‹ Introduction à l'étude des alliagesChapitre 31 sur 61 · RÉVÉLATION · texte numérisé non relu

RÉVÉLATION

l'ambassadeur est partout invisible ou introuvable. On

apprend par hasard que ses attachés militaire et naval, von Papen et Boy-Ed, sont partis subitement pour prendre du repos, « quelque part », dans les Montagnes Rocheuses et qu’ils ont intention de visiter le Mexique. L'instinct policier des reporters américains reste en défaut. Les meilleurs se mettent en campagne : aucun ne parvient à les joindre. Les comparses de l’ambassade, ainsi qu’il est d'usage, s’étonnent, ne savent rien, croient qu'il y a erreur, admettent l’exagération des accusations et la complicité de l'Angleterre, affirment surtout que tout s'éclaircira bientôt et pour le mieux de la réputation de l’Allemagne et de ses ministres.

À l'ambassade anglaise, le charmant conseiller qui expédie les affaires en l'absence de sir Cecil Spring Rice dit avoir lu les révélations dans le journal The World, insiste sur l’évidente authenticité des documents photographiés, déclare n'être d’ailleurs nullement surpris des agissements allemands, mais répète à qui veut l'entendre qu'il ne sait rien de plus.

Cependant, chaque jour, impitoyablement, les révélations continuent. Les intrigues de l’ Allemagne se montrent dans tous les domaines. Les complicités s’affirment et se multiplient. On s'inquiète, on s’agite dans les sphères officielles. Le bruit se répand dans le public que le gouvernement, après une première et secrète enquête, a recueilli les preuves accablantes qui suffiront à justifier une action

énergique. On attend, on réclame le rappel des agents de

l'Allemagne. On se refuse à croire que l’immunité diplomatique les couvre. On assure que le président, sous la poussée de l'opinion indignée, est décidé à prendre les plus énergiques mesures contre ceux qui ont abusé de leur fonction, commis des attentats, multiplié les crimes, violé enfin, de toutes les manières, l'hospitalité que l’Amérique leur a offerte. ?

Quatre jours ont déjà passé. L’émotion n’a fait que

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croître. L'indignation est au comble. Cependant contre les accusations, aucune protestation n’est encore venue. Aucun démenti n’a été donné. Tous les accusés ou mis en cause se tiennent cois. Bien plus, tous demeurent également introuvables.

Les affaires vont au pire pour l’Allemagne. Les offciels du Cabinet déclarent maintenant ouvertement que jamais les relations avec les Empires Centraux n'ont été plus tendues, jamais la situation n’a été aussi grave.

C’est au plus fort de cette surexcitation, le 19 août, quatre jours exactement après les premières publications du World, que les journaux annoncent le torpillage sans avertissement et le coulage, avec pertes de vies américaines, du steamer l’Ayabic.

Le premier effet, à Washington, est de la stupeur. Le second, et qui se propage dans tout le pays avec la rapidité de l'incendie, est une immense, une furieuse révolte.

Que l'événement soit dû à une méprise, ou bien à l’inadvertance du commandant trop zélé du sous-marin torpilleur, personne à l’époque ne l’a cru. Qu'il se soit produit à l’insu de l’ambassadeur allemand, il vient trop à point et dans un moment diplomatique trop grave pour qu’il semble plausible, voire qu’il soit permis de le penser. Qu'il ait au contraire été discuté, décidé, commandé, à Berlin, sur les avis et les instances du comte von Bernstorff, voilà qui, tout examiné, paraît bien plus probable.

Depuis le 15 août et pour être demeuré silencieux, l’am bassadeur n’est certes pas demeuré inactif. Il a vivement senti le coup porté par les révélations du World. Ce coup, annoncé par le Providence Journal, l’a trouvé sur ses gardes. Il sait à qui il le doit. Il connaît, à un cent près, combien les documents ont été payés et à qui. Il a donc préparé déjà, non sa défense, mais sa parade et sa riposte. Il ne peut démentir les documents photographiés, nier l'évidence même. D'autre part, l'affaire est trop bien

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lancée pour qu'elle puisse s’apaiser, le bruit s’éteindre dans le silence. A laisser les choses aller, le scandale menace d'emporter tout. Il faut avant tout agir vite et agir ailleurs.

L’attention est vers l'Allemagne. C’est de l’Allemagne que doit venir la diversion, en même temps la menace. Payer d’audace, blujfer, a été sa politique de toujours. A poursuivre cette fois encore la même politique, l’ambassadeur trouvera, s’il réussit, double avantage. Outre les complications diplomatiques, peut-être le mortifiant rappel, voire la guerre évitée, il pourra juger, mesurer la force de résistance de l'opinion américaine et jusqu'où le gouvernement des États-Unis est prêt à tenir le coup. Il faut, pour bien conduire le bluff, de l’assurance, du coup d'œil, une promptitude dans la décision qui égale celle du jugement, une grande habitude de la feinte, un tempérament sportif, surtout de l’audace, de l’aisance dans l’audace et de la maîtrise de soi, toutes qualités que l'ambassadeur allemand possède à perfection. Dès qu’il a fait accepter — on saura plus tard au prix de quel effort — le jeu et l'enjeu à Berlin, il fait son affaire du reste. C’est dans la première surexcitation de la partie déjà engagée qu'il a pu se laisser aller à écrire le fameux billet que l’on sait.

I1 faut se rappeler la physionomie de Paris à la veille de la déclaration de guerre pour avoir idée de l'aspect que présente Washington le 20 août et les jours qui suivent.

Les journaux, dont les éditions se succèdent, sont pleins des nouvelles du coulage. Les quelques détails, que donnent les premières dépêches, venues d'Angleterre, sont commentés à l'infini. On compte le nombre des vies perdues. On s’indigne que des Américains soient parmi les manquants. On rappelle les textes, les phrases les plus décisives des notes présidentielles qui ont précédé. On fait valoir les chances minimes qu'elles laissent à un arrangement pacifique et celles très fortes qui sont pour

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la guerre. Les commentaires vont partout au pire. Dans les bureaux du Département d’État, dans les squares, dans les rues, les figures sont assombries ; les expressions des visages sont crispées. Un souffle d’angoisse semble avoir passé sur la capitale et qui va, du jour au lendemain, s'étendre à tout le pays.

De l’ambassadeur d'Allemagne, pas une explication, aucun signe de vie. À l’ambassade même, le personnel ignore tout. Aux innombrables reporters, accourus dès la première heure, la même réponse est faite : « Son Excellence n’est pas là... Son Excellence voyage... On ne sait actuellement où est Son Excellence. On ne peut dire, on ignore quand Son Excellence sera de retour. »

Le 21 août, la situation est regardée partout comme exceptionnellement grave. Une seule circonstance, au dire des plus hautes autorités, pourrait encore la sauver. Il faudrait qu’il fût prouvé que l’Arabic n’a pas été torpillé sans avertissement. Cette circonstance, pourtant, paraît, aux premières nouvelles, devoir être écartée. La presse, de son côté, rappelle que le président, dans sa dernière note, n'a pas seulement envisagé l'éventualité de rupture avec l'Allemagne en cas de pertes de vies américaines, mais a nettement stipulé que le simple fait « d’exposer les vies des non-combattants » serait considéré par

lui comme a deliberately unfriendly act. Tous les premiers. :

détails semblent montrer que c’est actuellement le cas. A la Bourse de New-York, de lourdes ventes s’opèrent : le pessimisme est général.

Le 22 août, les détails du coulage, qui commencent à être connus, diminuent l'espoir que l’Arabic ait reçu avertissement avant le torpillage. La révolte dans la majorité de la presse et une grande partie du public s’accentue.

Cependant, un autre courant d'opinion commence maintenant à se manifester. L’Ouest et le Moyen-Ouest ne veulent pas de la guerre et le font bien paraître. Partout, les pacifistes s'inquiètent. Si on ne le crie pas encore,

on murmure déjà que le président est trop obstiné et le

gouvernement trop intransigeant. La presse Hearst se

fait l'écho de cette inquiétude ; elle l’encourage, elle l’accroît, elle adjure les citoyens américains d’apercevoir les conséquences des paroles et des actes, de se méfier du jingoisme et des glapissements des j#ngoes, surtout de se garder d’une trop grande hâte.

L'opinion moyenne, c’est-à-dire la majorité de l’opinion américaine qui à été travaillée, depuis des mois, par la propagande du cinématographe — avec des films à colossal spectacle, tels que The Fall of a Nation — ou

bien, au théâtre, avec des pièces comme Under Fire,

toutes qui montrent, détaillent, exagèrent si possible la barbarie honteuse, les tortures atroces de la guerre sans jamais présenter la contre-partie et en quelque sorte l'idéal, c’est-à-dire la nation luttant pour son existence et pour la conservation des principes qui font l’honneur de l’humanité, l'opinion américaine est maintenant hésitante. La réalité de la guerre qui jusque-là est restée, pour elle, lointaine, étrangère, se fait tout à coup présente, prochaine, disons le mot, menaçante. Certes, il serait beau que l’Allemagne s’excusât, démentit le coulage, qu’elle s’inclinât enfin devant la volonté très nettement, trop nettement exprimée par le président. Mais, « pour Dieu, restons en dehors des horreurs de la guerre ».

C’est ce double sentiment que l’ancien et toujours populaire secrétaire d'État, M. W.-J. Bryan, précise le jour

suivant, 23 août, et auquel il donne l'apparence de la

pondération, de la raison, en lui prêtant l'appui de sa grande renommée et l'autorité de sa voix.

Dans les mêmes journaux, en effet, qui annoncent la

circonstance aggravante de la disparition de quatre Américains, M. Bryan publie le retentissant manifeste où il fait appel au bon sens et à l'esprit de justice du peuple américain, où il demande qu’à l'avenir « il ne soit plus permis à quelques citoyens téméraires, quelques fous, qui

insistent pour traverser l'Océan sur des vaisseaux belligérants, d'entraîner ou de risquer d’entraîner ce pays dans la guerre ». Le manifeste se termine en préconisant et réclamant les « traités calmants » et rééditant une fois de plus la thèse chère à l’ancien premier, et suivant laquelle le règlement de tous les conflits entre nations devrait être remis à l'arbitrage d’un tribunal international qui rendrait jugement une année, au plus tôt, après que ces conflits se seraient produits.

A l’ambassade d'Allemagne, toujours même silence. On imagine pourtant de reste l'attitude de l’ambassadeur et l’étincelle du regard, le sourire qui s'étend, devient rire sonore, secoue les épaules, à la lecture du manifeste de l’ancien secrétaire. Certes, il n’eût point osé espérer autant. Il eût rédigé le document lui-même qu’il n’eût pas mieux fait. Comment ne pas écrire tout de suite à l’homme d’État, à l’ami, la gratitude que l’on éprouve devant « un exposé si net, une vue si clairvoyante, un jugement si vaste et d'historique portée dans les malheureuses circonstances » et pour lui demander de « continuer à remettre et garder l’opinion dans la voie du bon sens, de la pondération et de la vérité »?

L'émotion pourtant, dans tout le pays et dans les deux sens, est maintenant au comble. L’horizon politique, comme le diplomatique, n’a jamais été plus sombre.

Il ne fait plus doute, aux yeux de l'ambassadeur, que le moment soit venu d'agir. Il a, depuis une semaine, prévu ce moment et cette action. Une réponse officielle de l'Allemagne, au sujet de l’Arabic, et qui paraîtrait donner satisfaction aux demandes du gouvernement et au sentiment américain, suffirait à remettre tout d’aplomb. En effet, l'opinion américaine, à cause de l’émotion qui vient de la secouer, se contenterait de cette apparence. L'Allemagne, les deux périls créés par l’Angleterre et par elle-même étant écartés, respirerait plus à l'aise,

Enfin l’ambassadeur, sauveur de la situation, trouverait, ici et là-bas, tout son compte. |

Tout est prêt. La note que l’ambassadeur a rédigée a

lui-même pour être renvoyée de la Wilhelmstrasse, est à Berlin. Il n’attend que le télégramme de ratification pour

en porter la copie au Département d'État. Il sollicite

cette ratification. Il presse d’agir. Il expédie message sur message. Il assure que l’on ne doit plus tarder et que rien n'a été laissé à l’imprévu. Et, en effet, tout a été prévu — hormis l'opposition de Berlin.

Pour comprendre cette opposition, il faut d’abord se

rappeler que c’est le moment de la grande avance alle-

mande en Russie. C’est la marche triomphale des armées de Lauenstein sur Riga, de von Eichorn sur Ossiowice,

de Mackensen sur Brest, enfin de Gallwitz sur Narev et

Bielsk. Sans doute on n'’ignore pas que la déclaration de guerre de l'Italie à la Turquie n’est plus qu’une affaire d'heures : et, en dépit des rodomontades de la presse, c’est assurément là le point noir. Mais toutes mesures sont prises depuis longtemps. On a estimé l'effort italien. On l’a déclaré négligeable. D'ailleurs on espère encore, par les conseils et les menaces de la diplomatie, par la voix plus puissante de la finance, circonscrire le mal. On est donc tout aux succès présents et on s’enchante de ceux de demain. Au contraire de celui de Washington, le baromètre politique de Berlin est au plus haut. Dans toutes les sphères du gouvernement, c’est le parti de la. force qui triomphe contre celui de la diplomatie. On s'étonne, dans ces conditions, de la manière d’agir de l'ambassadeur à Washington. Ses ennemis de la Wilhelm-

strasse et les bouillants du Grand Quartier Général ne —

veulent rien entendre à ses finasseries, dénoncent ses atermoiements, le déclarent timoré, l’accusent d’américanisme et s’accordent pour réclamer son rappel.

On fait valoir l’absence totale de préparation militaire des Américains, Il n’est personne qui n’affirme et il

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en est beaucoup qui croient qu’à parler haut avec eux, on leur imposera vite la manière de voir allemande. Tandis que le parti des sages, les vieux diplomates, les amis de l’ambassadeur s’emploient, sans y réussir, à calmer l’effervescence, le parti qui a la faveur accable les bureaux de Washington de marconigrammes et de dépêches commerciales qui réclament des explications et laissent bien percer l’aigreur. ; L’ambassadeur, comme toujours, est instruit de tout. De ce qui se passe à Berlin il ne s'inquiète guère : maïs il donne toute son attention à ce qu’il voit près de lui. Il pense qu’à laisser plus longtemps aller les choses, il n’est

plus rien à gagner de ce côté de l’Atlantique. Quant à

l'extrême mauvaise humeur qui se manifeste de l’autre, il en fait son affaire. Sûr que le moment d'intervenir est venu, il décide de passer outre à l'opposition. Il fait donc parvenir, le 24 août, au Département d'État, le télégramme suivant, qui est immédiatement reproduit par toute la presse des États-Unis et d'Europe :

« New-York, 24 août 1916.

« L'ambassadeur d'Allemagne au secrétaire d’État.

« J'ai reçu ordre de mon gouvernement de vous communiquer ce qui suit :

« Aucune information concernant le coulage de l’Arabic et parvenue jusqu'ici n’a de valeur sérieuse. Le Gouvernement Impérial a confiance que le gouvernement des États-Unis s’abstiendra de toute démarche décisive aussi longtemps qu'il ne connaîtra que les rapports venus d’un seul côté et qui, suivant l’opinion de mon gouvernement, ne peuvent en aucune manière correspondre à la réalité des faits. Le Gouvernement Impérial espère qu’il lui sera donné une chance d’être entendu. Quoiqu'il ne veuille pas mettre en doute la bonne foi des témoins dont les

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déclarations ont été reproduites par les journaux d’Europe, mon gouvernement estime qu'il ne faut pas oublier que ces déclarations ont naturellement été faites sous l'empire d'une émotion qui peut aisément produire une fausse impression. Au cas que des Américains eussent trouvé la mort dans le coulage, ce fait serait naturellement contraire aux intentions de mon gouvernement, qui le regretterait profondément et m’a donné des instructions pour exprimer sa plus sincère sympathie au gouvernement des Etats-Unis.

« Puis-je vous demander d’avoir la bonté de publier ce qui précède ou de bien vouloir me faire savoir si vous

n'avez aucune objection à ce que je le fasse moi-même publier ?

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