ET LE COULAGE DE L’ « ARABIC
C’est au moment où les affaires du coton et de l’embargo semblent mettre tout au pire pour l’Angleterre, au mieux pour l'Allemagne, que le journal The World de New-York commence les révélations sensationnelles (x) qui brusquement mettent les plans et projets de l’ambassadeur à bas, renversent les rôles si soigneusement distribués, détournent l'attention de l'Angleterre, soulèvent d’un seul élan l’indignation dans tous les États-Unis et mettent la situation de l’Allemagne et de son ambassadeur au point le plus critique où elle se soit encore trouvée.
D'où viennent ces documents qui dévoilent docti
(x) Ces révélations commencent d’être publiées le dimanche 15 août, puis se poursuivent le lundi, le mardi, le mercredi, occupant quotidiennement une pleine page du journal. Des reproductions photographiques de documents, lettres du chancelier Bethmann-Holweg, de l’ambassadeur Bernstorff, de l’attaché militaire von Papen, dévoilent les plans de l'Allemagne pour contrôler la presse américaine, fonder un service de journaux et d'informations à la dévotion de l’Allemagne, subventionner des écrivains, des conférenciers professionnels, des cinématographes.
Une lettre d’un conseiller intime du gouvernement impérial à l’ambas-.
sadeur von Bernstorff établit que deux millions de dollars ont été affectés, chaque semaine, aux divers services de la propagande allemande. Une correspondance d’un agent, du directeur financier docteur Albert, donne les preuves que les deux fameux leaders dans les grèves des usines
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uns des complots, et non certes les plus graves, de l’Allemagne et de ses agents? Quelles complicités les ont procurés ou offerts au journal officieux The World? Il semble que personne à l’époque ne s’en soit occupé. On peut le regretter. Que ces révélations, qui venaient si bien à point pour faire dévier des soucis qui devenaient graves, tirer tout à coup le Département d’État d’ennui et dégager l’Angleterre dans une situation pour le moins malaisée,
fussent alors le résultat d’un tour joli de passe-passe
diplomatique, ou qu'ils fussent seulement l'effet du hasard, la question a bien son intérêt. On doit espérer que, pour la singularité du hasard ou pour l’honneur d’une diplomatie, l’histoire l’éclaircira quelque jour.
Voici donc, et d’un jour à l’autre, dans la seconde semaine d'août, la situation diplomatique à Washington bouleversée du tout au tout. Les soi-disant empiétements de l’Angleterre passent au second et au troisième plan. Le patient et prodigieux travail de mine et sape de l’ambassadeur allemand est brusquement à découvert et, par là même, annulé pour un temps. L'opinion américaine est soulevée telle qu'elle n’a point été lors même de l’affaire de la Lusitanra. La presse entière réclame d’un seul cri les plus sévères sanctions et le renvoi immédiat de l'ambassadeur allemand. Le Département d’État, malgré
de munitions, Marlow et Mac Lane, étaient payés par l'Allemagne. Un rapport de l’attaché militaire von Papen fixe à 50 000 dollars le montant à payer pour prendre contrôle de la fabrique d’aéroplanes Wright. D’autres documents prouvent le double jeu de la campagne contre l’embargo et du complot politique et financier contre le gouvernement : ceux-ci montrent que l'Allemagne, par l'intermédiaire de son ambassadeur et pendant qu’elle réclamait hautement l’embargo sur les munitions alliées, manœuvrait pour assurer l'envoi clandestin d'armes et de munitions à elle-même. Un contrat et deux lettres de l’agent Hugo Schmidt exposent un plan de la Deutsche Bank de Berlin pour prendre contrôle des usines de munitions ayant des commandes pour la Russie et l’Angleterre avec clause stipulant qu'aucune indemnité ne sera due si la commande n’est pas livrée.
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RÉVÉLA IONS DU JOURNAL « THE WORLD » 1:71 sa traditionnelle réserve, paraît ému et iaisse officieusement entendre que les. sanctions nécessaires seront incessamment prises. On se répète que le président est outré et décidé à agir. La position de l'Allemagne enfin est critique. Celle de l'ambassadeur ne paraît plus tenable.
C’est alors que se produit le coup de théâtre ou d’audace, le prestigieux et périlleux looping the loop diplomatique, qui d’abord semblera folie, mais dont tous les détails, tous les effets, auront été prévus, caculés, réglés, acceptés au premier coup d’œil, nous voulons parler du coulage, sans avertissement, du steamer de passagers : l’'Arabic.
Il n’est assurément aucun autre exemple dans l’histoire de la diplomatie qu’un ambassadeur, dans le plus extrême péril, ait pu se faire une arme de ce qui devait plus sûrement porter le coup de grâce à sa cause et à celle de son pays, qu’il se soit servi de cette arme d’abord pour sa défense, puis pour menacer qui le menaçait; qu'il l’ait manœuvrée enfin de telle manière que la situation de son pays se trouvât, du moins pour un temps, rétablie à l’équilibre tandis que la sienne sortait plus forte de l'aventure et que lui-même s’en trouvait grandi.
Ce fut là ce qui s’accomplit pourtant au cours des deux dernières semaines du mois d'août 1915.
« Je combats aujourd’hui la bataille de ma vie. Je suis dans la magnifique ivresse du beau risque. Je contemple l'avenir avec l’inébranlable confiance des forts. Je compte sur votre affection autant que sur le triomphe final.
Que l'ambassadeur d'Allemagne ait ou n’ait pas écrit ce billet à l’admiratrice dévouée et très tendre amie qu’il possédait, pour les raisons du cœur ou pour les intérêts de l'Allemagne, dans la haute société de Washing-
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ton, à la vérité il n'importe. Le fait assuré est qu'il aurait pu l'écrire. « L'esprit, le style, surtout le despotique Je répété au début de chaque phrase, ou bien sont d’ex-
cellents pastiches, ou, mieux, lui appartiennent en propre.
La copie du billet courut, on ne sait par quels soins, dès la rentrée d'automne, dans tous les salons de Washington. Tout le monde, naturellement, s’empressa de l’accepter pour vraie. Il n’est que juste d’ajouter pourtant que salons et chancelleries s’occupèrent plutôt alors du
«potin » mondaïin contenu dans le document que de sa
portée diplomatique ou politique. Ce n’est pas la première fois que la curiosité du monde l'emporte sur celle que provoque l’histoire même.
Il faut bien se rappeler comment la situation se présentait pour l’ambassadeur d'Allemagne, pendant que se poursuivaient les révélations du journal The World, et l'immense sensation avec la traînée d’indignation qui se propageait dans tout le pays.
Les premiers documents, annoncés depuis quelques jours déjà par le Providence Journal, dévoué et depuis toujours aux intérêts de l'Angleterre, paraissent dans l’officieux journal The World le dimanche 15 août. Dès le lendemain, la presse entière des États-Unis les reproduit, les éditoriaux les commentent. À Washington, et bien que toute la société et les trois quarts du monde diplomatique aient fui, à Newport ou dans les montagnes, les chaleurs torrides de l'été, l’activité devient subitement intense. Les journaux tirent des éditions d’heure en heure. Chacun ajoute une information, un commentaire concernant l’un ou l’autre des personnages mis en vedette ou en cause. L'ambassade d'Allemagne est assiégée par les reporters qui, pour la première fois sans doute, trouvent portes closes. Les uns prennent aussitôt le train pour Newport
où ils supposent que l’ambassadeur se trouve. Les autres
s'arrêtent à New-York, se précipitent au Ritz-Carlton, où le comte von Bernstorff descend habituellement. Mais
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