J. BERNSTORFF
Le document produit aussitôt tout l’effet attendu. Il est aussi bien accueilli à Washington qu'il l’est mal à Berlin. Pour l'ambassadeur, il gagne surtout du temps et produit une détente. Et, dans la tension actuelle, temps gagné est déjà presque partie gagnée. Il ne sera connu que plus tard que ce télégramme, tout entier de la main et de la décision de l’ambassadeur, non seulement n’a pas été inspiré par Berlin mais va précisément contre l'attitude qui vient d’y être adoptée. Il est donc accueilli, à la Wilhelmstrasse, dès qu’il y parvient, avec la pire humeur. Qu'il n’y ait point toujours parfait accord entre les bureaux de la métropole et les titulaires des postes, et que ceux-ci agissent parfois ou souvent contre les - intentions de ceux-là, ces choses-là, dans toutes les diplomaties du monde, se sont vues et se voient.
Durant les jours qui suivent, et en dépit des télégrammes de plus en plus courroucés, puis comminatoires, qu'il reçoit de son gouvernement, à qui il veut faire entendre raison mais qui ne veut rien entendre, l’ambassadeur poursuit la même ligne de conduite. Il prodigue
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les promesses calmantes ; il multiplie, dans la presse, dans les conversations de club, les assurances d’arrangement, de conciliation, de bonne volonté allemande.
Le 27 août, dans un entretien avec ses amis les journalistes, il affirme et insiste « qu’il y a seulement malentendu » et que les explications de l'Allemagne « donneront au président Wilson et à l'opinion américaine toute satisfaction ». ;
Le 29, il se rend en personne chez le secrétaire d'Etat. Il réitère auprès de M. Lansing les affirmations faites l’avant-veille, assure que le Gouvernement Impérial est prêt à désavouer l’action de l'officier du sous-marin qui a commandé le torpillage de l’Arabic et que, « si l’histoire du coulage telle qu’elle a été rapportée est vérifiée, l’Allemagne donnera toutes satisfactions ».
M. Lansing l'écoute, se garde de l’interrompre, laisse passer un moment après qu'il a parlé et comme pour lui donner le temps de voir s’il a bien tout dit, s’il n’a rien à ajouter, déclare, plutôt murmure posément qu'il est heureux d'entendre M. l'ambassadeur faire cette promesse formelle, qu'il espère qu'elle deviendra bientôt réalité. Puis il se tait, regarde l’ambassadeur. Celui-ci hésite, aiguise son nez de ses doigts joints, paraît prêt à parler encore, se ravise, prend brusquement congé.
Deux jours plus tard, le 1° septembre, toute la presse annonce, sur nouvelles déclarations de l'ambassadeur, que l’Arabic a été coulé par un croiseur anglais. Le secrétaire d'État aussitôt interrogé déclare qu’il ne sait rien, n’a rien reçu, et comme toujours, quand il veut embarrasser l’adversaire mais préfère attendre qu'il soit engagé plus à fond, il refuse également de confirmer ou de démentir.
Le lendemain enfin l'ambassadeur apporte la promesse formelle, sinon encore officielle, que l’Allemagne accepte d'assurer la sécurité des non-combattants sur mer. Le désaveu du coulage, si l'Allemagne est vraiment en faute, devra suivre.
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Devant ces assurances si précises de l’ambassadeur, et qui sont prises par le public, mais point du tout par le Département d'État, comme l'expression même et sincère de la bonne volonté allemande, l’optimisme renaît à Washington et partout. L'opinion américaine se laisse maintenant aller à la satisfaction presque bruyante, à la joie. Dans les clubs, comme dans la presse, on parle de la victoire diplomatique remportée par les États-Unis sur l'Allemagne. Partout c’est la détente, presque le triomphe.
Le Département d'État pourtant continue d'observer la plus stricte réserve. Mais l'opinion lui donne tort et raison à l'ambassadeur. Le silence officiel est pris pour un consentement.
Brusquement pourtant l'attitude de l'ambassadeur change. A-t-il eu vent de la nouvelle attaque qui se prépare contre l'Allemagne et désire-t-il la mettre à profit pour venir à bout de l'opposition qui se fait plus violente à Berlin? A-t-il résolu d'accorder quelque temps à cette opinion et pour qu’elle se mette elle-même dans tel embarras que lui seul l'en pourra sortir? A-t-il enfin reçu de Berlin quelque ordre péremptoire auquel, dans les circonstances, il est trop heureux d’obtempérer? Sans doute la vérité est-elle avec l’une de ces hypothèses et peut-être avec toutes les trois. Toujours est-il que, l’opinion américaine encore à peine calmée, M. von Bernstorff disparaît tout à coup de la scène diplomatique : il rentre à Cedarhurst. Il ne parle plus, ne reçoit plus, n’écrit plus. Il se met lui-même en disgrâce. Il prétend se faire oublier.
C’est de sa retraite qu’il assiste, sans en avoir la responsabilité, mais assurément non sans joie, au lancement intempestif et fort mal accueilli du premier ballon d'essai allemand en faveur de l'institution d’un tribunal d’arbitrage pour régler les affaires de l’Arabic et de la Lusitania. C'est là qu'il lit le manifeste, non plus opportun, non mieux accueilli du pape en faveur de la paix.
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Sans doute a-t-il prévenu de longue date son gouvernement de l’échec qui attendait l'un et l’autre. On assure qu'il est agréable en tout temps de voir les gens qu'on a avertis se mettre dans l'embarras par leur faute. A cet agrément les gens en général ne résistent guère et les diplomates moins que personne. Avoir connu l’ambassadeur d'Allemagne dans ses rapports avec son gouvernement, c’est être sûr qu'il eut deux fois un contentement complet.
Enfin, le 9, éclôt en Angleterre, d’où il revient aussitôt et éclate à Washington, le scandale Dumba-Archibald. On apprend que les bagages d’un journaliste américain, James Archibald, connu comme agent des pouvoirs centraux, ayant été examinés en Angleterre, toute une correspondance fort compromettante a été saisie. Par cette correspondance entre le cabinet de Vienne et son ministre à Washington, il est établi que l'ambassadeur autrichien, Doktor Constantin Dumba, s'est employé personnellement et de toute son activité à fomenter des grèves dans les usines de munitions du Moyen-Ouest afin d’ « arrêter, des mois durant sinon indéfiniment, le travail de l’industrie américaine et l'exportation aux Alliés ». Dans ce but, avertissements et menaces ont été adressés par le Doktor Dumba aux ouvriers natifs des provinces austrohongroises, Bohême, Moldavie, Carniolie, Galicie, Dalmatie, Croatie, Slavonie, s'ils continuaient à fournir par leur travail des munitions aux belligérants ennemis de l’Autriche. On les a menacés d’exil, de prison, de mort.
Dans la conspiration, l’approuvant, l’activant, se trouve encore impliqué et compromis le brillant attaché militaire allemand. L’ambassadeur d’Allemagne, qui naturellement a imaginé le plan, tout organisé, tout conduit, n’est nommé nulle part.
Le lendemain, et quand l'opinion est de nouveau montée au plus haut contre l'Allemagne, Berlin, qui triomphait déjà du silence observé par la presse et par
le public américain après le torpillage de l’Hesperian et. qui voyait l'opinion américaine matée, ne peut plus ni corriger le ton ni arrêter la publication de sa réponse au sujet de l’Arabic, réponse quiva été remise le 7 à l’ambassadeur Gérard. En cette réponse et avec une manifeste arrogance, l’Allemagne justifie le torpillage sans avertissement de l’Arabic par une soi-disant attaque, sinon de l’Arabic lui-même, du moins d’un autre navire anglais voisin, contre le sous-marin torpilleur. Elle ne présente aucune excuse, mais exprime légèrement quelques | regrets pour les vies américaines perdues. Elle refuse :
toute indemnité, même s’il y a eu erreur de la part du
commandant du sous-marin : et, en cas de divergence de vues, elle propose, une fois encore, l’arbitrage à la Haye.
Il y a loin de cette déclaration aux précédentes et réconfortantes promesses de l’ambassadeur. L’horizon politique se retrouve brusquement aussi noir et la situation — aggravée du scandale Dumba — plus tendue encore qu'elle l'était au lendemain du coulage de l’Ayabic. Les pacifistes ne soufflent plus mot. Au Département d’État, on ne cache pas l’extrême désappointement qu’a causé le ton singulièrement cavalier de la note. Dans les cercles et les quelques salons qui serouvrent à Washington, on prédit le renvoi prochain de von Papen ; et on envisage avec regret celui de l'ambassadeur autrichien, qui doit entraîner le départ de la charmante Mme Dumba. Au bref, hormis à Cedarhurst, le pessimisme est partout.
On a beaucoup parlé à ce moment, à Washington, d’une visite que l’ambassadeur autrichien fit ou aurait pu faire, pour prendre congé avant de l'avoir reçu, à son collègue allemand en sa villégiature de Cedarhurst. Par les détails donnés, par les marques de cordialité et par les expressions de sympathie prodiguées par le comte
von Bernstorff à l’homme qu'il avait certes contribué
davantage à pousser dans le fossé où il venait de culbuter ; aussi par la résignation aimable, par le désen-
186 INTRIGUES ET DIPLOMATIES A WASHINGTON chantement sans amertume, par la philosophie tolérante __ de celui que tout le corps diplomatique et lui-même
désignaient comme le « garçon de courses » de l’ambas- ‘sade allemande (he messenger boy of the german embassy), par le peu de regrets enfin montré d’un poste où il n'avait jamais fait autre chose qu'apposer sa signature au bas des documents que son conseiller baron Erich Zweidinek lui présentait, la scène ressortirait, certes, de la comédie et de la meilleure. Il se peut que tout ait été forgé où tout se forge dans le monde diplomatique durant la saison d'été, aux eaux de Hot Springs, à Newport, à Blue Ridge Summit, dans les chancelleries. Ce ne serait pas la première fois que l'imagination aurait fait compagnie de: l'esprit pour enrichir l’histoire. L’entrevue des deux ambassadeurs eut-elle vraiment lieu ainsi qu’elle fut rapportée? Ce qu’on sait des deux premiers rôles porte assez bien à le croire. Le corps diplomatique, en tout cas, n'eut aucune violence à se faire et ne s’en fit aucune pour l'accepter comme vraie.
La situation est donc une fois encore tendue à Washington. Et elle l’est si bien, cette fois, qu’à Berlin même, on ne peut manquer à l’apercevoir telle. Le Département d'État fait connaître officieusement son mécontentement par l'ambassadeur Gérard, et l’expression décisive qu'il est prêt à en donner publiquement. Sans doute, en d’autres temps, ferait-on bon marché de ce mécontentement et de son expression officielle ou privée. Cependant c’est le moment où les résultats de la déclaration italienne se font sentir, sur l'opinion allemande, plus fortement qu’on ne l'avait estimé.
* L'effet sur cette opinion de l’entrée dans la guerre d’un nouvel et aussi puissant ennemi de l'Allemagne que les États-Unis ne pourra manquer d’être détestable et doit être à tout prix évité. Sans doute reconnaît-on enfin, parmi les intransigeants du parti de la force, qu’on s’est trop avancé et, qu'à laisser aller les choses plus loin, cette
© fois on perdra tout. La réflexion est courte mais elle est de profit. Deux jours seulement ont passé et le gouver- : nement de Berlin fait savoir qu'il a désormais transmis à son ambassadeur à Washington pleins pouvoirs pour agir suivant ses plans et au mieux de son inspiration.
C’est, de la part de l’opposition et de la Wilhelmstrasse, la capitulation sans condition et, pour l’ambassadeur, le succès complet.
Il lui suffira désormais d'attendre, de patienter, de guetter l’occasion. Il ignorera la nouvelle crise qui pour-
rait être soulevée par la publication détaillée des docu-
ments Archibald, où l'ambassadeur Dumba qualifie le président de self-wulled et où l’attaché militaire von Papen qualifie les Américains d’ « idiotic yankees ». Il rend un peu les rênes à l'opinion au moment et fait un détour pour ne se jeter point dans le panneau que lui tend l’Angleterre. Le péril tourné, il reprend les choses en main.
Cependant il entend les conduire selon son inspiration, en virtuose, à son heure, et comme il lui plaît.
L'opinion est restée très haut montée. Ayant maintenant ses coudées franches, il pourrait la calmer d’un coup. Il n’en fait rien. Il observe la même méthode, suit la même ligne de conduite, qui l’ont déjà si bien servi. Il laisse à l’indignation tout le temps de se changer en inquiétude, puis en crainte. Deux semaines passent et la réponse allemande n’est toujours pas annoncée. Il l’annonce, enfin, mais sans dire dans quel sens elle se fera.
Ainsi qu’il l’a prévu, et — a-t-on ajouté — pour son plus gros profit, la Bourse de New-York baisse. De lourdes ventes s’opèrent. Des kraths se produisent. Le pessimisme augmente.
Tout est maintenant au point. Il suffit de peu ou de rien pour que la guerre se déclanche, C’est alors, le 5 octobre, que paraît la fameuse note qui provoque le coup de théâtre, opère la détente, fait immédiatement
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remonter les cours du Stock Exchange et rapporte à l'Allemagne ou à son ambassadeur un gain qui a été estimé à dix millions de dollars.
« Washington, 5 octobre 1915.
« L'ambassadeur d'Allemagne au secrétaire d’État.