‹ Introduction à l'étude des alliagesChapitre 2 sur 61 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

s’avance vers l’ouest. Pour s’en faire idée, il faut traverser ou survoler de nuit les grandes villes : Harrisburg, Pittsburg et suivre la voie du chemin de fer de Pensylvania jusqu'à Chicago. Ce ne sont qu’usines, hauts four- … neaux, d’abord espacés, puis qui se rapprochent, s’agglomèrent, forment enfin une double barrière de feu, un embrasement fantastique, terrifiant, et qui, par moments,

s'étale, troue la nuit de flamboiements muets ou bien illumine le ciel, jette sur l’horizon des lueurs d'incendie. Des villes, de brusques aperçus de travail et de feu se succèdent. Tantôt de longues rangées de cheminées jumelles s’étagent surmontées du panache dansant des hautes flammes multicolores. Tantôt les formidables creusets des hauts fourneaux, gigantesques bols incandescents, projettent incessamment les énormes geysers

d’étincelles éblouissantes qui éclairent, haut dans le ciel, d’épais rideaux de fumées mouvantes. Ou bien ce sont d’interminables alignements de chaudières et de chaufferies, de vapeurs et de bouches rutilantes. Ici, des pièces fulgurantes de métal incandescent se déplacent, glissent, à toute hauteur, sur des rails invisibles, strient l’obscurité plus noire. Là, des nappes de feu luttent et se tordent. Durant la nuit entière, c’est la même hallucinante, infernale vision qui tient le spectateur en éveil et frémissant,

. vision magnifique de l'Amérique industrielle en travail pour la consommation du monde. |

Chicago the wonderful! le vrai cœur des États-Unis, tout de même que Moscou fut celui de la Russie. A voir l'immense cité au bord du lac vaste comme un océan,

avec sa Lakeshore Drive attrayante comme la Corniche, avec sa ceinture de quarante-trois milles de magnifiques parcs, avec son quartier des affaires qui à certaines heures semble une fourmilière nouvellement remuée, avec ses abattoirs colossaux, Mecque des caravanes de bestiaux que les trains déversent à raison de trois mille deux cent vingt wagons par jour, avec son étonnante

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iv INTRIGUES ET DIPLOMATIES À WASHINGTON

vie sociale et municipale, développée, perfectionnée sans cesse par l'Association of Commerce, véritable francmaçonnerie du commerce honnête, qui a ses ramifications dans toutes les villes de tous les États de l’Union, et qui s’occupe de tout, des améliorations et de la beauté des

villes, de la création d’hôpitaux et des œuvres de charité,

du développement de l'esprit public chez le peuple américain. À voir fonctionner, vivre tout cela, combien il : devient difficile d'évoquer par la pensée les trois huttes qui, voici point encore cent ans, furent le départ de cette ville effarante, balayée complètement, une fois, en une

nuit, par le plus formidable incendie et tout de suite et

plus magnifiquement reconstruite.

Poursuivant toujours, en ligne d’abeille, la route et inclinant à peine vers le sud-ouest, c’est maintenant le riche Missouri, le fertile Kansas, aux plaines illimitées et qui, quand vient l'été, semblent un seul océan d’épis blonds dorés qui, d’un horizon à l’autre, ondulent dans le vent. Deux grandes villes : Kansas-City, Saint-Louis, aux avenues larges bordées de homes palatiaux, entourées de parcs immenses, toutes deux rivales par la richesse, toutes deux greniers d’abondance et marchés de céréales du monde.

Mais le spectacle change. Les cultures s’espacent. C’est maintenant une plaine poussiéreuse, une longue bande aride, chauve, inculte, inhabitée, où s'élèvent par endroits des bosses de terre nue et que bordent au loin des mon-

tagnes abruptes. De loin en loin une maison chétive, le

plus souvent abandonnée, entourée des restes d’une culture avortée. Plus haut, dans la montagne, des exploitations minières en pleine activité. Des trains apportent, de loin, l’eau aux gares isolées. Puis le sauvage et grandiose Grand Canyon, le spectacle le plus désolé, et, il semble, la limite du monde. C'est le Désert, qui s'étend du nord au sud, départage le pays mieux que ne fait, pour les eaux, la barrière immense, presque terrifiante des Rocky-

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Mountains qui surgit brusquement, dresse sur la plaine et par delà la fourrure des pins et l’émeraude des lacs, la forêt nombreuse de ses pics neigeux.

Le chaos formidable de la grande chaîne des Rocheuses franchi, le terrain s'étend, s’aplanit en pentes douces, se couvre d’une végétation tropicale d’une richesse incomparable, vergers d’orangers, d’ananas, de pêchers, qui. alternent avec les vignobles, parsemés de bungalows bleus, jaunes, rouges, de toutes couleurs crues et qui s’harmonisent à ravir sous un soleil rarement voilé, entre la dentelure azurée des cimes des Rocheuses et l’azur du Pacifique. Les ports jolis: San-Francisco, Seattle, Portland, qui s’échelonnent sur la côte aux barrières d’or, sont les points de départ ou les terminus des grandes routes commerciales de la mer vers l’Extrême-Orient, le Japon, la Chine, les Philippines et aussi bien vers l’est, par Panama, et vers le sud.

En ce pays, ainsi comme naturellement départagé en quatre grandes bandes inégales, et dont trois au moins si merveilleusement riches, cinquante-cinq races sont représentées. Autant ou plus de dialectes sont parlés. Parmi cette mosaïque de nations, si diverses par les inclinations et la culture, quels ont été, depuis la guerre, vis-à-vis de la guerre, les sentiments dominants?

Sur la mince bande de l’Atlantique, et seulement dans ‘les grandes villes, une élite intellectuelle a pris tout de suite à la guerre un intérêt qui a été guidé tantôt par la plus généreuse et émouvante sympathie pour la France, quelquefois par le sens des affaires, ou bien par la politique ou encore par tous les trois. Dans le Moyen-Ouest, et excepté chez les nationaux et les originaires d’Alle-

magne, la guerre a fait le sujet des conversations de clubs …

ou d’après-dîner. Dans l’ouest elle a été ignorée. Au vrai, et autant dire partout, l'indifférence de l'opinion américaine vis-à-vis de la guerre a été foncière, écrasante, absolue.

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vI INTRIGUES ET DIPLOMATIES A WASHINGTON =

Sur cette opinion deux hommes surtout ont, dès le

début de la guerre et sans cesse, pressé leur influence et

exercé leur action.

Se connaissant d’abord peu, ou se méconnaissant mutuellement, ils ont lutté pour se concilier les sympathies ou les capter, courtisant l'opinion ou la bousculant, voire la brutalisant. Chacun a donné tout son effort, l’un avec son hypocrisie et sa perfidie, l’autre avec sa droiture

et son sentiment de la justice, pour diriger cette opinion, …

la conduire enfin vers l’un ou l’autre des deux pôles exactement opposés où chacun voulait qu’elle fût.

La diplomatie a été leur champ clos. La lutte s'est

continuée, poignante, aux péripéties nombreuses. Tantôt l’un paraissait l'emporter, alors que l’autre ne prétendait

fléchir que pour mieux préparer le coup qui devait lui

assurer la victoire. L'enjeu ne fut rien de moins que la liberté du monde.

L’agresseur était le représentant à Washington du gouvernement impérial, S. Ex. le comte von Bernstorff. Le défenseur de la Justice et de la Liberté fut M. le président Woodrow Wilson.

Une extraordinaire aptitude à créer, multiplier et enche-

vêtrer les intrigues ; une étonnante habileté à conduire toutes ces intrigues de front et à surveiller chacune

comme si elle était seule, comme si d’elle seule dépendait tout le succès cherché, à la suivre enfin et la pousser dans …

les conditions et les situations les plus diverses, et en .

telle sorte que rien n’y fût jamais laissé au hasard, mais que la bonne foi sans cesse affirmée s’y présentât comme le moyen plus ordinaire de duper, la nonchalance comme un calcul, la maladresse comme un piège, et l’aveu de la défaite comme une perfidie; une rare duplicité enfin avec une parfaite aisance et un grand charme des manières : telles furent les qualités diplomatiques excellentes qu'a fait paraître sans cesse le comte von Berns-

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| torff et qui sauvèrent parfois les destinées de l’Allemagne aux États-Unis. Il serait puéril de nier que son action,

qui s’est exercée souvent contre les désirs et parfois contre la volonté de son gouvernement, mais toujours

. pour le mieux des intérêts de son pays, a été considérable.

Ea plus grande erreur diplomatique de l'Allemagne a

. paru dans l’entêtement de la Wilhelmstrasse à n’avoir point voulu voir, comprendre, suivre le génie de son

ambassadeur. On dira que ces erreurs-là sont de toutes

les diplomaties comme de tous les temps : et, certes, on

dira bien. Cependant, et à considérer les effets plutôt que les causes, et à n’envisager que l’histoire, c’est ce

. malentendu qui laissera la réputation de l’ambassadeur » allemand intacte et mettra finalement les affaires de

l'Allemagne au pire.

Une surveillance constante de soi et de l’adversaire ; : une lenteur voulue à former son jugement ; mais, ce jugement une fois formé, une obstination que rien ne peut plus ni vaincre ni faire dévier ; une rigidité de principes inflexible ; une autorité absolue, une habileté plus grande à réprimer un écart de sentiment qu’à retenir une parole hasardée, voire dangereuse et dès lors que la vivacité de l’image ou l'opposition des termes, ou seulement l’assemblage joli des mots, bref la forme littéraire a séduit

. d’abord et continue de plaire ; une patience acquise et, le plus souvent, contrôlée par la volonté ; une implacable

mémoire des injures ; une rare aptitude à gouverner les

- masses, non par la chaleur d’une parole qui soulève l’en-

thousiasme d’un moment, mais par l'étude, l'éducation

. ou la sollicitation des goûts et de la nature — jamais des

appétits — de ces masses ; une inclination presque mys- … tique à croire à la bonté foncière de cette nature et à son relèvement toujours possible ; donc une certaine complai- … sance pour le rêve et l'utopie ; une plus forte et plus nette conscience des réalités dans les moments critiques : telles

furent les rares qualités, les moindres défauts, qui ont fait du président Wilson d’abord un politicien exceptionnel, puis un homme d’État à l'influence sans cesse croissante, au prestige, devant le monde, vraiment incomparable.

Ainsi se présentent déjà devant l’histoire, et dans les grands traits de leur caractère, les deux hommes qui ont conduit la tragédie diplomatique aux États-Unis du mois d'août 1914 à la fin de janvier 1917. Tous deux ont mis au service de leur pays tous leurs dons naturels, leurs capacités, leurs forces. Il pourra paraître que le premier de ces hommes restera, pour l’historien de l’avenir, comme l’un des virtuoses les plus étonnants de l’histoire diplomatique. A l’autre, non seulement son pays, mais la civilisation et l'humanité pourront demeurer redevables.

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