CHAPITRE VIII
Durant toute la période qui s’étend d'octobre 1915 à fin mars 1916, l'ambassadeur, satisfait du rôle qu’on lui attribue et de la réputation de médiateur qu’il s’est acquise, paraît décidé à jouer publiquement ce rôle et semble s'appliquer surtout à mériter cette réputation. Trois complots se découvrent presque simultanément. C’est d’abord celui des Allemands Bresting, Fay, Scholz, Dresche et Kienzel, porteurs de plans et instructions pour détruire les vaisseaux transportant des munitions aux Alliés au moyen de bombes chronométrées attachées au gouvernail; puis c’est l'assassinat du banquier de Chicago ayant contrat pour leur fournir ces munitions ; enfin, c’est le complot von Rintelen, agent financier d’Allemagne, qui fourmit des subsides aux partisans de Huerta pour créer au Mexique un mouvement contre les États-Unis. L’ambassadeur déclare ignorer les premiers, s’indigne du second, dément officiellement le troisième, Lui-même et son action sont entièrement étrangers à ces faits. Dans la conversation, dans les interviews, pas un instant il ne paraît seulement soupçonner qu'on puisse le mettre en cause.
C'est de même qu'il ignorera, un mois plus tard, l’af-
faire de la Hamburg American Line, qui, de l’aveu du directeur Buenz, recevait, par câble, des informations sur la position en mer des navires de guerre allemands et des
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instructions pour les ravitailler. À ses amis, aux journalistes accourus, il assure qu’il ne sait rien, n’a été informé de rien. Certes, il ne pourrait dire qui a payé les deux millions de dollars à la Hamburg American Line pour prix de ses services et des ravitaillements. Il se peut que son attaché naval se soit occupé de l'affaire : lui-même n’en a rien connu. Si donc le rappel des capitaines Boy-Ed et Papen était demandé par le gouvernement des États- Unis, l'ambassadeur verrait certainement avec regret partir ses attachés ; mais il accepterait l’inévitable : il admettrait que tous deux devraient supporter la responsabilité de s’être mis eux-mêmes dans un mauvais cas.
Il laisse passer, — ou il approuve quand il y a chance que ses paroles soient rapportées, — le message de rentrée du président et la déclaration de guerre qui s’y trouve contre les fauteurs de complots.
C’est lui-même qui conte, en faisant mine de s’en égayer abondamment, la dernière aventure de son malheureux attaché naval Boy-Ed. On a trop peu ébruité l’histoire à l’époque : elle vaut qu’on la rappelle.
Le 16, le président est averti par téléphone qu’un rapport, demandé par lui, a passé par le cabinet de l’attaché naval allemand avant de lui être remis. Le même jour, et très peu après que le président a reçu le message, l’attaché naval allemand, le capitaine Boy-Ed, entre rouge de fureur dans son bureau de New-York, en faisant claquer la porte. Il prend aussitôt à partie l’un de ses secrétaires américains. et lui reproche dans les termes les plus violents d’avoir dévoilé ses secrets au président. Le secrétaire, très maître de soi, l'écoute froidement, et reconnaît immédiatement le fait. La fureur de Boy-Ed est alors au comble. Il étouffe d’abord ; il bredouille, il balbutie, puis il lance des imprécations, il vaticine, il parle de cynisme, de trahison, de perfidie américaine, d'idiotic yankees; il voit l'invasion de New-York par les armées impériales, il prophétise l’écrasement de l’Amérique et des Américains
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sous la botte de l’Allemagne ; il annonce bien d’autres choses encore. Bref, il ne se connaît plus. A bout de souffle enfin, sinon d'arguments, il se tait un moment. Le secrétaire profite de l’éclaircie pour rappeler qu’il possède bien d’autres secrets de l’attaché naval allemand et convenir qu'il est d’ailleurs tout prêt à les révéler. Après une pause, durant laquelle on imagine les regards et l’essoufflement de l’attaché, le secrétaire promet qu’il retardera les révélations, maïs il met à son retard la condition suivante : l’agent diplomatique de Sa Majesté Impériale voudra bien lui apprendre, ici même et tout de suite, comment, par quel intermédiaire il a eu connaissance de son message téléphonique au président, et cela au moment précis où le président prenait connaissance de ce message. Se pourrait-il en vérité que, contre tous les usages de la diplomatie, voire de la civilité, M. l’attaché eût des intelligences, des espions dans les services téléphoniques de l'État? Aurait-il donc écouté, fupé une conversation particulière, officielle, secrète, avec la White-House et avec le président des États-Unis lui-même? Aurait-il violé d'aussi patente façon l’hospitalité qu'on lui accorde? En vérité, le fait serait trop grave. Le secrétaire se refuse à : le croire.
Voyant qu'il s’est trop avancé sur un terrain pour lui peu solide, l’attaché se trouble d’abord ; puis, et ainsi que font généralement les gens violents, il crie plus fort, il injurie, il menace, il prétend enfin, à coup de fureur et de bruit, se persuader à lui-même et au monde que les droits sont de son côté, les torts de l’autre. L’Américain, qui est bon athlète, ne se trouble ni des vociférations ni des gestes. Il prend son chapeau, sort, et va conter l’anecdote au journal officieux qui la publie dès le lendemain sans aucune restriction ni commentaire.
L'histoire fit, bien entendu, la joie de Washington. Elle aurait fait aussi celle de l'ambassadeur allemand. On assure en effet que, contant lui-même la scène dans un salon
ami, et imitant l'accent, le bredouillement et la fureur de son déplorable attaché, il y fut d’un comique irrésistible.
Soit qu'il eût remarqué qu’un collaborateur de trop longue date est toujours un témoin gênant ; soit que, connaissant bien le caractère allemand, il eût ses raisons de voir dans tous ceux qui l’entouraient des espions et des traîtres ; soit qu'il y eût de tout cela dans les sentiments que tout le monde lui a prêtés, et qui concordent avec ceux qu'il faisait effort pour dissimuler au départ de tel ou tel de ses collaborateurs de la veille, il semble bien qu'il ait été surtout ou seulement satisfait du rappel de ses deux complices. On ne voulut voir encore que satisfaction et Joie chez lui lorsque les deux attachés, quelques semaines plus tard, le 29 décembre, quittèrent Washington pour Berlin. Et rien absolument ne marque qu'il y eût autre chose.
On a dit qu'il avait, le soir même du départ, parodié avec une bouffonnerie pleine! d’entrain l'attitude mélodramatique de son attaché naval. Il imita, assura-t-on, ainsi que lui seul savait faire, l'embarras de l’attaché qui, au moment de quitter New-York et tenant un papier en chaque main, — l’un où il attaquait en termes violents l’attitude de la presse américaine, l’autre où il présentait avec feu sa propre défense, — fut pris tout à coup de l'irrésistible envie de se moucher, dut mettre un des papiers . dans sa poche tandis que l’autre, soudain lâché, s’envolait à la brise. L'accent, le bredouillement, le ton, l'air de courroux, tout y était. On prétendit que les personnes présentes rirent aux larmes, et que l’auteur et acteur de cette peu ordinaire « imitation » fit comme elles. Mais ce n’est qu'un on-dit.
Un peu plus tard surgit la question du blocus et des droits de l’Angleterre à maintenir les « Ordres en Conseil ». Il faut voir alors avec quelle apparente ingénuité, quel air de candide bonne foi l'ambassadeur allemand sait se
servir des arguments mis en avant par l'Angleterre et les retourner contre elle pour justifier l'Allemagne de sà guerre sous-marine. Les « Ordres en Conseil » sont, d’après les vues anglaises, mesures d’expédient et mesures de représailles? Mais qu'est donc la guerre sous-marine si * violemment reprochée par les États-Unis à l’Allemagne, sinon une mesure de représailles, un expédient pour protester contre l’affamement systématique par l'Angleterre des femmes et des enfants allemands?
L'ambassadeur se sent là sur terrain solide. Il connaît la passion des Américains pour le droit et leur révolte contre la violation de la loi internationale. Il sait aussi leur esprit de justice, leur impartialité. En s’efforçant donc d'établir une analogie entre la conduite de l’Angleterre dans sa guerre économique et celle de l’Aliemagne dans sa guerre maritime, il sait fort bien que, s’il ne fait pas disparaître la prévention que les États-Unis ont à l’égard de l’Allemagne à cause de la guerre sous-marine, du moins enveloppera-t-il l'Angleterre dans cette même prévention.
Il poussera l'argument plus loin encore. On reproche à l'Allemagne l'invasion de la Belgique par la raison de « nécessité » de guerre. Mais que font donc les Alliés en Grèce et quelle raison, sinon quel droit, ont-ils d’y être, autre que cette nécessité? On dénonce l’inhumanité des représailles de la guerre sous-marine allemande? Mais en quoi les représailles des « Ordres en Conseil » anglais sontelles moins inhumaïnes ?
Ainsi la propagande insidieuse de l'ambassadeur allemand se glisse partout. Et, plus elle est perfide, plus elle affecte le ton et l'attitude de la justice, de la droïture, du bon sens, de ia loyauté. C’est après un travail de cette propagande qui dure pendant tout le mois de janvier et une partie de février, lorsque l'ambassadeur croit
avoir enfin ébranlé le crédit dont paraît jouir l’Angle
terre auprès du président, qu'il lance lé mémorandum
de la Lusitania et la nouvelle que le gouvernement allemand a décidé de traiter désormais les vaisseaux marchands, armés pour leur défense, comme des croiseurs . ennemis.
La manœuvre est d’une rare adresse. Ainsi, tandis qu’il annonce d’une part que l'affaire de la Lusitania va enfin être arrangée, le nouveau mémorandum déclare d’autre part que l'Allemagne est décidée à poursuivre sur une plus grande échelle les pratiques mêmes pour lesquelles le président a demandé désaveu, excuses et promesses de réformes. Que les Alliés consentent, sur la suggestion de l'Allemagne, à enlever de leurs navires marchands les canons de protection, il n’y a certes pas à le supposer. Pour les États-Unis le dilemme se pose donc ainsi : ou bien ils devront accepter la thèse allemande et adopter une attitude nettement hostile aux Alliés, ou bien ils s’exposeront à une nouvelle et plus dangereuse controverse, toute semblable à celle de la Lusitania, avec l’AIlemagne.
D'un coup, et par ce mémorandum, l’ambassadeur annule la « victoire » des États-Unis dans l'affaire de l’Ayabic : il opère un chantage sur le Département d'État pour le forcer à insister, sous menace de conflit avec les Empires Centraux, auprès des Alliés et obtenir d'eux une mesure qu'ils ne peuvent accorder. Bref, il brouille les cartes une fois de plus au mieux de ses intérêts et de ceux de l’Allemagne.
Cependant, cette fois encore, la seule éventualité qu'il n’a pas prévue est précisément celle qui se produit. Cette éventualité est la fermeté du gouvernement des États- Unis et de leur président. Le premier, pris à l’improviste, semble d’abord hésiter. Mais il se ressaisit aussitôt. Et, dans une lettre, admirable de fermeté, il déclare que * « l'honneur et le respect de soi-même de la nation sont en jeu ». La question de la Lusitania reste ouverte et sans solution. Quant à la prétention de l’Allemagne à
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considérer et traiter les vaisseaux marchands armés pour leur défense comme des croiseurs ennemis, elle est légalement inadmissible et ne sera pas admise par les États- Unis.
Les journaux ont dit à l’époque qu’à la lecture de cette réponse l'ambassadeur était entré dans une violente colère. Ceux pourtant qui l'avaient déjà vu à l’œuvre ont pensé qu'il avait considéré, tout de suite et seulement, comment il allait faire tourner la partie et par quel nouveau coup il pourrait mettre l’adversaire en défaut. C'était mieux le connaître.
Il veut, comme toujours et d’abord, détourner l’attention publique. Il crée des embarras au gouvernement
‘et au président. Au Congrès, et par l'intermédiaire des fameuses organisations dont la découverte fera scandale plus tard, les sénateurs et représentants germanophiles et pacifistes sont pressentis, pressés d'agir. On leur demande de multiplier les discours, de mettre le Congrès en garde contre les actions trop précipitées, de l’incliner à accepter la solution allemande, et de réclamer enfin le désarmement des vaisseaux marchands. D'autre part, et
, comme par enchantement, des troubles se produisent sur la frontière mexicaine. Une expédition contre Villa est décidée à Washington. Le bandit est supposé avoir franchi
la frontière, s’être réfugié avec ses partisans au Texas. De son côté, Carranza parle de déclarer la guerre, si les États-Unis lui refusent l’autorisation de poursuivre en territoire américain les Mexicains révoltés. Les troupes mexicaines se montrent partout agressives contre la population et les troupes des Etats-Unis.
C’est un hasard, une lettre de Vera-Cruz, qui apprend, — ce dont onse doutait fort, — que des agents allemands sont derrière l’un et l’autre des deux partis mexicains et qu'impartialement, mais de leur mieux, ils les excitent l’un contre l’autre, en même temps qu'ils attisent les haïnes de chacun contre les Américains du Nord. La
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guerre avec le Mexique est dès lors envisagée : elle paraît probable.
On sait avec quelle habileté le président Wilson déjoua encore le coup, comment d’une part il obtint du Congrès, à une forte majorité, un vote de confiance approuvant sa politique « pour la souveraineté des États-Unis »; comment d'autre part et en ordonnant l'envoi de cinq mille
réguliers sous les ordres du général Funston, il intimida les Mexicains, au moins pour un temps.
C’est alors que se produit le torpillage du Sussex.
Que ce torpillage ait été prémédité, décidé froidement par j’Allemagne contre l’avis de son ambassadeur pour | «voir jusqu'où les États-Unis iraient », il n’est plus guère maintenant permis d'en douter.
L'ambassadeur est à New-York quand la nouvelle éclate. Il rejoint aussitôt Washington. Interrogé sur l'événement et ses causes par ses amis les journalistes, il déclare d’abord sur le ton de bonhomie et de spontanéité qu’il prend toujours avec eux : « Je n’y puis rien. Mais comment d’ailleurs blômer l’Allemagne parce que le Sussex a touché une mine anglaise? » Son jeu, à l’heure critique, est celui de toujours : mettre d’abord l’opinion sur une fausse piste, innocenter l'Allemagne, désigner en même temps l’Angleterre comme la seule responsable ; donner en un mot aux passions le temps d’hésiter et de se calmer, ouvrir le champ libre aux hypothèses contraires, diviser s’il se peut les partis en deux camps et les exciter l’un contre l’autre.
Une fois encore et ayant prévu, ou connu, l'erreur, le blunder que son gouvernement va commettre, il se retire, se tait. En attendant que les choses soient au pire et que son gouvernement le prie enfin de prendre tout en mains et d'agir à sa seule guise, il se désintéresse du jeu, s'occupe ailleurs. À la suggestion de l'état-major général allemand et pour donner — une fois n’est pas coutume — satisfaction à la Wilhelm-
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strasse (x), il s'amuse à mettre sur pied le fameux complot pour détruire le chemin de fer Canadian Pacific. Il approuve, dirige, au moins de ses conseils, une conspiration qui doit approvisionner de bombes d’un nouveau modèle et plus efficaces (2), les vaisseaux qui quittent le port de New-York avec une cargaison destinée aux Alliés. À bord du Friedrich-der- Grasse, détenu et gardé sous séquestre dans le port, il fait installer, pour occuper les hommes, une seconde station de T. S. F. d’un nouveau modèle et perfectionne l’usine de bombes incendiaires et autres.
x (x) Voici les deux télégrammes obtenus par le gouvernement améri-
cain et qui ont trait à cette affaire :
« 3 janvier. Secret.
« État-major général exige action énergique dans but détruire chemin fer Canadian Pacific en plusieurs points afin produire interruption complète du trafic. Capitaine Boehm, qui est bien connu aux États-Unis et qui doit retourner à bref délai, a reçu toutes instructions nécessaires. Informez attaché militaire et donnez fonds nécessaires.
« Signé : ZIMMERMANN. »
« 26 janvier.
« Pour l’attaché militaire.
« Vous pouvez obtenir des renseignements sur les individus capables de mener à bien des entreprises de sabotage aux États-Unis et au Canada des personnes suivantes : (1) Joseph Mac Garrity, Philadelphie, Penn; (2) John P. Keating, Michigan, Avenue Chicago; (3) Jeremiah O’Leary, 16 Park Road, New-York. (1) et (2) sont absolument sûrs et discrets. N° 3 est sûr mais pas toujours discret. Ces personnes ont été indiquées par sir Roger Casement.
Aux États-Unis le sabotage peut être effectué dans les usines de toutes sortes fabriquant du matériel de guerre. Les chemins de fer, les quais et les ponts ne doivent pas être touchés. L'ambassade, en aucun cas, ne doit être compromise. Les mêmes précautions doivent être prises pour la propagande allemande par les Irlandais,
« Signé : Représentant de l'état-major général. » Jeremiah O’Leary, dont il est question, est le leader du parti irlandais
aux États-Unis.
(2) Voir appendice.
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200 INTRIGUES ET DIPLOMATIES A WASHINGTON . Il laisse ainsi passer, sans en ressentir aucune crainte, la première note du gouvernement allemand, qui produit à Washington le plus détestable effet. Il ne s'inquiète que lorsque sont saisis à New-York chez son homme de paille et agent, Wolf von Igel, les papiers et documents qu'il y a fait cacher. Sachant bien que si les papiers sont publiés, il y va cette fois pour lui du rappel, pour son pays de la guerre, il essaye tour à tour, pour les reprendre, de la violence, puis du chantage. Le Département d'État, pourtant, qui n’est pas dupe du jeu, lui fait alors l'offre ironique de lui restituer tous les papiers saisis, à la seule mais formelle condition qu'il les reconnaîtra comme appartenant à l’ambassade. S'il les reconnaît, c’est donc la signature donnée par lui aux complots qu'ils révèlent. S’il ne les reconnaît pas, c’est la publication, c’est-à-dire
le scandale et le rappel.
Il se garde de paraître avoir perçu l'ironie. Mais il redouble d'’instances pour reprendre les papiers. Sans doute le Département d'Etat a-t-il, entre temps, aussi reconnu que la publication des papiers signifierait la guerre, et ne s’y trouve-t-il pas suffisamment préparé : il accorde un compromis. Il gardera les papiers, mais il ne les publiera qu’à son heure.
Lorsque enfin paraît, le jour anniversaire du torpillage de la Lusitania, la note attendue, le désappointe-
= ment dans toutes les sphères officielles et l'impression parmi le public sont tels que la partie cette fois paraît perdue.
Cependant l’ambassadeur se garde bien de le croire, D'abord, et une fois de plus, il tente de détourner et de fausser le courant de l'opinion. Il fait répandre dans la presse que le président s’est montré satisfait de la note et que la rupture est maintenant évitée, alors qu'il sait pertinemment que c’est tout le contraire, À ses amis les journalistes il déclare imperturbablement que le prési-
dent est tout prêt à accepter la juste proposition allemande, et que l’Allemagne, de son côté, est très disposée à refréner la guerre sous-marine à la seule condition que l’Angleterre abolira le blocus. Au club, dans les salons, il annonce qu’un armistice sera infailliblement conclu au cours du prochain été, « les belligérants étant épuisés par la guerre ». Et, au cours de cet armistice, les conférences commenceront pour la paix. Partout, et dans le même moment que le Vatican, par l'intermédiaire de Mgr Bonzano, assure que l’Allemagne ne demande que la paix, lui, de son côté, ne parle que de paix. La réserve à laquelle il se heurte, pas plus que les sévères condamnations des complices de von Igel, ne l’arrête ni ne le décourage. Lorsque paraissent la réponse catégorique et l’ultimatum du président qui n’accepte aucune condition et qui déclare la responsabilité de l'Allemagne « simple, non jointe, absolue et non relative », il garde encore ou il renforce sa confiance. À ce moment en effet et tout comme lors de l’Arabic, il a reçu de son gouvernement les assurances et l’autorité qu’il demandait. L’acceptation implicite et sans clameur, sinon sans rancœur, de l’ultimatum de l’Amérique par l’Allemagne est, pour l'ambassadeur, une autre et plus brillante « victoire diplomatique », qui, si elle frustre l'Allemagne et l’orgueil allemand, donne pleine satisfaction à sa vanité autant qu’à ses projets.
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