‹ Introduction à l'étude des alliagesChapitre 16 sur 61 · GET · texte numérisé non relu

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enjoué qu’il sait prendre qu’une « grosse anguille est sous roche ». La curiosité ainsi allumée il se récuse de rien dire de plus. « Mais non — mais non — les journalistes sont trop indiscrets, et la nouvelle est de trop d'importance. » La familiarité et la bonhomie appellent les questions. « Si on promettait à M. l’ambassadeur de ne rien dire, certes, on tiendrait sa parole... » Le plus éloquent et le plus spirituel des visiteurs se fait le porte-parole des autres. Il plaide le martyre du pauvre journaliste en quête de l'information qu’on lui refuse. Ses camarades sont aux abois. Et tous gens si discrets ! Il propose une histoire intitulée le Reporter en détresse et le bon ambassadeur, l'ambassadeur rit, se fait prier, paraît céder, ne cède point, parle d’autre chose, revient à son anguille, est supplié encore, semble près d’être enfin convaincu :

- € Allons ! puisqu'on insiste tant. Et puis l’on est en petit

nombre aujourd’hui. Le secret pourra-t-il vraiment être gardé, jusqu’à demain au moins, ou du moins, jusqu’à ce soir? Le lui promet-on? » On lui promettrait bien d’autres choses.

Cependant son attitude change. Le ton de sa voix exprime la gravité, la mortification, la loyauté et la sincérité. Il parle du steamer américain Wilhelmina, chargé de denrées destinées à la population civile d'Allemagne et qui, ayant quitté New-York à la fin de janvier, a été capturé par l'Angleterre, contre le droit des nations. Il est depuis lors détenu à Falmouth sans que le gouvernement américain ait encore réussi à le faire relâcher.

C’est là un fait, l’un de ces documents ou griefs patents, demandés par le président, et que le professeur Münsterberg a ignorés, fait qui, à vrai dire, a passé fort inaperçu partout, mais qui maintenant, et présenté ainsi, prend de. l’importance et de la gravité.

De ce premier et sérieux grief, « exemple regrettable de négligence ou de faiblesse, et qui pourra faire croire … plus tard que le gouvernement américain s’est fait com-

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plice de la violation délibérée du Droit international par l'Angleterre », Son Excellence prend texte pour condamner brièvement, mais en termes sévères, la « rupture de neutralité », accomplie par le même gouvernement américain quand il tolère l'envoi de munitions et d'armes à l’un seulement des partis belligérants.

L’ambassadeur s’est assis sur la barrière de marbre qui entoure le foyer. Il se garde bien de présenter une diatribe. C’est un tableau, ce sont des documents encore, des faits toujours qu’il rappelle ou expose. Ses interlocuteurs seront juges. C’est l’air soucieux, les bras croisés, la main droite scandant les mots, la gauche tapotant l’autre coude, le ton de la voix bas, presque tragique, qu’il prononce, lentement et tandis que les autres ont tiré crayons, calepins et écrivent :

« Les États-Unis sont le seul pays en situation d’exporter du matériel de guerre. Ce fait devrait donner une signification nouvelle à la neutralité indépendante d’une : loi formelle. Au lieu de cela, et en contradiction avec le véritable esprit de neutralité, toute une nouvelle et considérable industrie de matériel de guerre de toute sorte se fonde, est fondée aux États-Unis : non seulement les anciennes usines sont en plein travail, mais, à tout moment, de nouvelles sont créées. Si le peuple américain — je ne dis pas le gouvernement — désire observer une vraie neutralité, il devra trouver les moyens d'arrêter l'exportation d’armes exclusive à l’un des partis belligérants — ou, du moins, il devra se servir de ce commerce d'exportation comme d’un moyen de maintenir, d’imposer le commerce légitime avec l'Allemagne, spécialement le pacifique commerce d'alimentation. »

Il s'arrête, se recueille, se fait relire ; il atténue quelques - expressions dans la première partie concernant la Walhelmina, fait enlever de la seconde le membre de phrase : « Je ne dis pas le gouvernement. » Il garde un instant son attitude pensive, dit enfin : « Messieurs, je m'excuse, j'ai

un lourd travail en retard. » Et, contre son ordinaire, il ne reconduit pas ses visiteurs jusqu’à la porte.

Ce jour même, la déclaration est publiée par toute la presse du soir. L'émotion à Washington, New-York, Boston et jusqu’à Chicago est aussitôt très vive.

C'est la première fois que l'ambassadeur allemand s'exprime ainsi brutalement et presque officiellement sur

une question controversée et particulièrement délicate. Les commentaires des journaux du lendemain parlent

du « mémorandum » publié sans l'autorisation, sans.

même la connaissance du Département d’État, comme un acte « indécent et contre le respect ».

Le New-York Herald assure que « l’action de l’ambassadeur ne peut cette fois être regardée comme une pièce normale d’inconscience teutonique. Ce doit être un acte calculé d’irrespect et de défi au gouvernement américain en même temps qu’une tentative pour égarer les Américains dans l'espoir de détruire la neutralité si soigneusement préservée jusque-là par Washington ». Il conclut demandant que les passeports du comte Bernstorff lui soient donnés au plus tôt. Les autres journaux font chorus. « Aucune autre nation — remarque l’officieux World — ne s’est jamais adressée à une égale en ces termes. Qu'est-ce que cela signifie? »

Les clubs et les salons de Washington s'inquiètent de ce que va faire le gouvernement. Cependant les mieux informés déclarent qu’un mémorandum sans caractère officiel ne demande aucune réponse officielle. C’est l’opinion qui semble également prévaloir au Département d'État.

Et c’est bien sur quoi l'ambassadeur a compté. Certes il était tout prêt à tout démentir et avec toute l’indignation de la bonne foi surprise si l’affaire eût tourné au tragique. L’excuse était prête. Comment le gouvernement eût-il pris ombrage d’une conversation traduite par des journalistes ! Mais combien il préfère que les choses

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n'en soient pas venues là! Les deux buts qu’il poursuivait sont atteints. Le premier était de mesurer la force d’indignation du peuple américain sous une injure directe et aussi bien la force de tésistance de son gouvernement. Il a mesuré l’une et l’autre. Et les résultats ici et là lui paraissent hautement satisfaisants, Le second de ces buts était de plaire au peuple allemand, en lui montrant la fermeté du représentant de l’Allémagne à défendre ses intérêts et, par contre-coup, de fournir un thème aux propagandistes pacifistes de l Allemagne aux États-Unis et de bonnes raisons aux discoureurs et oräteurs de carrefour. Là aussi le but est atteint. Les gazettes d’Allemagne n’attendent pas davantage pour amplifier’ l'incident et louer l’ambassadeur. La bonne propagande st semée, elle croîtra par la suite.

Ce sont ces buts, ce sont ces résultats qu'il expose D © de jours après, et l’indignation publique calmée, devant le Herr Professor et le Herr Doktor convoqués tout exprès dans son salon du Ritz-Carlton à New-York. Et il expose avec le ton hautain et sans réplique qu'il sait prendre avec les inférieurs, les maladroïts, les faibles, les niais.

La joute a été rapide. A peine une passe, et la victoire lui reste.

I1 profite de l’occasion pour signaler à l’un et l’autre de ses « associés » la contre-propagande fort habile qu'une petite feuille du New-England, le Providence Journal, vient de lancer contre l'Allemagne. Très adroïitement le journal, qui évidemment n’est qu’à son début de campagne, déclare, dans un article de tête paru le matin même, que l'ambassade allemande, directement par ses agents, a déjà dépensé des millions pour subvenir à un

vaste complot de publicité. Ce complot, suivant le journal,

- a trois buts distincts : 1° discréditer la loyauté et l'esprit de justice du gouvernement américain ; 2° fabriquer des preuves afin de montrer que les Alliés violent constam-

ment la loi internationale ; 3° effrayer le Congrès par la

menace que, lors de la prochaine campagne électorale, non seulement les germanophiles, mais tous les étrangers d’origine allemande aux États-Unis joindront leurs votes pour faire échouer l'élection de tous les candidats du parti qui aura toléré l'expédition de munitions et autres objets de contrebande aux Alliés.

L’ambassadeur lit cet article au docteur et au professeur. Il ne récuse nullement l’authenticité des faits. Il conclut seulement, bref, hautain : « Il faudra naturelle-

ment voir la source. à l'ambassade anglaise, pour l’achat

des informiations, et, chez nous, pour la vente. Aussitôt

. la Quite » trouvée chez nous, exécution immédiate. De

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cela ‘je me charge. Vous approcherez l'éditeur du Proui-

ee Journal... Il faudra y mettre le prix. Je suivrai

‘affaire. » Et un salut bref donne congé.

Le surlendemain, et comme pour faire suite aux prétentions contenues dans le mémorandum, paraît dans le New-York World une interview du général von Bernhardi par le correspondant du journal à Berlin, M. von Wiegand. Méthodiquement et quoique l'interview soit donnée comme « prise par surprise », l’auteur fameux de /’Allemagne et la prochaine guerre expose que « l'Allemagne victorieuse, bien loin d’être un danger pour l'Amérique, lui apportera sa force et son désintéressement pour lutter contre la tyrannie croissante, mondiale de l'Angleterre : certes, lui-même n’a jamais été partisan de la guerre pour la guerre, mais la période des guerres n’est pas finie et elles ont leur influence bienfaisante sur l’évolution du monde et de la civilisation. L'Allemagne n’a pas plus voulu la guerre qu’elle ne veut actuellement la conquête des nations ou la maîtrise du monde. » Tel est le thème développé par le général allemand et qui sera repris, paraphrasé, répandu à l'infini par la propagande allemande.

L'interview a été, bien entendu et dans tous ses détails,

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imaginée, organisée, demandée de Washington par l’ambassadeur. Le comte von Bernstorff sait, en effet, que la réputation de science et de largeur de vues du général von Bernhardi a été et reste encore bien établie aux États- Unis. Les milieux intellectuels, même les plus pro-alliés, : ne peuvent se défendre d’une réelle considération pour le critique historien et prophète militaire allemand. Si ce qu'il dit n’est donc pas pris tout de suite et par tout le monde comme l'expression la plus exacte de la vérité, du moins cette vérité en sera-t-elle ébranlée auprès de quelques-uns ou de beaucoup. Le mensonge quand il vient de haut, opère comme la calomnie. S’il n’atteint pas tout le monde, du moins certain doute subsiste après lui. L'esprit des hésitants, des faibles en est ému. Tous enfin se font ses complices qui se décernent volontiers à eux-mêmes un brevet de plus grande clairvoyance chaque fois qu'il leur est donné de répéter, au cours du jour, la fausseté qui leur a été habilement présentée le matin.

. Malheureusement, et comme toujours, on dépasse les instructions de l'ambassadeur de l’autre côté de l'Océan. Et l'initiative ou l'excès de zèle de la Wilhelmstrasse annule, pour un temps du moins, le bon effet de la déclaration.

Dès le lendemain, en effet, le même correspondant du New-York World envoie de Berlin une autre interview. Cette fois c’est le directeur et grand chef de la Hambourg American Line, Ballin, qui parle au nom du kaiser luimême. D'’assez prolixe façon, Ballin développe le thème que l'Angleterre et sir Edward Grey auraient pu empècher la guerre s'ils l'avaient voulu. Et comme ils ne l'ont point voulu, ils doivent donc porter toute la responsabilité de cette guerre dans le présent et l'avenir. ,

Qui veut trop prouver ne prouve rien. Et dès le lendemain le London Times publie une lettre antérieure du même Ballin et qui est en complète contradiction avec la déclaration actuelle. Cette lettre, envoyée au London

ie INTRIGUES ET DIPLOMATIES A WASHINGTO de.

Times le 2 août, publiée dans le numéro du 12, insistait

sur le fait que « la Russie seule avait imposé la guerre à

l'Europe. La Russie seule devait porter le poids entier de la responsabilité ». La première lettre est immédiatement reproduite par toute la presse américaine et reproduite en même temps que l'interview. Le bon sens améri- cain donne raison à l'Angleterre. L'effet de l'interview Ballin se tourne contre le kaiser et l'Allemagne et tue immédiatement l'effet en puissance de l'interview Bernhardi.

On a su de bonne source qu’à la lecture de l'interview Ballin et de la lettre du London Times, l'ambassadeur d'Allemagne était entré contre la Wilhelmstrasse dans

l’une de ces rares et olympiennes fureurs qui étonnaient toujours ses collègues et ses intimes, et dont ses inférieurs immédiats supportaient le premier et le second choc.

Pour une fois, l'Angleterre avait joué vite, en même temps qu'elle jouait serré et au plus fin. Grâce au London Times et à l’innocente complicité de la Wilhelmstrasse, la très habile préparation d'attaque de l'ambassadeur se trouvait neutralisée et à bas. Le coup parut à ce dernier d'autant plus dur qu’il lui était porté dans un moment qu'il savait plus critique et à la veille d’un assaut qu’il considérait déjà, aussi bien quant à sa propre politique que quant au sort de la guerre, comme décisif.

Telle se manifeste l’activité diplomatique du comte von Bernstorff durant les premiers mois de la guerre.

Il serait injuste pourtant de voir son attention et son action bornées là. On a vu que la propagande par le fait, les complots (et non plus seulement les intrigues) contre les envois et les transports de munitions, les attentats au Canada, les révolutions aux Indes l’ont depuis longtemps occupé. Il a, d'Allemagne et de Potsdam, rapporté un programme complet d'action directe contre les Alliés et, incidemment, contre les États-Unis. Si, la machine mise en train, il a laissé les détails de l'exécution à ses Attachés

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