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peu lui importe alors de ruiner un plan d'ensemble, dont
le Mexique est un rouage |
Ni les raisonnements de l'ambassadeur n’y font ;encore moins les conseils. Le bouillant allié et ami du kaiïser commande, parle haut, est sûr de soi et est tout prêt à balayer ou renverser quiconque sera sur sa route.
L’ambassadeur le connaît de loin et n’a garde de l’opposer en face.
- Dès son arrivée, en effet, et ainsi que le fait sera rapporté plus tard, Rintelen est si plein de sa mission et de son importance, qu'il faut qu'il en fasse part à tous et au premier venu. C’est à un mince agent de publicité, qu'il doit employer à sa propagande, qu’il s'ouvre d’abord et expose ses plans. Il lui dit, et ainsi que l’autre le répétera sous serment au procès, « qu'il est venu aux Etats- Unis dans le but de les brouïiller avec le Mexique et le Japon, s'il est nécessaire ; qu’il fait et continuera de faire tout son possible pour arriver à ce but ; qu’il croit que, si les États-Unis ont la guerre avec le Mexique, cela arrêtera les envois de munitions en Europe; qu'il croit que c’est uniquement une question de temps pour que les États-Unis soient en guerre avec le Japon. »
Rintelen annonce encore que le général Huerta va retourner au Mexique et y susciter une révolution qui obligera les États-Unis à intervenir et, conséquemment, à arrêter l'envoi des munitions en Europe. « L'intervention des États-Unis au Mexique, assure-t-il, est un de mes meilleurs atouts (x). »
Ce plan qu'il conçoit si bien, dont il parle trop, il entend le mener à bien de suite.
De son côté, depuis son retour à Washington et d'accord cette fois avec le ministre allemand au Mexique, Heinrich von Eckhardt, le comte von Bernstorff a fait
(x) Déposition de l’agent Meloy. Procès Buchanan, Foucher, Rintelen et consorts, New-York, mai 1915.
mener par des agents de l'Allemagne une intense propagande anti-américaine. Il a cherché par tous les moyens … à détruire le prestige américain mais surtout en faisant répéter partout que les États-Unis sont incapables, même de préparer une guerre et que le Japon n’attend qu'une occasion pour leur déclarer la guerre. Ces mêmes agents s'efforcent encore de créer une implacable hostilité contre les États-Unis en affirmant que ces derniers ambitionnent de s’annexer ou d’asservir le Mexique.
Toute cette propagande a été dosée, réglée méthodiquement, de façon surtout qu’elle gardât un caractère : purement mexicain et nationaliste et que rien d’allemand n’y parût. Que va faire de ce patient travail le bouillant et brouillon protégé du kaiser? L’ambassadeur l’imagine de reste. 4
Cependant il sait toujours prendre sur lui et accepter temporairement ce qu'il ne peut empêcher. Pour le moment il laisse faire, ou, du moins, le laisse croire; et tandis qu’il fait espionner l’envoyé spécial de l’'Empereur, qu'il recueille soigneusement les preuves de sa dangereuse activité et pour les faire parvenir, anonÿymement et sans tarder, au Département d’État qui saura s’en servir à point. Et puis bien d’autres intrigues et complots réclament son attention. Il ne peut s’attarder
Avec le consul général allemand de Chicago, Kurt von Reiswiz, que nous avons déjà trouvé occupé à organiser la propagande au Congrès, et par l'intermédiaire de l'Hindou Gupta, autre agent de l'Allemagne, l’ambassadeur s'occupe de donner plus d'importance à la révolution hindoue. Ignorant encore l’odyssée du schooner Annie-Larsen et du Maverick, qu’il croit en route vers Bangkok avec leur cargaison d'armes et munitions, il projette et organise une invasion des Indes par le Siam. Ï1 s'assure le concours d’un Hindou, Chatterji, venu aux États-Unis pour y faire des études et être ingénieur des
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mines. À Sacramento, en Californie, où il se trouve, Chatterji rencontre un compatriote, Gupta, qui arrive d'Allemagne, est passé à Washinton et, d’après les instructions de l’ambassadeur, s'occupe de recruter des volontaires pour organiser contre l'Angleterre le mouvement révolutionnaire hindou (1).
Tant d’intrigues pourtant ne peuvent être conduites
(1) Après son arrestation à Bangkok, au cours de son interrogatoire
- par le général Dudley Ridout, Chatterji fit la déclaration suivante :
« 11 (Gupta) me donna à entendre que Phupenda Nath Dutt (un autre coreligionnaire à la solde de l'Allemagne) venait d’être envoyé en Égypte pour y soulever les révolutionnaires. Il me dit aussi que de nombreux agents se trouvaient déjà dans l'Afrique du Sud pour y susciter des troubles. Dans la Perse et l'Afghanistan l'Allemagne, avait aussi des gens employés à la même besogne.. »
Après entente avec Gupta, Chatterji consentit à se rendre au Siam pour aider les révolutionnaires et reçut une somme de 700 dollars d’un complice de Gupta. Celui-ci, un nommé Sanyal, lui précisa le plan à l'exécution duquel il devait prendre part et qui jette une curieuse lumière sur les méthodes et agissements de l'ambassadeur von Bernstorff dans le but de soulever les Indes contre l'Angleterre et les autres pays contre les Alliés. Ce plan il l’exposa, lors de son interrogatoire, de la façon suivante :
« Sanyal me dit que lui et Gupta étaient chargés d’une entreprise par les Allemands qui offraient toute l’aide possible en fait d'argent, d'armes et de munitions. Ce projet était de fomenter des troubles en Chine, dans les États de Shan et dans le Siam... à Java, Sumatra et autres lieux. Le parti Ghadr avait déjà dans ces différents pays des émissaires qui travaillaient activement et empoisonnaient adroitement l'esprit du peuple, Les troubles en Chine devaient avoir pour but d’attirer l'attention du Japon ; d’autre part, si des désordres éclataient dans les États du Shan et au Siam, les Français et les Anglais seraient obligés d'employer leurs forces à les réprimer. Simultanément une révolte devait éclater dans les Indes, laissant les Anglais habitant cette contrée livrés à leurs seules forces pour y résister. Toutes les opérations préliminaires étaient abandonnées aux Hindous, les Allemands devant seulement apparaître sur la scène quand tout serait prêt et au bon moment. Ils mèneraient alors les hommes au combat avec l’aide des Hindous révolutionnaires. En conséquence et pour mettre tout ceci à exécution, Sanyal, un Allemand
nommé Boehm et moi nous partîmes pour Bangkok. On m'avait dit que
nombre d’autres émissaires s'y trouvaient déjà... En arrivant à Bangkok nous devions nous mettre en rapport avec eux et après nous être réunis
de front, sans péril, pour qui les mène. Il n’est point d'organisation, si parfaite qu’elle paraisse d’abord, qui n'ait en elle un défaut, une fêlure. L’écueil des intrigants est dans une trop grande assurance qu'ils ont parfois d’euxmêmes et des moyens qu'ils emploient. L'ambassadeur d'Allemagne, qui semble avoir tout prévu dans son système de surveillance et d'agence, a pourtant oublié en chaque occasion de surveiller ses propres agents. C’est toujours la trahison de l’un d’eux qui, au moment décisif, vient renverser les complots les plus savamment ourdis, arrêter pour un temps la machine lancée à tant de frais.
nous devions nous diriger tous ensemble vers le Nepaul et les frontières du Shan, conduits par Boehm et d’autres Allemands, équipés d’armes et de munitions précédemment arrivées. Quant aux armes et munitions, je puis mentionner que Sanyal m'avait informé qu’une cargaison en avait ‘déjà été envoyée à Bangkok; lui-même ignorait d’où elles avaient été expédiées. J’appris plus tard que Boehm et un autre Allemand de ses amis, Sterneck, parlaient de cette même cargaison comme se trouvant à Manille. Je sus pertinemment que Boehm et Sterneck disaient que le bateau y était déjà arrivé. En fait, un nommé Gokul-Singh, qui servait de courrier entre Manille et Bangkok et que j'avais rencontré à Swatow comme j'allais à Bangkok, me précisa la quantité exacte d’armes et de munitions débarquées à Bangkok. Je ne me rappelle pas maintenant les détails; mais le nombre total des fusils, revolvers et mitrailleuses Maxim était de 60 000. »
Chatterji quitta San-Francisco pour Manille le 23 mai 1915. Il arriva à Bangkok vers la fin de juin et, sur dénonciation, il fut aussitôt arrêté.