marchandage et de chantage qui deviendra en quelque sorte le ressort essentiel de la politique allemande vis-àvis des États-Unis jusqu’à l'entrée de ces derniers dans la guerre.
Il expose que « sans doute son gouvernement sera disposé à faire droit aux demandes du président et à assurer la sécurité des vaisseaux américains dans la zone de guerre. Cependant, il paraîtra naturellement équitable que cette généreuse « concession », de la part de l’Allemagne, appelle une autre concession de la part du gouvernement américain. Et, à la Wilhelmstrasse, dont il a reçu les instructions, on approuvera que les États-Unis s’entremettent pour obtenir du gouvernement britannique le libre passage pour les ravitaillements envoyés des États-Unis à l’Allemagne. » Ayant terminé là son exposé, l'ambassadeur hausse alors le ton. Et c’est avec la chaleur de la conviction la plus sincère qu’il insiste
sur la modération, l'équité de la demande du Gouverne-
ment Impérial et l'intérêt — un intérêt de justice et
d'humanité — que les États-Unis auront à y faire droit. Mais il change encore la note, et c’est, cette fois, avec la rondeur de la bonhomie, avec le sourire et l'éclat du
regard de gens qui se comprennent, qu’il pointe l’avan-
tage direct que les États-Unis ne manqueront point de retirer d’une situation ainsi établie. Il insiste sur les nouveaux débouchés que cette situation ouvrira à leur commerce du côté de l’Allemagne et sans que se ferment le moins du monde ceux qu'elle a déjà du côté des Alliés.
Étant à ce point de son discours, et comme par une
illumination soudaine de son esprit, il tire de sa poche l’une de ces « schedules » que les compagnies de chemins de fer américains mettent partout à la libre disposition du public. Il déploie la carte des États-Unis qui s’y trouve. Il entoure d’un trait au crayon bleu le Moyen- Ouest débordant sur l'Ouest. Il devient précis, éloquent. Toutes ces régions immenses, fertiles, connaîtront alors une prospérité comme elles n’en ont jamais connu. C’est
l'opportunité du moment. Et, parmi ces agriculteurs, ces
commerçants, se trouvent tant de personnes ayant aes sympathies, des relations allemandes... Puis, à demi-voix, comme distraitement, sans y insister, en repliant sa carte, et se levant : « Et comment toutes ces personnes, ces nouveaux enrichis, d’origine et de sympathie allemandes, ne reconnaîtraient-ils pas le bienfait, un peu plus tard, ‘au bon moment. par exemple lors de la campagne maintenant prochaine des élections? » Mais tout de suite, il se reprend, rit de son rire sonore : « Ce n’est là qu’une idée, une simple plaisanterie. Surtout qu'on n'’aille pas
LES ÉTATS-UNIS | ne
y voir autre chose. Sans doute, il ne devrait pas se
laisser aller à parler ainsi... Que dirait la Wilhelmstrasse?.… Mais aussi, quelle amitié serait possible sans confiance, sans cette expression de la confiance qu'est l’abandon?.. » Il est bien entendu que, dans l'esprit de l'ambassadeur,
82 INTRIGUES ET DIPLOMATIES A WASHINGTON | la conversation tout informal qu'il vient d’avoir, aussi bien que la déclaration qu’il fera très peu après aux journalistes, est destinée à préparer et atténuer, à pallier par avance l'effet de la note allemande longue, lourde, prolixe, voulant trop prouver ou trop faire accroire, qui précise enfin le marchandage, note de la bonne facture de la Wilhelmstrasse et qu’il doit présenter officiellement le lendemain.
Sur le sens de cette note, le public ni la grande presse, qui n’ont connu ni les efforts ni la manœuvre de l’ambassadeur, ne se trompent pas. L’officieux World traduit très exactement le sentiment immédiatement éprouvé dans les milieux autorisés quand il cemmente :
« Un seul jour nous apporte trois déclarations venant des hautes autorités allemandes et portant sur les droits neutres des États-Unis.
« Le comte Bernstorff informe le Département d’État que si nous ne forçons pas la Grande-Bretagne à laisser passer les approvisionnements nécessaires à la population civile allemande, l'Allemagne entreprendra une guerre navale, telle que l’histoire n’en a point encore vu. Ceci semble signifier que nous devons devenir les alliés du kaiser ou accepter les risques.
« Sans établir un blocus, l’amirauté allemande réitère son avertissement à tous les neutres de se tenir loin des eaux anglaises sous peine d’être torpillés « accidentelle- « ment ». Ceci revient à une déclaration de guerre contre le monde entier.
« La Wilhelmstrasse admet que, du point de vue américain, certaines questions soulevées par ce gouvernement quant aux propositions allemandes, sont « tout à «fait justifiées ». Et dans le même temps, elle annonce qu’elle « adhère à son propre point de vue », qui consiste à se moquer de la loi internationale. Elle ne voit pas qu’il y ait là motif à difficultés entre l'Allemagne et les États- Unis. Les nations deviennent-elles folles? »
LES ÉTATS-UNIS sai
Toute la grande presse américaine adopte la même attitude. À la prétention de l'Allemagne, suivant laquelle l’Angleterre affame sa population civile, la presse et l'opinion américaines répondent que c’est l’Allemagne qui a coupé elle-même les vivres à sa population civile le jour où elle a déclaré la guerre. ;
L’amène réponse anglaise vient à point faire contraste avec l’arrogance de la note allemande. Le ton amical et raisonnable, aussi bien que les explications et les arguments de sir Ed. Grey — le drapeau américain arboré sur le Lusitania seulement pour faire droit aux demandes des passagers américains, les précédents existants et celui même des vaisseaux américains arborant le drapeau anglais dans la guerre civile, sans que l'Angleterre ait jugé alors nécessaire de protester — impressionne favorablement le public américain. Les commentaires de presse et l'opinion américaine sont d’accord avec sir Ed. Grey pour reconnaître que les responsabilités de la nouvelle guerre maritime, avec toutes les menaces qu’elle contient pour les neutres, incombent seulement à l’Allemagne. Bref, la note anglaise amicale, et, cette fois, concise, claire, probante, a tout l'effet que n’ont pas eu les deux précédentes. L'opinion américaine est avec elle.
Durant les jours qui suivent, et tandis que l'impression de malaise causé par la note allemande subsiste à Washington et se reflète dans la presse, le comte von Bernstorff s’abstient d'aucune nouvelle démarche, laisse passer la note en double et identique du gouvernement américain à la France et à l'Angleterre du 20 février. Il: s’y intéresse seulement d’un point de vue spéculatif et comme à la première manifestation de la « manie médiatrice » du président. Il sait que les propositions parfaitement inacceptables ne seront acceptées ni à Londres ni à Berlin. Il préfère n'être point dans l’affaire. Il se tient officiellement coi. Ce serait mal le connaître pourtant que croire qu'il n’agit point.
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Le bruit a commencé de courir, en dehors des cercles diplomatiques, que le Japon vient de faire vingt et une demandes à la Chine et qui mettent en péril l'intégrité de cette dernière, Les plus importantes, parmi ces demandes, sont :
19 Que, si la Chine emploie des étrangers comme conseillers et contrôleurs dans les départements de police, de l’armée, des finances, elle s’adresse de préférence à des Japonais ;
29 Que la moitié des armes et munitions devant être désormais employées par la Chine soient acquises par elle au Japon, ou bien qu'un arsenal japonais avec
experts et matériel japonais soit établi en Chine ; 3° Que la Chine garantisse au Japon les mêmes privilèges qu'aux autres nations pour fonder des missions, des écoles, des temples et faire une propagande bouddhiste ;
4° Que les concessions minières rivales ou concurrentes avec les concessions du Hanang, Zayeb et Pingsiand, soient refusées si la Compagnie Sino-Japonaise les désapprouve ;
5° Que certaines concessions de chemins de fer, tels ceux de Nanchang-Chaochof, de Nanchang-Kukiang, de Nanchang-Wuchang et de Nanchang-Hauchow soient accordées au Japon;
69 Que tous étrangers, autres que les Japonais, soient exclus des travaux de chemins de fer, mines, ports de Chine, à moins d'autorisation donnée par le Japon.
Des protestations se sont élevées aussitôt dans toute la presse américaine. Mais les cris les plus indignés sont naturellement poussés par la presse Hearst et toute celle - de langue allemande sous la direction et la finance de l'ambassade d'Allemagne. Nulle part les réclamations «au nom de l'honneur et pour sauvegarder les intérêts des États-Unis » ne sont plus violentes que là.
L'occasion est, en effet, trop belle de créer et développer un sentiment de malaise et, si possible, une nouvelle crise
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de japonophobie aux États-Unis. L’ambassadeur la voit au premier coup d'œil. Et, l'ayant vue, il entend bien ne la quitter plus qu'il n’en ait tiré tout le profit qu'il a aperçu. Et, en effet, tous ses efforts, son activité occulte, par la presse, par ses innombrables agents, par toutes les sociétés allemandes ou pro-germaines, tendent aussitôt à grossir l'incident. Il ne s’agit de rien moins que trans- : former l’étincelle en incendie, qui s’étendra à travers tous les États-Unis.
Cependant, deux contre-actions inattendues se font immédiatement sentir qui prennent l'ambassadeur de court, gênent, puis paralysent l’entreprise qu’ila si bien montée, mettent l'opinion en défiance et calment peu à peu l'agitation. Ces contre-manifestations sont si rapides qu’il semble qu’elles aient prévu l’attaque et pour la briser avant même qu'elle ait eu le temps de se développer. L'une vient de la Maison-Blanche ; l’autre, peut-être ou sans doute sur la demande officieuse mais expresse du président Wilson, vient du Japon lui-même ou du moins de son ambassadeur à Washington. ,
Les demandes japonaises sont déclarées, par les juristes du département d'État, « raisonnables et, somme toute, . légitimes ». On fait adroitement valoir que ces mêmes demandes sont beaucoup plus modestes que celles antérieurement faites par l'Allemagne et accordées, sans pro- | testation étrangère, par le gouvernement chinois au gouvernement allemand, à Shantung. En même temps, l'ambassade japonaise fait savoir que les demandes japonaises, telles que stipulées dans la presse, ne sont pas exactes et s’abstient de préciser les inexactitudes et faire connaître les vraies demandes.
En même temps le bruit, habilement répandu, que toute l'affaire a été créée et augmentée par l'Allemagne,
: calme l'opinion publique, la met en garde contre la mauvaise propagande et la tourne contre l'Allemagne. L’affaire est ainsi, et pour le présent, magistralement autant
VERNIS RENTE HP EN Pr TE
que rapidement « dégonflée ». C’est le second échec du comte von Bernstorff. Un autre pourrait s’en afiliger. Tout porte à croire que la déconvenue est, pour lui, beaucoup moins forte que la satisfaction n’est grande de rencontrer un adversaire qu'il juge maintenant plus digne de lui.
A quelques jours de là, le 25 février, et pour s'occuper la main, il lance, de complicité avec l’attaché naval Boy-Ed, la fausse affaire de faux passeports. Une soidisant victime repentante, l'Allemand Stegler, vient faire sa confession au New-York American de M. Hearst, raconte comment il s’est servi de faux passeports, alors qu'il ne lui en a point été délivré, et prépare ainsi l'opinion à accepter sous réserve ou à récuser les véritables affaires de faux passeports dès qu’elles se présenteront. Mais l’opinion américaine, mise aussitôt en garde par la presse mieux avertie, se méfie ou reste indifférente : et le coup, cette fois encore, fait long feu. La presse de Hearst est seule touchée qui à servi d’intermédiaire et mis tout en train. Puis, c'est l'affaire du steamer Dacia, qui glisse doucement vers un arrangement amiable avec le gouvernement français, tandis que s’évanouissent toutes les chances d'explications et d’aigreurs avec l’Angleterre.
C'est ensuite la politique de représailles à outrance, annoncée par M. Asquith, dont l'effet est tout de suite atténué par les explications de sir Cecil Spring Rice. L’ambassadeur anglais informe, en effet, M. Bryan, en même temps qu'il lui remet la réponse à la suggestion américaine, qu'une politique de blocus mitigée est actuellement à l'étude au Foreign Office. Il l’assure qu’on se rend compte à Londres du danger couru par la neutralité des Etats-Unis, prise entre la piraterie effrénée annoncée par l'Allemagne et les représailles dont menace officiellement l'Angleterre. On étudie, dans les bureaux du Z'oreign Office, un arrangement qui permettrait par exemple l'exportation du coton américain en Allemagne
et l'importation aux États-Unis des teintures allemandes si nécessaires à l’industrie américaine. Le danger de ce côté est donc sinon définitivement supprimé, du moins provisoirement écarté. C’est tout ce que les Alliés et le Département d’État désirent.
Sans doute, durant les jours qui suivent la remise de la note Asquith, la presse, même la plus pro-alliée, et le public américain montrent une certaine nervosité. Le New-York Times déclare que la politique des Alliés ne peut être acceptée que si un blocus effectif et légal est obtenu, ce qui n’est pas le cas. Le Sun exhortele gouvernement à protester contre un blocus arbitraire et fantaisiste. Sous le titre « Un faux pas de l’Angleterre », l’Evening Post compare la violation de la Déclaration de Londres par l'Angleterre à la violation de la Belgique par l’Allemagne. Le World écrit : « Au droit international, l’Angleterre est prête à substituer les « Fiat » de Downing Street et à présenter la nécessité comme justification. »
Les ambassades alliées de Washington se visitent et les :
« Quelle imprudence ! » « Pourquoi cette déclaration?.… » des unes attirent les : « Qu’auriez-vous fait? Comment pouvions-nous agir autrement... » des autres. Les pre-
mières insistent qu'il y avait tout à faire excepté ce qui a été fait. Les secondes désirent connaître ce tout, et ne le connaissent point. Le désarroi règne. L’ambassadeur allemand le guette. Mais au moment où il s’apprête à souffler une fois de plus sur la flamme, et croit déjà incendier l'opinion, les sentiments subitement se calment. La raison renaît. On a dit à l’époque que le mmême ambassadeur qui s'était répandu d’abord en critiques où l'esprit le disputait à l’ aigreur, mais où celle-ci gagnait la partie, avait changé tout à coup d’attitude sans renoncer à l'esprit. Ayant prié chez lui les représentants les plus aimables des deux gouvernements en différend, il avait, au cours du déjeuner, qui fut des plus cordial, parlé de tout, hormis de ce qui inquiétait.
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Au fumoir, pourtant, la conversation vient comme d'elle-même aux Ordres en conseil, au refus anglais de considérer le «compromis de zone de guerre » et à l'ennui que l’un et l’autre causent au Département d'État. Avec son esprit et sa manière aimable de présenter les choses, l'ambassadeur amphitryon marque que tout l’imbroglio paraît bien venir d’un premier malentendu, qui résulte lui-même de l'obscurité ou de l'absence de précision du message-annonce de M. Asquith. Il insiste que, dans la pratique, la nouvelle politique maritime de l'Angleterre ne frappera nullement le commerce américain, ainsi que la propagande allemande a tenté de le faire croire. Toutes recommandations seront faites aux Prize Courts pour aider ce commerce au lieu de l’entraver. Des arrangements sont en bonne voie avec les neutres de la mer du Nord et pour obtenir l'assurance que les articles et denrées envoyés chez eux ne seront pas ensuite et par eux rétrocédés à l'Allemagne. Ces arrangements rouvriront par là même les débouchés fermés actuellement au commerce américain. Quant à la question de L’ « ineffectif blocus », le précédent historique de Lincoln prenant des mesures analogues pour vaincre la Confédération est cité et paraît sans réplique. On parle, en passant, du coulage du Wiliam-P.-Frye, qui vient justement d'être annoncé et qui nuira probablement à l’effort de l'ambassadeur allemand et de ses agents propagandistes pour créer une indignation aux États-Unis contre « l’inhumanité de l’Angleterre s’efforçant d’affamer les femmes et les enfants allemands ».
Bien des choses s’arrangent là, dans le tête-à-tête, et en trois heures de temps, qui auraient demandé trois mois au moins d'échange de correspondance entre les métropoles et leurs envoyés, et, par linsistance des uns, par l’obstination et les retards des autres, auraient fort bien pu aller au pire.
La note de Sir Ed. Grey vient d’ailleurs, et peu de
LES ÉTATS-UNIS tes 89
jours après, le 18 mars, donner une sanction officielle à
la conversation #nformal et aimable : elle stipule le «blocus effectif » par l'établissement d’un « cordon de croiseurs ».
La presse est unanime à en féliciter l’Angleterre et n’a
que peu d'efforts à faire pour décider l'Amérique à s’en féliciter elle-même. La tension — momentanément — n'existe plus.
Désappointé ici, le comte von Bernstorff attend ou
prépare le moment d’une nouvelle attaque ailleurs. Il exhorte, en attendant, l’avantageux et loquace Dernburg à pérorer, à New-York, sur la paix et les conditions de la paix. Il lui insinue qu’il pourrait lancer l’idée de la
Cd is il ri ge 6 C D EE, res tie 0 LE ee A a 6 CT PRET TE AT der ti, ve = ET le Le UE
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protection des petits États et de la libération de la Bel-
eque par l’Allemagne.
a conférence faite dans le privé mais reproduite dans
toute la presse, il le félicite de sa trouvaille de la « double
capacité de la Belgique, comme État neutre et comme
forteresse anglaise sur le continent ». Il l’assure qu'il a eu raison et mille fois raison de répéter « qu’il n’a jamais été avantageux pour un pays d’annexer partie d’autres pays habités par différentes races ». Il lui répète qu'il est précieux pour amorcer la paix. Il lui tape cordialement sur l'épaule ; il vante son éloquence. Il le renvoie enfin flatté, tout prêt à une nouvelle sottise.
Puis il s'occupe de la propagande des salons. Il fait visite où il sait être bien reçu. Il répète avec le ton, l’'emphase, le pédantisme, la conviction, presque la componction, les yeux clos, l’air enfin du visage et de barbe du Herr Doctor, la phrase désormais fameuse : « But Belgium always. had a dual capacity — that of a neutralized state. and that of a british stronghold fortress…
on the continent. And its dependance and its rights...
to work out its destiny were always more threatened by England... »
L’imitation est si bien faite, le modèle si exactement
reproduit et ridiculisé à souhait, le rire sonore enfin qui
Co | St a ET
9o INTRIGUES ET DIPLOMATIES A WASHINGTON
termine l’imitation est si communicatif, que ni ses habituelles auditrices, ni la séduisante princesse qui se trouve maintenant, par hasard, partout où l’ambassadeur doit être, n’y peuvent résister.
Dans le même temps, il a soin que l’absurdité proférée par le Herr Doctor au sujet de la liberté accordée à la Belgique ne passe pas inaperçue, et surtout ne soit pas perdue. Aux correspondants qui l’assaillent pour avoir confirmation, il répond qu’il ne sait rien : « le docteur Dernburg a certainement parlé d’après une conviction personnelle ; il n’a consulté personne sur ce qu'il allait dire. mais, après tout, ce ne serait peut-être pas impossible.… »
Il lance enfin, et suivant sa méthode maïntenant habituelle, la presse américaine sur la piste circulaire de la paix. Il sait que les pacifistes s’y précipiteront en foule et que le gain final sera tout pour l’Allemagne.
Son esprit inventif ne peut d’ailleurs rester en repos, Dans ses moments de rares loisirs, et comme toujours, il imagine, organise et lance une campagne nouvelle. La scène à été rapportée. C’est du fort bon théâtre. Elle se serait passée ainsi.
Le lieu est le cabinet de l'ambassadeur. Le temps : l'heure du rapport, le matin.
L'ambassadeur est assis devant son bureau massif. Ses collaborateurs, debout, les talons joints, au garde-à-vous, forment demi-cercle devant lui. Le rapport est terminé. Chacun a rendu compte du travail fait. L’ambassadeur, en quelques mots, a présenté la critique, diminué, annulé l'effort. Il se renverse maintenant, fait girer son fauteuil, et un « Messieurs, un instant. », bref, impératif, retient ceux qui déjà allaient sortir.
La phrase sèche, méprisante du début : « Je ne sais, messieurs, si vous avez daigné remarquer. », commande aussitôt l’attention, indique la nouvelle et grosse affaire à lancer, la découverte en matière de propagande, ce que
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ses subordonnés appellent entre eux « la dernière géniale du Boss ».
En petites sentences, sans se presser, avec le ton hautain qu'il prend toujours dans le privé avec ses inférieurs directs et qu’il ne prend guère qu'avec eux, Son Excellence expose maintenant les faits : « Certes, il est indiscutable pour toute personne de bonne foi, que les exportations de munitions consenties par l'Amérique aux Alliés constituent une violation patente de la neutralité et du Droit international. Mais elles font pire. Les envois de poudres, de canons et d’obus américains, qui sont destinés à déchirer les membres, à réduire en miettes les corps et à détruire les vies des parents et amis d’une large majorité d’Américains et d’Allemandes résidant aux États-Unis, ces envois sont un crime contre la société, contre l’humanité même. C’est une sorte de fratricide toléré, sinon commandé et organisé de sang-froid par les dirigeants aux Etats-Unis... »
Une pause, le temps de rallumer une cigarette. Son Excellence reprend : « Ce crime ne peut être indéfiniment toléré. Devant l’ Amérique et le monde entier, au nom de l’humanité, il doit être dénoncé. Il faut faire appel à cette majorité d'Américains qui, Allemands d’origine, voient avec tristesse les gouvernants étendre chaque jour plus ouvertement leurs sympathies — leurs concours complices — aux ennemis de la Grande Allemagne.. » Et, avec le sourire et l'ironie supérieurs qui doivent en imposer à ses collaborateurs, leur faire toucher en quelque sorte du doigt leur médiocrité, leur incapacité : « Allons, messieurs, en est-il quelques-uns — en est-il un seul parmi vous qui n'ayant pas aperçu — ou n'ayant certes pas même cherché à apercevoir cette violation évidente, aveuglante de la neutralité, ce crime
contre l'Allemagne et l'humanité... en est-il un seul,
dis-je, qui ait l’idée d’un moyen pour faire cesser l’intolérable abus? » Un silence de quelques secondes et
À LE 4 s VERTE mel ASS OT MEN ORRS 92 INTRIGUES ET DIPLOMATIES A WASHINGTON
qu'aucun se garderait bien de rompre; puis, du même ton méprisant, tranchant : « Non, certes, non, malheureusement. Est-ce que je puis compter. espérer jamaïis?.… » Quelques bouffées de cigarette. Puis brièvement, militairement, il donne ses ordres, distribue à chacun sa tâche : « Monsieur le conseiller, vous verrez M. Dernburg aujourd’hui même à une heure à l’hôtel Shoreham. Vous luncherez avec lui — gaiement, vous m’entendez? Vous devez donner toujours ici l’impression de la joie. Le triomphe est joyeux. Il faut que partout en public vous montriez que vous triomphez. À ce propos, je dois vous dire, au théâtre, au Keith, on ne vous remarque pas, messieurs, on ne vous entend pas assez. Riez haut et souvent. Je le désire, j'y tiens, vous m’entendez. Je me ferai rendre compte... Donc, monsieur de Hatzfeld, vous obtiendrez de M. le docteur Dernburg qu'il se rende ce soir, par le train de minuit dix, à New-York. Voici le coupon du berth. Il ne devra pas être vu. Dès demain, il fera approcher les journaux par sa voie habituelle. Une page d'annonces signée par quatre cents éditeurs et publicistes américains et étrangers faisant appel au peuple américain, spécialement aux ouvriers qui travaillent dans les usines de munitions ou d’approvisionnements de guerre, leur exposant la rupture de neutralité, le crime... protestant enfin et leur demandant de protester contre les envois criminels. contre les assassinats, par complicité, à distance. Voici le texte. et les signatures. Une annonce payée, page entière, dans trente-deux journaux dont voici la liste. La page paraîtra après-demain.… Vous êtes libres, messieurs. Ah! monsieur de Hohenlohe, un mot encore, je vous prie. » Et tandis que les autres se retirent : « Je compterai sur vous pour faire comprendre à M. le docteur que je dois naturellement rester en dehors de tout cela. Cependant si lui-même juge bon, utile peut-être, et aussi bien pourquoi pas? M. le professeur Münsterberg de l'Université d'Harvard et M. Rid-
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der... si ces messieurs jugent utile d’accentuer par leur éloquence de conférenciers ou leur talent d'écrivains, l'illégalité, la monstruosité de ces envois de munitions — pour moi, certes, je n’y verrais aucune opposition. Mais je laisse à leur jugement, à leur inspiration personnelle. »
Et le surlendemain, 5 avril, la page d'avertissement avec les quatre cents signatures des représentants, médiocres ou inconnus, de presque toutes les nationalités, toutes les races, toutes les religions — excepté les allemande et autrichienne — paraît, en caractères immenses, dans les trente-cinq journaux dont les plus pro-alliés comme la New-York Times, le Philadelphia Ledger.
Ce n'est là, d’ailleurs, que le début d’une nouvelle campagne, un nouveau réseau ajouté aux autres réseaux d’intrigues. Harceler les plus patients, énerver les plus maîtres de soi, en renouvelant sans cesse ses moyens
d'attaques ; enfin, et par accident, fâcher entre eux ou
discréditer dans l'opinion ceux qui l’auront mieux servie, telle sera désormais la préoccupation au centre et au fond de ce que Son Excellence appellera en riant sa « psycho-diplomatie ».
En lançant le professeur Münsterberg sur la piste des « représentations et réclamations » après le docteur Dernburg, l'ambassadeur sait fort bien ce qu'il fait. Et s’il est, en effet, un homme que le comte von Bernstorff déteste de tout son cœur, et autant, s’il se peut, que le prétentieux Dernburg, c’est bien le professeur de psychologie expérimentale à Harvard, le docteur Münsterberg. L'’ambassadeur n'ignore nullement, en effet, que le professeur s’est donné lui-même à maintes reprises, et tout de même que le Herr Doctor, comme un « non officiel ambassadeur de culturale relation » entre l'Allemagne et les États-Unis. Les blessures à notre vanité sont toujours celles que nous supportons moins volontiers. L’ambassadeur allemand les pardonne moins que personne. Du jour qu’il a connu la prétention du « petit Münsterberg »,
l'ambassadeur l’a condamné dans son esprit. Il n’a donc pas été, depuis ce jour-là, de politesses qu'il ne lui ait publiquement faites et pour mieux l’amener où il devra tomber.
C’est une singulière figure que celle de ce professeur allemand, directeur du « laboratoire de psychologie » de la petite université de Fribourg-en-Brisgau, appelé à Harvard en 1892, et qui n’a cessé, depuis lors, de s’insinuer, plus exactement de se presser partout. Doué de l'apparence classique du Herr Professor, qui porte ventre et lunettes, il possède pourtant une qualité, rare chez ses compatriotes, ce que les Américains appellent « mixing » et qui consiste à se faire recevoir et se trouver à l'aise avec tout le monde, dans tousles milieux, partout. Depuis l'inauguration de la propagande allemande aux États- Unis, quelque quinze ans avant la guerre, Münsterberg s’est fait une spécialité de défendre, mettre en lumière, vanter, grossir l’eficiency et la culture allemande. Ses rapports ont plu au kaiser. Il l’a su et, naïvement, il s’en est vanté. Conférencier, faiseur de toasts, publiciste, auteur d'articles, de lettres aux journaux, fort soigneux de sa propre publicité, il est arrivé en ces quinze ans à être considéré comme le représentant officieux de l’Allemagne. Il s’est fait une spécialité des questions importantes de politique internationale, telles que celles de Samoa, de Manille, du Venezuela où l'Allemagne a été ou est intéressée. Il s’est laissé dire, voire il a dit lui-même qu'il était le porte-parole direct du kaiser. Dès le début de la guerre, il a profité de l’importance que confère aux États-Unis la fonction et le titre de professeur d’Université : il a écrit, tranché les questions politiques et diplomatiques, annoncé l'innocence de l'Allemagne, dénoncé la tyrannie agressive de l'Angleterre. Il a écrit un premier livre, America and the war, où il a proclamé dogmatiquement le devoir et tracé la ligne de conduite des États-Unis dans cette guerre. Son activité et celle de sa
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plume n'ont cessé de se développer depuis lors. On l’a vu tantôt à Boston « lecturant » sur « l'impérialisme anglais », tantôt à Philadelphie où le toast au « kaiser pacificateur du monde » a été dactylographié et envoyé à plus de trois cents journaux avant qu’il fût prononcé. Il s’est prodigué plus souvent à New-York et Washington. Là, toujours, il a apporté une idée puissante, un plan magnifique à l'ambassadeur. Celui-ci l’a reçu avec empressement, l'a écouté, s’est enthousiasmé, l’a congratulé, poussé en avant, puis l’a renvoyé à Dernburg, dont il le sait jaloux et qui ne peut le souffrir.
L'une des dernières fantaisies du professeur a été, à
l'occasion d’un meeting d'anciens étudiants, l’invita- …
tion faite, au nom d’un groupe de professeurs, au colonel Roosevelt, chez lui, à Harvard.
Cependant, si le professeur de psychologie a pensé un instant et sans doute l’a-t-il fait et quel triomphe c’eût été pour lui! — convertir, conquérir le colonel à la cause de l’Allemagne, son illusion n’a eu que peu de durée. En effet, au jour dit, le colonel s’est rendu à Harvard. Mais à peine entré dans l’attrayante résidence de Ware Street, et après avoir serré la main que lui tendait le professeur ravi, il a aussitôt déclaré, la voix rude, les yeux plissés, le sourire découvrant toutes ses nombreuses et fortes dents serrées : « Docteur Münsterberg, je suis ravi d’être ici, ravi en vérité. Et j'apprécie la courtoisie de votre invitation... d'autant plus que mon attitude dans cette guerre doit vous être parfaitement connue par mes écrits. » Inutile d'ajouter que la conversation qui a suivi n’a touché que des petits sujets et que le professeur n’a plus soufflé mot de l'Allemagne.
Mais il est de ceux que ni un insuccès n’étonne, ni une rebuffade n'arrête. A peine a-t-il senti le camouflet du colonel qu'il est à nouveau sur la brèche et actif.
Poussé peut-être, approuvé assurément par l’ambassadeur de Washington, qui a trouvé ce moyen d'éviter de
96 INTRIGUES ET DIPLOMATIES À WASHINGTON "à demander pour lui une audience à la Maison-Blanche le professeur de psychologie expérimentale écrit directement au président Wilson. D'un ton où l’arrogance perce partout le mince vernis de respect, il se plaint que, du point de vue de la stricte neutralité, les intérêts allemands soient sacrifiés, piétinés par les États-Unis.
Le président, qui connaît Münsterberg de longue date,
n’a garde de montrer de l’humeur à la leçon qu'il prétend lui infliger. Dans la réponse qu’il lui fait tenir, il lui exprime son étonnement avec son regret, et demande courtoisement que M. le professeur veuille bien appuyer ses dires de quelques faits et d'exemples. Le professeur, inapte à l'ironie, voit déjà sa cause gagnée.
Peu après arrive à la Maison-Blanche un factum volumineux contenant peu de faits, point de preuves, et d’emphatiques commentaires. On ne sait si le président a jamais lu le dossier, voire s’il l’a ouvert. Une lettre autographe accuse pourtant réception et promet d'étudier tout avec la plus scrupuleuse attention. L'étude dure encore. .
Cependant le professeur au reçu de la lettre s’est rendu, solennel, protecteur, à l'ambassade d'Allemagne. Et c’est avec une dignité où pourtant s’épanouit la satisfaction que donne la conscience d’une victoire, qu’il expose à l'ambassadeur ce qu’il a fait et qu’il exhibe finalement la lettre qu’il a reçue.
Le comte von Bernstorff l'écoute avec toute l'apparence de la plus grande attention. Quand il a terminé il lui serre les deux mains avec élan, presque avec émotion, il assure qu'il rendra compte au Gouvernement Impérial de la grande habileté diplomatique déployée et enfin du grand service rendu. S'il est pourtant un trait de caractère que l’ambassadeur connaît bien chez le président, c'est son aversion à être conseillé, repris, sermonné. Le professeur d'Harvard a fait les trois et y a insisté. L’ambassadeur est donc bien sûr qu'il s’est, une fois et pour
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toutes, fermé la porte de la Maison-Blanche. On peut - croire que son élan, sinon son émotion, vient de là.
Incidemment, cette affaire a conduit l'ambassadeur à donner une plus grande attention à celui que, dans l’intimité, il appelle toujours « l’Énigme de la Maison- Blanche ». A récapituler maintenant les faits d'ensemble, M. von Bernstorff reconnaît que tout ce qui a été mené jusqu'ici par la Maison-Blanche, défense ou riposte, a été supérieurement mené. Quant à lui et sur les desseins secrets du président, sur la possibilité de le circonvenir au profit de l'Allemagne, de l’entraîner peu à peu vers le gentlemen’s agreement, il en est encore au même point et ne sait rien. Il s'ennuie de tâtonner et piétiner sur place. Il lui plaît donc, tout pesé, reprendre à son compte, et avec sa manière, précisément cette dernière activité de propagande anti-anglaise, contre laquelle il a mis la Wilhelmstrasse en garde et où le Herr Professor et le Herr Doktor viennent, poussés par lui, de si bien échouer. Il prétend donner à la conduite de l'affaire une toute autre portée avec une autre élégance. Outre la leçon qu'il infligera ainsi, de haut et de loin, à l’un et l’autre comparse de la cause allemande, il essaiera, il mesurera peut-être enfin et au plus juste, la force et l’habileté de l'adversaire troublant qu'il a cru connaître, qu'il a d’abord voulu négliger mais qui, dans le jeu serré qu'il a joué, s’est décidément révélé tout autre et de ceux avec qui il faut compter. Enfin le danger est là. Et c’est ce qui l’attire. Mais il craint surtout l’immixtion maladroite de la Wilhelmstrasse. D'où l’avertissement apparemment désintéressé qu’il insère dans le rapport sur la propagande et qu’il expédie à Berlin. Il a tout prévu, tout préparé et de la façon qui peut davantage émouvoir l'opinion.
C’est à l’une des réceptions de ses amis les journalistes qu’il lance d’abord l'affaire. Après les cigares offerts, avec la cordialité habituelle, il fait connaître du ton