LES COTONS AMÉRICAINS ET LA CONTREBANDE DE GUERRE
On se rappelle cette affaire.
Il n’en a paru d’abord qu’un différend, d'ordre com-
mercial, sur un point de droit international. Les deux intéressés directs étaient le Département d'État de Washington et le Foreign Office anglais. Les intéressés
moins directs étaient l'Allemagne et les Alliés. Il a pris
quelque temps pour apercevoir l'intrigue née de ce différend, son organisation savante, enfin son but qui ne
tendait à rien de moins qu’à brouiller l’Angleterre et ses
alliés avec le gouvernement de Washington. Si l’on a aperçu à temps ce but, ce ne fut cette fois/ni par la faute de l’Allemagne ni par la perspicacité des Alliés. On connaît le point de départ de l'affaire.
Les cotonniers des États du Sud faisaient, depuis le
début de la guerre, et immédiatement avant, gros com-
merce de coton avec l'Allemagne. Que l’Angleterre et ses alliés eussent un pressant intérêt à arrêter ce commerce, à empêcher le coton, ingrédient essentiel d’explosif, à passer en Allemagne, il paraîtra futile d'y insister.
La solution la plus simple, aussi la plus rapide, eût évi-
demment été de mettre le coton sur la liste des contrebandes de guerre. Cependant, de ne l'y point mettre tout
à coup, ne l’y ayant point placé d’abord, l'Angleterre
avait plusieurs raisons. L'une était raison de principe : déclarant en effet brusquement le coton contrebande, et
140 INTRIGUES ET DIPLOMATIES A WASHINGTON ne l’ayant pas fait d’abord, l'Angleterre se voyait agissant arbitrairement, violant le Droit International et, par le précédent créé, autorisant, sanctionnant par avance
d’autres violations et de pires de la part de l'Allemagne.
Deux autres motifs étaient d'ordre économique. L’An-
gleterre voulait surtout ne troubler point le commerce
d'exportation des États-Unis. Elle désirait aussi que les
nations neutres continuassent de recevoir, comme par
le passé, leur fourniture normale de coton américain.
D'autres raisons encore, celles-ci d'ordre diplomatique et
historique, lui paraissaient tout aussi sérieuses. Au temps
de la guerre russo-japonaise, en effet, l'Angleterre avait,
ou peu s’en fallait, fait défense à la Russie de placer le
coton sur la liste des contrebandes de guerre. Il lui répu-
gnait donc aujourd’hui, et ses vues ayant changé avec
ses intérêts, de prendre une position diamétralement contraire. Enfin, il existait une Déclaration de Londres, où étaient énumérés et précisés les articles qui, en aucun
cas, ne pourraient être déclarés contrebande, et qui met-
tait le coton parmi eux. Sans doute, cette Déclaration
n’avait jamais été formellement annoncée par le gouvernement anglais. On pouvait donc ne la considérer point officielle ni l’invoquer comme décisive. Mais elle existait.
Elle marquait fort nettement une position très ferme. Elle
restait embarrassante, pour n’en rien dire de plus. Et,
sans doute encore, l'Angleterre pouvait faire valoir que les conditions mêmes de la guerre, qui contribuent à
créer les lois de la guerre, avaient changé depuis le confit russo-japonais et depuis la Déclaration de Londres; elle
pouvait ajouter que nécessité nouvelle crée nouvelle loi.
Mais c'était la position même qu'avait depuis longtemps assumée l'Allemagne. L’Angleterre s’y était aventurée un
très court instant. On le lui avait aussitôt et fort vivement reproché. Elle s’en était retirée sans insister davantage.
Pour se tirer enfin d'affaire, en sauvegardant ses inté-
LES COTONS AMÉRICAINS. 141 rêts, elle avait issu, le 15 mars, des Orders in Council ou ordonnances assez bâtardes, qui, sans déclarer le coton contrebande, le traitaient cependant à peu près comme tel, le retenaient dans les ports anglais, en autorisaient, sous certaines conditions, la vente dans les Cours de prise, gênaient décidément le trafic. Ces ordonnances avaient naturellement soulevé un fort mécontentement chez les cotonniers producteurs. Les choses en sont là quand l'ambassadeur allemand s’avise qu’elles vont assez mal pour l'Angleterre. Il résout tout aussitôt de les conduire au pire. ; Par ses intermédiaires habituels, il fait approcher les
cotonniers américains du Sud d’abord. Ceux-ci se méfient des bons apôtres, qu'ils prennent pour des politiciens en quête d’influences et de votes. Ils ne répondent guère ou point aux avances. Repoussé ici, l'ambassadeur ne se tient nullement pour battu. Il dépêche ses émissaires vers les agents cotonniers, intermédiaires du coton, chez qui il trouve, cette fois, tout ce qu'il désire. Il ne sera connu que plus tard que si, de ces agents, un dixième seulement étaient germanophiles, israélites et d’origine allemande, les neuf autres dixièmes, par contre, étaient de bon et pur sang allemand. Pour l'instant, tels qu'ils se présentent, ils sont exactement les hommes que l’ambassadeur a cherchés. Sur ses instructions précises, sans autre mandat et du jour au lendemain, ces agents s’instituent les hérauts des cotonniers et les défenseurs du coton. Ils accablent la presse, et surtout celle dévouée à l’ambassadeur, de leurs revendications. Bien entendu, c’est sur le terrain de la justice et du droit qu'ils se placent et se maintiennent. C’est au nom des États-Unis et de leur honneur qu’ils parlent. C’est à cause des intérêts américains lésés qu’ils s’indignent. Ils crient à la neutralité et à la fierté américaines outragées. Ce sont les principes essentiels de la civilisation qu'ils défendent,
qu'ils entendent faire triompher.
be
Fr V as EE dog,
Le noyau de l'affaire ainsi formé, l'ambassadeur s’occupe maintenant d’en faire sortir plante et fruits.
I1se tourne vers le Congrès. Il étudie les fiches des sénateurs et représentants des États du Sud. C’est vers ceux qu'il juge plus accessibles aux revendications contre l'Angleterre, politiciens plus souples ou germanophiles plus déclarés, qu’il dirige d’abord sa meute de réclamants. Il réussit enfin à intéresser, à attacher à la cause des cotonniers l’un des membres de la Chambre Haute, qu'il connaît comme l’un des ennemis plus affirmés de l’Angleterre, le sénateur Hoke Smith. Et c’est avec un sentiment de triomphe personnel qu'il lit, chaque matin, dans le Washington Post, les articles virulents où le sénateur de Georgie dénonce les déprédations de l’Angleterre, ses vols du coton américain, le bris de neutralité, l'offense au drapeau des États-Unis.
Mais il prétend que son action atteigne de haut encore. Il tente d’agir sur les membres du Cabinet, sur le président lui-même (1). Il veut le circonvenir. Ne le connaissant encore que comme tacticien, ignorant son caractère, qu'il diminue par habitude ou nature et sans le connaître, il lui prête les soucis bas et toutes les petitesses d’un politicien. Il croit le tenir par la crainte de ses électeurs et le souci de sa réélection. C’est dans cette pensée qu'il fait faire par ses agents le siège de la Maison- Blanche. Chaque matin, six semaines durant, des délé-
(1) Le passage suivant est extrait de l’un des rapports que l’ambassadeur adresse à l’agent financier Albert, lui enjoignant de fomenter une agitation dans le Sud, spécialement au Texas, « dans le but d’influencer le gouvernement de Washington et le pousser à intervenir dans l’embargo de l’Angleterre sur le coton et faire cesser l'exportation des armes aux Alliés » :
« Le Sud est politiquement de grande importance pour le parti démocrate et pour la réélection de ses représentants à la prochaine élection présidentielle. Le Cabinet et le Congrès comptent parmi eux des hommes du Sud en grand nombre, qui sont bien éveillés à l'importance de garder le gouvernement démocratique en relations suivies avec les votants du Sud et s'assurer, par telle ou telle action, leurs sympathies et leur concours. »
ne
LES COTONS AMÉRICAINS ire
gations de soi-disant cotonniers, sous la protection du sénateur Hoke Smith, se présentent et se font recevoir à la White House, revendiquent des droits qu’ils n’ont pas, accusent l’Angleterre et harcèlent le président. ;
La campagne de presse continue, bien entendu, et est plus activement menée. L'opinion publique commence à s'émouvoir. Le Département d’État a déjà — et sans exposer encore directement les griefs des cotonniers, — fait des représentations au gouvernement anglais. Des notes concernant les restrictions du commerce et la liberté des mers ont été transmises par l’ambassadeur Page à sir Edward Grey dès le 21 octobre 1914, puis le 25 janvier 1915. Le gouvernement anglais a très aimablement reçu représentations et notes, a modifié, le 30 mars -et comme il a été dit, la Déclaration de Londres incomplète par des Ordres en Conseil bâtards. Mais la question des cotons est restée au même point.
Le mécontentement des cotonniers, fort bien exploité et envenimé par les amis ou les agents dévoués de l’ambassadeur allemand, s’est accru un peu tous les jours. Les agents cotonniers, parlant au nom des producteurs, ont clamé ce mécontentement dans la presse. L'opinion maintenant s'énerve. Et l’aigreur gagne le Département d’État. Déjà, celui-ci a fait connaître officieusement à l’Angleterre son grand désir de voir le coton placé sur la liste des contrebandes de guerre et la situation nette. Mais le Foreign Office, en dépit des avertissements ou des objurgations de sir Cecil Spring Rice, son ambassadeur à Washington, compte, pour tout arranger, sur le temps, sur les retards, et fait la sourde oreille. La situation se tend un peu plus chaque jour. L’ambassadeur allemand, qui a soin qu'on ne parle point de lui, mène tout et, plus que jamais, se frotte les mains.
C'est alors, et après qu’il a constaté d’une part le désir du Département d’État que le coton soit déclaré contrebande de guerre et d’autre part l’entêtement de
; l'Angleterre à à ne le point déclarer tel, que l’ ambassadeur ‘imagine le remarquable plan qui, s’il réussit, doit aigrir encore les sentiments, aviver les rancunes, précipiter les événements, peut-être les amener enfin au conflit. : Dans les milieux politiques, dans l'entourage du préee dans la haute banque et les clubs de New-York, surtout au Midday et au Lawyers clubs, qui passent, à -tort ou à raison, pour être plus pofiniers, en tout endroit -enfin où cela pourra être redit, répété et pour être em- - porté et redit aussitôt ailleurs, il fait répandre que, sinon l’Angleterre, qui saisit les cargaisons de coton en viola- -tion de la neutralité et de tous les droits américains, du - moins un groupe important de spéculateurs et capitalistes anglais, trouve dans les saisies et dans les ventes qui les suivent, de très sérieux profits. Les cotons vendus par les Cours de prises sont en effet régulièrement rachetés par les hommes de paille et prête-nom d’un puissant syndicat, composé en plus grande partie de gros commerçants de -Manchester, et qui a des intelligences et des affaires à la : Chambre des Communes et plus haut. Le syndicat acquiert les cotons à vil prix. Il les revend ensuite, au double et bien davantage, à la Suède et aux neutres, qui, n’ayant eux-mêmes nul besoin de tout ce coton, le rétrocèdent ensuite à l’Allemagne avec de très beaux bénéfices, C’est ainsi que l’Allemagne rentre finalement en possession de son bien, après en avoir payé quatre et huit fois le prix. L'histoire, jolie, fait fortune sans qu’on demande ni l’auteur, ni les preuves. La malveïllance en général se passe de certificats. On l’agrée sur sa mine. Quand elle paraît, le monde se fait complice. Dès qu’elle parle, les sceptiques et les meilleurs deviennent délibérément crédules. De cette histoire les gens du club et les amis de l’Angleterre s'amusent en la déplorant. Cependant le mécontentement des mécontents, bons apôtres ou sincères, s’en accroît aussitôt. La situation se tend un peu plus. Elle se présente maintenant ainsi :
LES COTONS AMÉRICAINS He
Le Département d'État, d’une part, qui a fait con- naître son mécontentement, attend une réponse, que l’Amirauté anglaise, d'autre part, s’entête à ne point lui donner. L'opinion américaine, entre les deux, croit que l'Angleterre la prend pour dupe et s’exaspère. Dans la coulisse, l'ambassadeur d'Allemagne guette et souffle sur le feu.
On ne sait jusqu'où les choses seraient allées en haut lieu sans l'influence personnelle et les sympathies de l'ambassadeur de France. On a reproché à M. Jusserand de ne s'être point assez occupé de la propagande des Alliés. Au vrai, l'ambassadeur de France ne cria pas toujours ce qu'il fit par-dessus tous les toits. On peut le critiquer là s’il y a matière à critique. Mais dire qu'il ne fit rien, c’est montrer qu’on à peu vu et qu’on a moins compris. Les Américains, qui ont connu l’homme à l’œuvre, ont aperçu plus loin. Ils n’ont cessé de louer sa délicatesse avec sa discrétion (1). De ce que l'ambassadeur
(1) Les éloges de M. Jusserand par les Américains formeraient un volume. Dans un discours de l’un de ceux qui ont mieux connu et qui ont pu mieux juger notre ambassadeur, M. le sénateur Henry Cabot Lodge, se trouve ce portrait :
« … L’admirable manière dont il a accompli le devoir que lui imposaient ses hautes fonctions est connue du monde entier. C’est avec l'anxiété d’un ami dévoué que je l’ai suivi au cours de ces dernières et terribles années. S’il lui est jamais arrivé de commettre une erreur, s’il a trébuché sur sa route, hérissée pourtant de périls, défoncée de chaussetrapes, je ne m'en suis jamais aperçu. L’affection a un regard plus aigu que l’inimitié et, à aucun moment, en aucune occasion, n’ai-je vu n’ai-je désiré, même dans la brume de la subconscience, qu’il eût choisi une autre voie que celle qu’il avait choisie. Toujours à son poste, travaillant jour et nuit, acceptant un labeur presque inconcevable, toujours digne, l'esprit toujours en éveil; qu’il fût déchiré par l’appréhension ou enthousiasmé par la victoire et l’espérance, son calme, son. jugement rassis, par-dessus tout son courage obstiné n’ont jamais ni varié, ni fléchi. Dans l’histoire de ces jours sombres, toute sa conduite est un rare exemple d’un grand service à une grande cause.
Nous l’accueillons et le saluons comme l’ami très loyal des États- Unis... »
x JR Ex RSS POLE A TENUE E SON ME SE EU oS dir à so 146 INTRIGUES ET DIPLOMATIES A WASHINGTON #4 de France ne s’est point mêlé aux affaires intérieures d'Amérique ils le louent encore. Mais ils rendent une égale justice à la grande connaissance du tempérament américain, au tact et au savoir-faire de M. Jusserand. Les mieux avertis vantent son habileté et sa promptitude
à réparer les erreurs ou les maladresses de l’un ou l’autre des cabinets alliés en gardant toujours intactes les sympathies à la France.
De notre quai d'Orsay, les mêmes personnes n'ont jamais rien voulu dire, ou que du bien. Là se fait admirer leur tact — une fois de plus.
Donc, cette fois encore et suivant coutume, l’ambassadeur de France, qui a suivi, dès le début, les développements de l'affaire et d'accord avec son collègue anglais, arrange, en petit comité, sans bruit, à un déjeuner où sont seulement conviés quelques officiels et amis du Département d'État, tout ce que les juristes internationalistes et techniciens alliés dérangent et embrouillent depuis deux mois à plaisir. C’est après cette réunion que, renonçant et à se fâcher et à attendre davantage une décision qui pourrait tarder encore, les diplomates du Département d'État s’avisent d’une tout autre solution à donner à l'affaire et qui, en même temps qu’elle calmera l'opinion américaine et qu’elle leur donnera à eux-mêmes ce qu'ils désirent, laissera dans l’histoire diplomatique un joli exemple de finesse et de sang-froid.
L'un des juristes éminents qui aident parfois les hommes d'État et leurs ministres à conduire les destinées diplomatiques, quand ils ne les retardent ni ne les égarent, vint, un jour, trouver à son bureau le correspondant à Washington d’un grand journal des Alliés. Le correspondant ne laissa rien voir de la surprise que lui causait l’honneur très grand, mais attendit qu’on lui montrât où l’on en voulait venir. La conversation fut mise d’abord sur de petits sujets, en effleura de plus grands : puis elle se fixa, comme par hasard, sur l’Angle-
oi re, Fr
LES COTONS AMÉRICAINS re terre et sur l'affaire des cotons. Le juriste éminent se laissa aller à dire — en confidence et ainsi que toute chose
est dite à Washington — qu’on ne comprenait que mal l'attitude de l’Angleterre dans cette ennuyeuse affaire.
L’unique solution, et qui mettrait tout le monde d’ac-
cord, devait être d'établir une bonne fois ce coton contrebande de guerre et pour qu’il y restât. Le juriste fit une pause. Le correspondant se garda d'émettre aucune opinion. Puis la conversation reprit. Certes, on comprenait fort bien le sentiment, d’ailleurs très louable de l’Amirauté anglaise, et qui la poussait à ne point autoriser à un moment dangereux une modification juridique qui pourrait en appeler d’autres. Mais là n’était point le cas. Un
précédent historique existait, créé par les États-Unis eux-
mêmes et qui devait donc couvrir toute démarche dans un même sens de la part de l’Angleterre. Venu à ce point, et. pour appuyer son dire, le juriste sortit de son portefeuille un papier dactylographié, qui s’y trouvait justement et par chance. Ce papier reproduisait en entier un article de
. l'International Law Drgest de Moore (1), avec indication du
volume, de la colonne et de la page. L'article établissait que M. Hay, secrétaire d’État, en mars 1901, au moment des négociations avec Pékin, et lors du dernier soulève-
ment des Boxers, signifia que tout matériel de guerre
serait refusé à la Chine, « y compris le coton », n’hésitant pas ainsi, et dans un cas d'urgence, à placer le coton « brut et travaillé » sur la liste des contrebandes de guerre. On relut. On s’étonna. On commenta. On parla d’autre chose. Et lorsque le visiteur prit congé du correspondant, quelques minutes plus tard, il laissa, par distraction, la feuille dactylographiée sur le bureau où il l’avait placée.
Le correspondant du journal allié s’en fut, après son départ, trouver, pour affaire, l’un de ses collègues, correspondant d’un grand journal d’une autre nation alliée
(x) Moore, International Law Digesi, t. VII, p. 666.