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CHAPITRE X

Quand, en dépit de l’intense, infatigable et très habile propagande, le président est réélu, aussitôt l'attitude de l'ambassadeur change. Une nouvelle volte-face s’accomplit. Il oublie le mal qu’il a tenté de faire et celui qu'il a fait. Il essaye maintenant de se faire bien venir, Il multiplie les avances. Il répète, fait redire qu’il y a eu seulement malentendu, que le président a mal interprété ses intentions. Son gouvernement n’a-t-il pas donné preuves sur preuves de ses désirs pacifiques? L’Allemagne veut la paix, tout de même que le président veut la paix. Pourquoi, dès lors, ne pas essayer de s'entr’aider? Pourquoi ne pas coordonner ses efforts en vue d'atteindre plus sûrement au but commun? Cette paix, l'humanité tout entière la désire, l’appelle de tous ses vœux. Pourquoi tous les hommes de bonne volonté ne tenteraientils pas de guérir, suivant l'expression si juste du président, « la folie du monde »? L’Allemagne puissante, victorieuse sur tous les champs de bataille, le président des États-Unis, puissant de toute l’immense force économique des États-Unis, n’ont-ils pas reçu la mission divine de ramener la paix, c'est-à-dire le bonheur, la prospérité ‘parmi les hommes souffrants et égarés?.…. |

On a dit, et certains ont écrit, que le président n'avait pas été insensible à la nouvelle politique allemande et qu'il avait incliné à croire à sa sincérité. Ce n'est guère

probable. Une autre et toute contraire hypothèse paraît être la vraie. Pour le mettre en garde contre la sincérité

des avances allemandes, et même s’il n’avait possédé déjà

les révélations des documents.du World et les papiers von

Igel, le président aurait eu les informations reçues d’Al-

lemagne et de l'ambassadeur des États-Unis à Berlin.

Or, de ces informations il ressortait fort clairement que l'Allemagne n'était rien moins que disposée à tenir les engagements pris par elle lors de l’affaire du Sussex. Les rapports de l’attaché naval, commodore Gherardi, venaient de faire connaître en effet que l'Allemagne faisait pousser la construction de soixante-dix à quatrevingts sous-marins d’un type nouveau, tout particulièrement grand et puissant. D'autre part, dans les milieux informés allemands, on ne faisait point du tout mystère que la guerre sous-marine allait être reprise. On allait jusqu’à s’en réjouir ouvertement.

Enfin, et en dépit des demandes réitérées du Département d'État, aucune réponse ne pouvait être obtenue ni de l'ambassadeur Bernstorff, ni de la Wilhelmstrasse, au sujet de la punition qui avait été réclamée et qui devait être infligée au commandant du sous-marin qui avait coulé la Lusitania. Une information officieuse avait fait connaître au contraire que l'officier, qui portait déjà la croix de fer, avait reçu, depuis le coulage, à cause du coulage, l’ordre « Pour le Mérite », la plus haute distinction que püût accorder le kaiser.

Au début de décembre, et par le canal habituel du représentant à Berlin du journal The World, Karl von Wiegand, les autorités allemandes font connaître d’abord et une fois de plus leur grand désir de conserver la paix avec les États-Unis.

«Cependant, ajoute-t-on, il est difficile pour la Wilhelmstrasse de contrôler et refréner la marine allemande, laquelle, du haut en bas, est convaincue qu'il suffirait que. la guerre sous-marine à outrance fût reprise pour que la

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‘guerre fût bientôt terminée. Ce contrôle de la marine, qui a toujours été fort difficile, l’est aujourd’hui plus que jamais. »

Lisant derrière les mots, on peut entendre que, tant que von Bethmann-Hollweg restera au pouvoir, la guerre sous-marine ne sera pas reprise. Cependant des cas individuels de navires, coulés par des commandants trop zélés, pourront se produire. La Wilhelmstrasse s’empressera alors d'offrir excuses et indemnités pour vies et marchandises perdues. « Moyennant quoi, conclut l’officieux porte-parole, l'Allemagne espère que le président continuera patiemment ses relations avec la Wilhelmstrasse animée de la meilleure volonté. »

Que les « hautes autorités allemandes » qui ont parlé dans cette interview aient d’abord pris leur mot d’ordre à la Wilhelmstrasse, qui elle-même l’avait reçu de Washington, il ne peut y avoir doute. L’apparente candeur, l’annonce des bonnes et des meilleures intentions, toute la manière de dire et de faire portent la marque du comte von Bernstorff.

Après qu'il a bien appris à chacun son rôle, il pousse ses interprètes sur la scène, les écoute le débiter et, de la coulisse, regarde l'effet. Celui-ci ne se fait point attendre mais il est loin de répondre au désir de l’ambassadeur.

Est-ce vraiment pour répondre à ces avances ou pour mieux affirmer sa résolution de ne pas entrer dans la manière de voir de l’Allemagne, il serait difficile à tout autre qu’au président lui-même de le dire. Toujours estil que le lendemain du jour où l'interview a paru dans les journaux américains, M. Wilson se rend à New-York pour assister au banquet offert par le journal le World à l’occasion du nouvel éclairage de la statue de Bartholdi, la Liberté éclairant le monde. À ce banquet, et répondant à l'ambassadeur de France, M. Wilson parle de la statue, « véritable symbole d’idéaux et d'idées ». Et sortant presque de sa neutralité, il dit :

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