‹ Introduction à l'étude des alliagesChapitre 19 sur 61 · RO A RP PET PACE ET E · texte numérisé non relu

RO A RP PET PACE ET E

GHAELTREZV

La nouvelle du coulage est connue à New-York le 7 mai, un peu avant deux heures.

C'est d’abord une rumeur imprécise, comme un premier frisson qui passe, downtown (x),sur le Stock Exchange, secoue un instant les bureaux, les restaurants, les clubs, mais laisse généralement le monde incrédule.

Cependant, et presque aussitôt, les crieurs de journaux se répandent par les rues, courant, hurlant les « extras ». Les manchettes, en capitales d’un pied, fixent les regards. Les titres sensationnels angoissent subitement les esprits, poignent les cœurs. De minute en minute, les éditions se succèdent. Toutes sont d’ailleurs aussi pauvres en précisions qu’en détails.

C’est l’heure de la rentrée des bureaux après le lunch. Les rues sont vite noires de monde. Tout le down town n'est qu’une fourmilière nouvellement remuée. Et voici que tout ce monde, groupes d'employés, girls élégantes | aux robes courtes et chevilles fines qui déambulent se tenant par la taille, dactylographes, employées, secrétaires, commis, comme saisis en même temps d’une même pensée, poussés par une même impulsion, se hâtent, se poussent, se précipitent vers State Street, où la Compagnie Cunard a ses bureaux. Une mer humaine s'immobilise là.

(x) Appellation donnée au quartier des affaires de New-York.

. INTRIGUES ET DIPLOMATIES A WASHINGTON ä

On attend. On regarde indéfiniment la même dépêche afñchée sur le tableau. Il faudra longtemps avant que cette première foule se disperse. Au cours de l’aprèsmidi et à mesure que la catastrophe sera connue dans la ville haute, elle se renouvellera ; elle ne diminuera pas. Des gens stationneront à cette même place toute la soirée. D’autres Rp leur place, qui y seront toute la nuit.

Le plus curieux aspect de New-York pourtant, en ces heures d’angoisse, est assurément celui qu'offrent le Stock Exchange et Wall Street.

Là, moins qu'ailleurs, d’abord, on a cru à la réalité du coulage. L’habitude des rumeurs sensationnelles, lancées en clôture, a tout de suite mis en méfiance et en doute. On a flairé la grosse aventure à la baisse. C’est par acquit de conscience, et en plaisantant pour s’excuser, que l’un des agents de la banque Morgan a téléphoné à la Com-

. pagnie Cunard. Cependant, dès qu'on l’a vu se lever, trop

… précipitamment, le sourcil soudain barré, mâchonnant son

cigare, et jeter nerveusement des ordres de vente, d’abord importants, puis, tout de suite, trop vite, colossaux, l’impressionnabilité des gens de Bourse, qui n’en demande généralement pas tant, a tout de suite été au point extrême et l’a dépassé. La panique a commencé. Elle ne fera plus que croître jusqu’à la clôture et après.

En moins d’une demi-heure, plus de cinquante millions de dollars en valeurs sont jetés sur le marché. Les plus sûres et les plus fortes sont atteintes. La Bethleem Steel C° tombe de 150 à 130 entre deux et trois heures. Dans le même temps, la Baldwyn Locomotive C° perd 11 points; la Westinghouse Electric C9, 20; la Union Pacific Rd, 6 3/4 ; l'Amalgamated Copper C° perd 10 3/4; et les autres à l'avenant. Les ventes, à trois heures, montent à 115000000 de dollars et les cotes sont de 5 à 20 points en perte sur les cours de la veille.

Autour du Stock Exchange, les bureaux des agents

de nie sont inondés, submergés d'ordres de vente qui arrivent, par télégrammes, de tous les points du pays: Les employés, affolés ou débordés, sont impuissants à répondre aux appels téléphoniques, voire à transmettre les ordres qu'ils reçoivent. Les #ichkers qui, dans chaque bureau, restaurant, club, enregistrent automatiquement les cours, donnent des cotes fausses par vingt minutes de retard, tant les ventes sur le marché se précipitent et les cours rapidement dégringolent. Les taux des assurances maritimes, d’une minute à l’autre, s’écrasent. Bien après la clôture, les télégraphes engorgés transmettront, encore et encore, des ordres de vente.

Durant toute l’après-midi et la soirée, l’agitation ne fait que croître. Wall Street, Broadway et Nassau grouillent de gens pressés ou courant. Dans les grandes banques, des conseils d'administration se réunissent hâtivement pour examiner la situation, étudier les moyens d’enrayer la panique.

Le soir vient sans que l’animation cesse.

Toute la nuit — fait sans précédent dans les annales de Wall Street — tous les bureaux restent éclairés. Les employés, consignés, travaillent à établir les bilans des faillites et des pertes.

Ce qui se passe à New-York se passe, ce même jour, ailleurs et partout.

Dans tout le pays, au même moment, et comme s’enflamme d’un coup un bassin d’alcool, c'est d’abord la même incrédulité, la même stupeur, à laquelle succèdent vite la même indignation et la même révolte. À Chicago, à Saint-Louis, à Kansas City même, où, si la majorité

- de la population est plutôt germanophile, du moins l'élite,

la « société » et les clubs se donnent l'élégance d’être pour les Alliés, on commente violemment «l'outrage allemand ».

Dans les villes nettement germanophiies, Cincinnati, | Milwaukee, Saint-Paul, les journaux hésitent à défendre l’acte de l'Allemagne ou le font timidement. Même malaise

à San-Francisco, dans la Californie (1), dans le Washington.

Le même vent d'angoisse a passé sur tout le pays.

Que fait en ce moment l’ambassadeur d Allemagne? Il est à New-York, dans son salon du Ritz-Carlton, où il se fait rendre compte, de demi-heure en demi-heure, par ses messagers, et plus souvent par téléphone, de ce qui se passe dans la rue et d’où en est l'opinion.

C’est là que le découvriront, assez tard dans la matinée du lendemain, le bataïllon des reporters qui l’ont cherché et fait chercher à Washington en vain. A peine l’ont-ils « logé », ils s’élancent aussitôt vers l'hôtel où ils se croient sûrs d’être reçus. Mais ils se heurtent là à une consigne sévère. Et s’ils n'avaient la bonne fortune de rencontrer et faire parler l’un des attendants de l’ambassadeur, valet de pied allemand attaché par l'hôtel au service

(x) À Los Angeles une scène curieuse se produit. C’est le jour de la Fiesta annuelle qui, comme toute fête américaine, comporte un cortège, une parade, avec chars allégoriques, musiques, uniformes, costumes. Les corporations doivent, selon l’usage, défiler par les rues de la ville. La branche Los Angelienne de la German American AlHance a annoncé sa participation. Avec tout le tact germanique, elle a préparé sa parade. Celle-ci se compose d’un grand char allégorique où des membres de l’AZliance, tous en costumes de soldats, avec le casque à pointe, se pressent autour d’une Germania aux formes opulentes qui serre le drapeau allemand et les Sfars et Stripes sur son cœur. Tous les figurants ont la face réjouie, l’attitude martiale, l’air vainqueur. Quatre automobiles suivent remplies d’autres soldats, d’autres vainqueurs. Tous chantent à pleins poumons le Wacht am Khein. Aux deux portières des automobiles se balancent d'immenses pancartes portant les deux dates 1871-1915. En d’autres temps le cortège eût sans doute passé

inaperçu. Sous le coup de la catastrophe qui vient d’être connue, qui a

déjà été commentée, le public s’indigne. A peine le cortège a-t-il paru, des protestations se font entendre. La foule se fait menaçante. La police doit intervenir. Le Wacht am Rhein s’interrompt brusquement. Le drapeau allemand est enroulé sur sa hampe. Comme par enchantement, les casques disparaissent, La Germania ne tient plus que

les bandes étoïilées, dont elle se drape comme d’un manteau sauveur. - Finalement les autos quittent le cortège, décrivent une courbe et leurs équipes tassées, courbées, silencieuses, effarées, filent grand train en

arrière.

NT NCPER

L'AFFAIRE DE LA « LUSITANIA » an

particulier de Son Excellence, sans doute s’en retourneraient-ils comme ils sont venus. De ce personnage pourtant, ils apprennent qu’une conférence a eu lieu le matin . même dans le salon de la suite qu’occupe Son Excellence, et à laquelle ont assisté l’un des conseillers de l’ambassade, Herr Haniel von Heimhauser, le directeur de la Hamburg American Line, Julius S. Meyer, et l’important banquier Jacob H. Schiff. La conférence, malheureusement, a eu lieu à huis soigneusement clos. Et bien qu'il soit vraisemblable que la prochaine attitude de l’ambassadeur et la conduite des autres y aient été fixées, on ne peut leur rien dire de plus.

Cependant qu’ils se poussent derrière la porte du salon vide, le comte von Bernstorff s’entretient tranquillement, dans sa propre chambre, avec le représentant du New- York American, à qui il pose, ou plutôt il dicte, et pour la publication mondiale, les questions suivantes :

« Etes-vous positivement sûr que la Lusitama a été torpillée? Quelles preuves ont été fournies qu’une torpille a pénétré dans la chambre des machines et une autre dans la chaufferie de la Lusitania, comme le racontent les journaux? D’après quelle autorité 2-t-on affirmé que le navire a été coulé par un sous-marin allemand? Quelles sont les preuves légales qui confirment cette déclaration? »

Semer le doute pour gagner du temps a toujours été une règle élémentaire de la diplomatie allemande. Nul ne l’a mieux observée que le comte von Bernstorff.

Il a été décidé, dans la conférence du matin, qu'il retournerait au plus tôt à Washington et pour y donner d’abord la même impression. Un incident pourtant, qui pourrait être grave, risque de le retarder et de compromettre tous ses plans. Dans la gare de Pennsylvania il est reconnu et tout de suite entouré par une foule qui devient vite hostile. On se presse autour de lui jusqu’à gêner ses mouvements. Les reporters sont au premier

rang et le harcèlent de questions. Il veut se dégager. Sans l’aide de ses porteurs, il n’y pourrait parvenir. Il court à la cabine publique de téléphone. Il réclame l’aide de la police. Il sort en hâte, oublie de payer le prix de la communication, prend le préposé qui court le lui réclamer pour l’un des journalistes qui l'ont assailli tout à l'heure, lui crie avec fureur qu’il n’a rien de plus à lui dire, bous-

cule l’homme stupéfait, disparaît par une porte qu’un .

contrôleur lui ouvre, descend l'escalier en courant, ne reprend respiration que dans le Pullmann et tout à fait ses esprits que le train une fois parti.

Quelles furent ses réflexions pendant les cinq heures de voyage? S’inquiéta-t-il du tour que prenaient les événements et du discrédit, pour n’en pas dire plus, où l’Alle- : magne s'était, à son instigation, jetée vis-à-vis de l'opinion américaine? Ne vit-il qu’une occasion intéressante de jouer avec cette opinion pour la retourner et l’amener finalement à s’accorder avec le désir allemand? Aperçut-il un moyen inespéré de se débarrasser de l’horripilant Dernburg? Peut-être l’un ou l’autre ou sans doute tous les trois. Toujours est-il que, lorsqu'il débarque à huit heures sur le quai de l’Union Station, son plan est fait. Et c’est souriant, avec son habituel air de triomphe, qu'il accueille, dix minutes plus tard, ceux qui, une partie de l’après-midi et toute la soirée, l’ont attendu à l’ambassade.

Auprès d'eux, en toute aisance, il renouvelle ses assurances du matin. Il assure qu'il ne sait rien que ce qu'ont : publié les journaux du matin. Quant à lui, il croit, il est sûr qu'il y a eu erreur et que cette erreur s’expliquera. Il | plaisante même de cette erreur, tant il est sûr qu’elle existe. Tapotant son avant-bras, effilant son nez, il demande comment un pauvre petit sous-marin de quelques tonnes, ayant un équipage d’une vingtaine d'hommes, pourrait couler un géant de la mer anglais comme la Lusitania. Très habilement, devant des yeux passionnés …

de sport, il place la question sur le terrain sportif. C’est le champion le plus faible qui est venu à bout de son adversaire de poids lourd. David a fait mordre la poussière à Goliath. Le rétiaire, agile et léger, a abattu le magnifique gladiateur.

Dans les salons et le télé-salon, où il se rend ce même soir, c'est au sentimentalisme américain qu'il s’adresse d'abord. Il met toute la faute sur le dos de l’Angleterre. Il montre cette Angleterre affamant par son blocus les femmes, les enfants innocents de l'Allemagne. Et, à supposer contre toute vraisemblance que le coulage se fût produit du fait de l’Allemagne, cette Allemagne ne seraitelle pas excusable, mise ainsi par l'Angleterre dans la nécessité de se défendre comme elle peut, et par des moyens qu'elle-même certes réprouve et déplore, de lutter pour son existence, pour celle des femmes, des enfants allemands? C’est encore la même thèse qu'il soutient et développe, dès sa rentrée à l'ambassade et par téléphone, avec son ami le secrétaire d'Etat Bryan.

Tout irait bien pour l'instant et il gagnerait sans doute le temps qui lui est nécessaire pour retourner l'opinion et . préparer son attaque si deux maladresses de ses acolytes ne venaient suréxciter encore et trop tôt cette opinion et rendre à lui-même la tâche plus difficile.

Sans doute a-t-il été décidé, dans la conférence du Waldorf, que tout devra être fait pour dégager la responsabilité directe de l’Allemagne en même temps qu’on chargerait indirectement celle de l'Angleterre. Et c’est donc pour se conformer à la ligne de conduite générale que le New-York American reproduit photographique-

ment le lendemain, et croyant bien faire, la note d’Auertissement aux passagers de l'Océan de l’ambassade impé-

riale à côté de l'horaire des départs de la Compagnie Cunard, et telles que l’une et l’autre ont paru dans la plupart des journaux de New-York, deux semaines aupa-

ravant.

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