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« Il est très vrai, ainsi que tous les orateurs l'ont proclamé ou insinué ce soir, que notre déjà longue et délicieuse amitié avec le peuple français est due à une communauté d’idéal et à l'identité des buts que nous poursuivons. Une république doit aimer une autre république précisément comme un corps d’êtres humains doit comprendre et aimer un autre corps d'êtres humains. » On ne saurait non seulement s'affirmer plus délicatement en amitié avec l’ennemie de l’Allemagne, mais exprimer plus nettement ni en meilleurs termes qu’une démocratie ne peut avoir rien de commun avec une autocratie.
Le comte von Bernstorff a-t-il senti la force et en même temps l’humour à froid de la réponse américaine aux avances fallacieuses de l’Allemagne? Peut-être et sans doute. Il est pourtant trop occupé en ce moment pour s’y arrêter longtemps. Il prépare la mise en scène et les acces-
soires qui doivent lancer dans le public américain le
nouveau et tout prochain coup de théâtre, les proposi- : tions de paix officielles de l'Allemagne. Cette fois et
comme toujours, il prend les journalistes comme conf-
dents. Plusieurs jours à l’avance, il prépare l'opinion. Il
fait annoncer, ou bien il prie, en grand mystère, de ne pas
publier encore que l'Allemagne est sur le point de faire
une démarche qui étonnera le monde. Le lendemain, il
demande encore de ne pas publier tout de suite que l’AI-
lemagne, victorieuse, est prête pour la paix, qu’elle va : proposer la paix. Quand l'opinion est au point et suffisam-
ment émue, les propositions parviennent.
Ces propositions de paix allemandes déclarent : que l’Allemagne et ses alliés ont gagné d'immenses avantages sur les puissances de l’Entente, supérieures en nombre et en matériel de guerre ; que les événements récents ont prouvé que la résistance de l’Allemagne ne pourra être brisée, car elle a la force militaire et économique suffisante pour continuer la guerre.
D'autre part, l'Allemagne considère que cette guerre —
MR Le Dr Um :
déclarée par l’Angleterre et imposée à l'Allemagne — est une catastrophe pour la civilisation. L'Allemagne, généreuse et humaine, désire éviter de plus grandes effusions de sang et mettre un terme aux atrocités de la guerre. Elle demande une « base appropriée pour l'établissement d'une paix durable ».
Au cas pourtant où les puissances de l’Entente se refuseraient à rencontrer l'Allemagne sur ce terrain de la. conciliation, l'Allemagne et ses alliés seraient prêts et contraints à continuer la guerre jusqu’à une fin victorieuse ; mais ils déclinent solennellement la responsabilité : de cette décision devant l’humanité et l’histoire.
Ces propositions ont un immédiat et double but. Elles sont, d’abord, surtout destinées à la consommation intérieure de l’Allemagne. La lassitude de la guerre commence à se faire sentir durement en Allemagne. On supporte moins facilement les privations. Il y a de petites émeutes, encore sans importance, mais qui en pourront prendre, dans plusieurs grandes villes. Il faut donc montrer au peuple allemand la Grande Allemagne partout victorieuse offrant généreusement la paix à ses agresseurs, déjà à sa merci, mais qui refusent cette paix parce qu'ils croient être en mesure, par leur blocus, d’exterminer l’Allemagne. L'Allemagne, malgré son grand et humain désir, est donc obligée, contre son gré, à continuer la lutte. Elle fait appel à ses enfants pour conserver l'existence de la mère patrie.
Les propositions s'adressent aussi aux Américains. Et c'est l'ambassadeur à Washington qui est chargé de les conduire de ce côté jusqu'où elles doivent aller. Il y mettra toute son étude, toute sa maîtrise. Il ne s’en tiendra pas aux buts assignés. Il étendra la portée du coup. Il le palliera. Il en déviera le sens. Il voudra que les propositions soient entendues, — par l'intermédiaire des États-Unis, — des Alliés eux-mêmes, surtout des peuples, des classes ouvrières, et pour les attirer, les amorcer, les tenter. Il s'agira d’opposer ces peuples, sacrifiés, admi-
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rables d’abnégation, à leurs gouvernants assoiffés de conquête et de sang. Il faudra donc que toute une machinerie soit préparée, disposée pour orienter immédiatement les esprits, les mettre dans la bonne voie. Il faudra parler surtout aux sentiments, montrer l’acte allemand — acte de générosité, de désintéressement s’il en fut jamais — comme la grande opportunité offerte à l'Amérique sentimentale et généreuse pour faire cesser parmi les peuples las de la guerre et aspirant à la paix, l’horrible, inutile et détestable boucherie. Mais de cette machinerie, il importe surtout que l’auteur ne paraisse point. Il faut que le sentiment américain seul s’adresse au public amériçcain, aux peuples alliés. C’est la presse Hearst qui sera chargée d'expliquer et faire valoir l'initiative allemande. Et, en effet, le jour même que paraissent les propositions de l’Allemagne, le New-York American et tous les Examiners et toutes les publications de Hearst aux États- Unis reproduisent, à côté d’une composition suggestive, un éditorial flamboyant. La composition, sous le titre : « La plus grande opportunité d'Oncle Sam », présente un monstre affreux, gorille amorphe qui, dans une Valpurgis dans la manière de Gustave Doré, broie de ses deux mains la tête d’une forme humaine qu’il maïntient et écrase sous ses genoux. Le monstre est la guerre, la forme humaine l’Europe. Dans le lointain, et se glissant parmi les murailles de rocs abrupts, la figure libératrice de l'oncle Sam apparaît dans un rayon lumineux où brille davantage le mot fatidique « Peace ». Encadrant cette composition et sous le titre : « Les propositions de l’AIlemagne pour négocier la paix devraient être puissamment endossées par notre gouvernement dans notre intérêt propre et celui du monde entier », est publié l’éditorial suivant qui ne saurait être lu avec trop de soin : L'événement sensationnel d’hier devrait être le commence-
ment de la fin de cette terrible guerre. L'important n'est pas la raison ou la folie des propositions allemandes.
La chose de vitale importance est que des propositions de paix ont été officiellement faites par un des groupes belligérants.
Personne parmi ceux qui sont familiers avec l’histoire ne peut espérer que les termes sur lesquels se conclura l’accord seront les mêmes termes qui auront été d’abord proposés par un groupe.
L'Allemagne ne stipule, en fait ne suggère même, aucun terme. Suivant un bruit qui nous vient de Washington, certaines autorités généralement bien informées de la capitale croient que les pouvoirs centraux sont prêts à accorder qu'ils évacueront complètement la France et la Belgique, qu’ils ne demanderont aucun territoire pour l’Allemagne en plus des 189 000 milles carrés du sol de ses voisins qu’elle tient maintenant. L'Allemagne insisterait seulement sur l’annexion de la Serbie à l'Autriche, sur la constitution de la Pologne et de la Lithuanie en royaumes indépendants, la cession de la Dobroudja par la Roumanie à la Bulgarie. Enfin les Turcs garderaient Constantinople. Ainsi la Russie et la Roumanie seules perdraient des territoires et la Serbie cesserait d'exister comme nation.
Ces termes, s'ils sont rapportés correctement, sont justifiés par la carte de guerre telle qu’elle se présente aujourd’hui, mais sont incompatibles avec les protestations solennelles des premiers ministres anglais et français, devant leurs Parlements, de ne jamais faire la paix jusqu’à ce que la Serbie, aussi bien que la Belgique, soit restaurée et jusqu'à ce que l’Alsace-Lorraine soit rendue. En outre, la Grande-Bretagne a publiquement promis Constantinople à la Russie. La Russie ne peut pas accepter les termes suggérés sans renoncer à tout son prestige et son pue sur les peuples slaves.
I1 est raisonnable de penser que les puissances alliées, si die ne refusent pas de négocier, offriront des contre-propositions d’après lesquelles la Russie ne sacrifierait aucun territoire, les Dardanelles seraient conservées détroit ouvert, la Belgique recevrait des compensations et la Serbie conserverait son existence … nationale et son indépendance. Telles pourraient être les contrepropositions minimum des Alliés.
N'importe quelle autre prétention au delà de celles indiquées terminerait toutes négociations avant qu'elles n’aient réellement commencé ; car il est certain que les peuples des Empires centraux seront portés à considérer les présentes propositions de leurs gouvernements comme trop modérées et refuseront de prêter
232 INTRIGU ES ET DIPLOMATIES A À WASHINGTON l'oreille à n'importe quelle proposition qui les mettrait en pos- * ture dé vaincus au lieu de vainqueurs. Il est inutile de prophétiser quelle sera l'attitude de chacun des gouvernements de Russie, France, Italie et Angleterre.
Si l’une ou l’autre de la Russie, de la France ou de l'Italie décide de se retirer de l'Alliance et signer les termes de paix, la victoire de l'Allemagne deviendrait alors si assurée que les puissances restantes seraient obligées de négocier.
Ce n’est donc pas le temps de discuter si l’ Angleterre, par exemple, sera ou non déterminée à poursuivre la guerre, mais c'est le temps de savoir si la Russie, la France ou l'Italie sont décidées à poursuivre la guerre.
Et là réside, nous le croyons, l’espérance vivace que la guerre finira bientôt.
En dépit des constantes déclarations contraires, nous sommes fort bien informés que le peuple russe en a cordialement assez de la guerre. Désastre sur le champ de bataille, incapacité du haut commandement et honteuse brutalité ont conduit la Russie à une condition de famine, d’émeute et de révolte. Le tsar se cache en ce moment même sous la protection de chefs loyalistes en Bessarabie et est fugitif de sa capitale, tout de même que son compagnon, Ferdinand de Roumanie. La Russie est mûre pour la paix. Le roi d'Italie fut forcé d’entrer dans la guerre contre sa volonté et contre le sentiment et les intérêts à peu près unanimes du monde des affaires et du monde financier en Italie, par une campagne de chauvins stipendiés par l'étranger et conduite par des rapsodes et sentimentalistes enragés du type de d’Annunzio. Le -peuple d'Italie en a cordialement assez de la guerre qui lui a seulement apporté des souffrances et une terrible dette. Et il est certain que le gouvernement et le peuple se jetteraient avec une égale ferveur vers des propositions de paix qui sauveraient peut-. être l'honneur national par quelque compensation en Afrique.
Le peuple français sent profondément qu’il n’est pas fait pour endurer une part grossièrement injuste dans le fardeau de la guerre. Il a souffert, en perte d'hommes, trois fois autant que l'Angleterre : et il a contracté maintenant une formidable et écrasante dette de quinze mille millions de dollars. Il n’est pas de peuple qui ait plus souffert de la guerre, il n’en est pas qui ait combattu avec plus de magnifique courage et de gloire que le peuple français dans cette guerre.
Que le nouveau gouvernement anglais et la masse du peuple anglais soient aussi désireux l’un que l’autre de continuer la guerre, nous en avons l’entière conviction.
En ce qui nous concerne, il est certain que nous devons désirer la paix de toutes les manières, et non seulement par compassion naturelle pour la grande agonie de tous les peuples, mais aussi sur le terrain de nos propres intérêts matériels.
Si cette terrible guerre se prolonge, soit la Russie, soit l’Allemagne, sortira maîtresse indisputée du continent européen : et, ou bien l'empire britannique sera détruit, ou bien l'Angleterre sera maîtresse de la mer avec un pouvoir qui traitera suivant son bon plaisir les droits et le commerce des autres peuples.
La balance des pouvoirs sur le continent européen et la liberté des mers sont essentielles à la sécurité et à la paix des États-Unis comme elles le sont à la sécurité et à la paix de toutes les nations du monde.
Ceci ne peut être trop fortement imprimé dans l'esprit de notre peuple. Nous avons été stupéfiés de voir combien peu cette vérité semble avoir été comprise par notre gouvernement à Washington, et par la presse et par le peuple en général.
Maintenant la seule manière dont la balance des pouvoirs peut être maintenue en Europe et dont la liberté des mers pour tous les peuples peut être maintenue le moins du monde, est de conclure la paix pendant qu’il y a encore une balance de pouvoirs à maintenir et pendant qu’il reste encore quelque liberté sur les mers qui peut être sauvée.
Et c’est notre plus évident intérêt aussi bien que notre plus haut et solennel devoir envers l’humanité et la civilisation de faire tendre toute la force de notre influence, voire de créer une mesuré de pression et compulsion, pour ramener rapidement la paix en Europe.
N'importe quelle autre attitude pour l'instant serait un crime envers le monde ; contre le passé, menacé de destruction dans ses achèvements ; contre le futur, menacé d’être écrasé par un fardeau qu’il ne pourra supporter ; contre notre race qui est sevrée de-sa jeunesse, saignée du sang qui fait sa vie, conduite à la banqueroute de ses richesses et laissée plus faible et plus faible pour quand viendra le jour où les hordes jaunes se déverseront en torrents sur les ‘peuples blancs ; contre la religion, contre la science, contre la civilisation, contre Dieu et l’iomme
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Et, spécifiquement et égoïstement, si vous voulez y regarder, nous avons absolue confiance que n'importe quelle autre attitude serait une erreur désastreuse, de conséquences immenses, et presque un suicide, dirigée à la fois contre les intérêts, contre la sécurité, contre la future prospérité et contre la paix de notre propre cher pays.
A cette heure décisive le conseil de l’humanité se confond avec le conseil de l'intérêt.
Nous avons les destinées du monde tremblantes dans la même balance dans laquelle tremblent nos propres fortunes, nos propres destinées. Et ce sera bien pour nous si le fléau s’abaisse dans la direction de la pitié et de la paix.
Les sèches propositions allemandes n'étaient écrites que par le gouvernement allemand et, avant tout, pour l'usage du peuple allemand. Elles étaient de portée restreinte, éphémère. Le commentaire qui en est donné au peuple américain et au monde, par le moyen du journal le plus répandu des États-Unis, porte à chaque paragraphe, à chaque ligne, la signature du comte von Bernstorff. Et quel chef-d'œuvre !
Il faut connaître la psychologie américaine comme la connaît, presque seul, l'ambassadeur allemand pour comprendre toute la portée, pour goûter toute la saveur diplomatique, on pourrait presque ajouter artistique, du document.
Quelle sagesse d’abord, quelle modération, et sans y insister, seulement par la présentation des faits, il accorde au désir de l'Allemagne. Cette Allemagne victorieuse pour rait certes avoir toute les ambitions. Mais non ! Elle ne veut, elle ne cherche que la paix, la paix acceptable, la paix qui doit satisfaire l’honneur de la Belgique et de la France, de celles qui ont plus souffert, qui sont aussi les plus vaincues.
Là, l'Allemagne n’a pas d’ambition. Toute son ambition, elle la reporte vers les pays à demi civilisés, vers les Balkans. Et déjà, pour la première fois, s’esquisse le
plan, le rêve de la Mitteleuropa. Mais ce rêve, tout de suite, on l'écarte. Sans doute, l’Europe des Alliés n’en
voudrait pas. Elle le repoussera, si modéré, si justifié
soit-il. L'Allemagne se prêtera donc à ces exigences. Elle acceptera de discuter les termes avec ses ennemis. Bien plus, c’est elle, elle qui pourrait imposer sa volonté, elle qui convie ses ennemis à discuter franchement les sujets de différends, à se réunir dans une conférence. Et ainsi est jeté, une seconde fois, devant le public américain pris comme juge, l’appât à la médiation américaine et à la conférence prématurée.
Cette conférence, toutes les nations, au fond de leur cœur, la désirent. Et ici, après la constatation, calme,
impartiale, de l’état de chacune, l'éloge généreux, magni- :
fique, de la grande amie des États- Unis, de la France.
EL? implacable Angleterre seule s’opposera à ce qui est le désir et qui ferait le bonheur du monde.
C'est donc au peuple américain de peser, de tout le poids de ses finances, de toute la force de ses approvisionnements, de son industrie, de son commerce, pour aider, forcer au besoin les belligérants à accepter cette paix à laquelle ils aspirent mais qu'ils n’osent accepter par la crainte de l'Angleterre. C'est le devoir du peuple américain, «son plus haut et solennel devoir envers l’humanité et la civilisation ».
C’est son devoir et, aussi bien, son intérêt. Et, de sa décision d’aujourd’hui, dépendront son avenir et celui du monde.
Quel thème à développer pour les pacifistes ! Quelle force trouveront là les petites nations écrasées, Wet risées par l'Angleterre, comme l'Irlande,
Que dire encore du tableau final évoquant l'Amérique menacée de destruction dans son passé, affaiblie dans le présent et dans l'avenir, se présentant proie facile pour les « hordes jaunes ». Et le spectre du Japon conquérant, une fois de plus évoqué, rendu plus présent, plus menaçant
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aux États de l'Ouest, devenant la menace capable de secouer l'indifférence de l'Ouest, de changer cette indifférence en mécontentement contre le président, s’il ne se fait pas l’allié de l’Allemagne pacifiste, s’il refuse le rôle de porteparole de la paix et de messager du bonheur du monde.
Divisions dans l’opinion américaine, essai de division,
voire de séparation des Alliés, amorce à la conférence de
la paix, tels sont quelques-uns des buts que se propose d'atteindre la proclamation dont les journaux de Hearst se font les messagers. Il n’a pas tenu à l’ambassadeur d'Allemagne que tous ces buts ne fussent atteints.
Le commentaire a été lu, au moment, avec autant d'intérêt au moins que les propositions elles-mêmes. Les chancelleries et le télé-salon de Washington n’ont pas hésité à y reconnaître la manière, et la meilleure, du comte von Bernstorff. Lui seul aurait pu démentir que l’article fût de lui. Peut-être le fit-il. Personne n’en a rien su. Chacun garda sa croyance.
Cependant, cette fois encore, et en dépit de la maîtrise montrée dans la préparation, malgré l’activité déployée partout, la manœuvre échoue. Ni le président, en effet, n’est dupe des propositions, auxquelles il oppose immédiatement — et en faisant publier que les États-Unis transmettront les propositions sans y ajouter aucun commentaire — une fin de non-recevoir : ni la grande presse
- américaine n'entre dans la voie où l’on voudrait la pous- ‘ser : ni le public enfin ne croit à la sincérité des propositions. Que le but de l'Allemagne, proposant la paix, soit d'obtenir cette paix, voilà ce dont personne ne s’avise.
Certes, depuis longtemps déjà, il a été notoire aux États-Unis qu’il suffisait que l’Allemagne affirmât un fait pour que le contraire fût tenu pour le vrai. Jamais pourtant l'entente ne s'était encore faite aussi complète qu'elle fut lorsque les propositions parurent.
De toute l'affaire le résultat le plus net fut sans doute la baisse brusque qui atteignit toutes les valeurs de la
Bourse de New-York, baisse qui trouva l'ambassadeur allemand averti et sur ses gardes. On affirma tout de suite dans les clubs et le télé-salon de Washington que ces propositions de son pays, comme l’aventure de l’'U-52, rapportèrent, à l’époque, une cinquantaine de millions, profit net, au comte von Bernstorff. Il a déjà été dit que le télé-salon exagérait parfois.
Peu de jours après la note de paix, le 22 décembre, le maréchal von Hindenburg, à Berlin, annonce très sérieusement à l’un des reporters américains qu’il prend pour porte-parole, que « c’est seulement au printemps prochain que l’Allemagne aura atteint la plénitude de sa force ». Avis aux Alliés qui, s’ils ne veulent sentir le poids redoutable de la pleine force teutonne, et « si l'Europe et l’humanité doivent être encore sauvées de moments terribles », doivent traiter au plus vite et tout de suite. Avis surtout aux États-Unis qui doivent employer tous leurs moyens de persuasion auprès des Alliés, pour faire cesser la guerre avant le carnage final. La manœuvre pourtant est si apparente qu'elle désarme par l’excès de candeur et fait long feu dans le public qu’elle doit surtout atteindre.
Le Frankfurter Zeitung, au même moment, dicte aux neutres leur conduite, et, de peur qu'ils ne les aperçoivent pas, insiste sur les moyens qu'ils ont de persuader les Alliés.
« Tous les neutres doivent amèrement regretter aujourd’hui la grave erreur qui les a empêchés, au début de la guerre, d’être vraiment neutres et d'agir de concert, toutes leurs pensées étant tendues vers la paix. La discussion avec l'ennemi est maintenant notre affaire : elle ne demande aucune médiation, surtout aucune intervention neutre. Telle intervention ne ferait que du tort, Mais si les neutres pouvaient unir leurs voix et clamer fortement : « Voici une honnête et sérieuse proposition de paix et quiconque se refuse à l'entendre accumule de lourdes responsabilités pour son pays », s'ils trouvaient
le courage et la volonté de parler ainsi, ils agiraient bien
pour la paix et il n’y aurait pas de gouvernement dans le monde qui pourrait accepter la responsabilité devant son peuple de passer négligemment à côté de l'offre allemande sans la regarder. Et il deviendrait possible alors de parler de ce que tout le monde a toujours annoncé comme son plus haut but et son plus sincère désir pour l'avenir. »
En dépit de la netteté d’argument et de la force de persuasion, l’article de la Frankfurter Zeitung, soigneuse-
ment reproduit par la presse germanophile, n'éveille pas
plus d'intérêt dans le public américain que le conseil d'Hindenburg.
C'est peu de jours après pourtant, le 22 décembre, en dehors de toutes prévisions, voire contre ce qui avait été officiellement annoncé, que se fait entendre, comme « un coup de tonnerre au ciel de Washington », l’appel du président demandant aux belligérants de stipuler leurs motifs et leurs buts de guerre.
La note suggère « qu’une occasion prochaine soit cherchée » pour obtenir des nations en guerre « une déclaration de leurs buts respectifs aussi bien que des termes qui pourraient servir de base pour terminer la guerre, ainsi que les arrangements qui seraient considérés satisfaisants pour empêcher son renouvellement ».
Parlant des buts de guerre, le président « prend la liberté » d'appeler l'attention sur le fait que « les objets que les hommes d’État des deux partis belligérants ont en vue dans cette guerre sont virtuellement les mêmes, tels que stipulés en termes généraux à leurs propres nationaux et au monde. Chaque côté désire rendre les droits et privilèges des peuples faibles et des petits États aussi assurés contre une agression ou un déni de justice dans l’avenir que les droits et privilèges des grandes nations en guerre. »
La note est tout de suite fort mal prise, peut-être plus mal comprise, de l’autre côté de l’eau. L’Angleterre y
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voit un appui donné aux prétentions de l'Allemagne et une invitation à une conférence immédiate de la paix. Par l'intermédiaire de son ministre, M. Balfour, elle rappelle au président que c’est « l’Allemagne et l'Autriche qui ont rendu la guerre actuelle inévitable en attaquant: les droits d’un petit État et qu’elles ont gagné leurs premières victoires en violant le traité garantissant les territoires d’un autre ».
Il s’en faut de peu ou de rien que la France fasse sentir, dans sa presse sinon officiellement, avec une ironie plus blessante que l’indignation anglaise, l’inopportunité de la démarche américaine et le peu de cas qu’elle fait des propositions du président.
Dans le monde officiel pourtant, à Washington, on assure tout de suite qu'aucune autre idée n’a été dans l'esprit du président que de forcer les belligérants, mais surtout l'Allemagne, à déclarer leurs buts de guerre. Les États-Unis, pouvant eux-mêmes et d’un moment à l’autre être entraînés dans la guerre, ils désiraient pouvoir décider en pleine connaissance de cause de quel côté ils y entreraient.
La déclaration « sur le bord de la guerre », un peu trop hâtive sans doute et pas assez préparée, que fait le secrétaire Lansing, dans la matinée du lendemain, aux correspondants de journaux, est toute en faveur de cette version mais contribue d’abord, et par la rectification qui la suit, à ajouter de la confusion et de l'obscurité où il n’y avait déjà pas beaucoup de netteté et plus du tout de clarté. Expliquant peu, elle sème l'émoi partout, C'était peut-être et sans doute l’un de ses buts. Elle en avait d’autres qui ne furent point vus d’abord. :
« Nos droits ont été empiétés — dit le secrétaire d'Etat — et la situation devient si intolérable qu’elle ne peut durer encore longtemps. De plus en plus, nos droits sont méconnus, lésés par les belligérants des deux côtés, en sorte que la situation devient progressivement critique.
J'entends par là que nous approchons de plus en plus le bord de la guerre. Nous avons donc droit de connaître ce que chacun des groupes belligérants cherche dans cette guerre et afin de régler notre conduite à venir.
« Nous ne considérions pas nos intérêts matériels quand nous disions que la situation pouvait devenir intolérable. Nous avons prospéré par la guerre, mais nos droits ont été lésés. La seule chose que ces propositions allemandes ont pu faire a été de retarder la note de quelques jours. Il ne fut décidé finalement de l'envoyer que lundi. La difficulté qui confrontait le président était que la note püût être prise comme un mouvement pour la paix appuyant les propositions allemandes. Il dément absolument que ceci fût entré comme facteur dans la communication elle-même. »
La seconde déclaration de M. Lansing, après la confé-
rence à la White-House avec le président, ajoute encore
à l’hésitation et au trouble.
Il semble se rétracter, exprime des regrets et assure finalement qu'il ne rétracte rien, mais maintient que la politique des États-Unis reste la même. On a pu voir
. plus tard que sa double déclaration restait strictement
vraie, On n’a même pas vu alors que le secrétaire d'Etat était « au bord d’une confidence », que les droits de la diplomatie lui imposaient de réserver. On n’a vu ouonn'a voulu voir que son hésitation, l’apparence de désaccord entre le président et lui et la rétractation qu’on a dit qu'il avait faite sur injonction expresse du président. Les diplomaties sont devenues actives. Les chancelleries encore plus. Les salons et les clubs ont comme toujours accueilli et propagé tous les bruits. On est tombé d'accord sur la discordance qui existait entre le Département d'État et la White-House. Le télé-salon a annoncé la démission du secrétaire d'État comme fait accompli. C'est sur ces entrefaites, le 28 décembre, que la réponse allemande arrive à Washington.
Cette réponse fait tout de suite la plus défavorable
impression. Elle paraît évasive, insuffisante et-décevante. Non seulement elle ne donne réponse à aucune des demandes du président, mais elle n’essaye même pas de considérer ces demandes ou de les discuter. La note présidentielle, en effet, présentait trois suggestions. La première était que tous les belligérants indiquassent les formules suivant lesquelles la guerre pourrait être terminée. À ceci l'Allemagne répond : il faut favoriser un échange de vues directes entre les pouvoirs centraux et les Alliés.
A la seconde suggestion : Que les belligérants fixent des garanties suffisantes contre toute guerre future, l’Allemagne répond : le travail en vue d'empêcher la guerre à venir pourra seulement être commencé quand le présent conflit sera terminé. |
A la troisième suggestion : Que les belligérants veuillent préciser les objectifs pour lesquelles ils combattent et qui, à première vue, semblent les mêmes des deux côtés, l'Allemagne ne fait aucune réponse.
La note allemande est donc finalement et officiellement prise à Washington comme un refus d'entrer dans les vues du président. L’hypocrisie de la première démarche pacifiste apparaît plus évidente.
Un pessimisme se manifeste dans les sphères officielles, d’où il se répand dans le public. On prévoit généralement la reprise plus ou moins prochaine de la guerre sousmarine et la rupture des engagements pris en mai. Au Département d’État on laisse entendre que le président attendait une réponse nette de l'Allemagne et une précision de ses buts et qu’il trouve que l’Allemagne s’est dérobée. Non seulément le président ne fait rien pour cacher le désappointement que lui cause apparemment la note allemande, mais il paraît tout faire au contraire pour que personne ne l’ignore et l'ennui qu'il en a.
A ce désappointement, vrai ou nécessaire, l’ambassadeur d'Allemagne se laisse prendre ou est pris comme
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tout le monde. Il sait par ailleurs et par le détail les embarras actuels du président : sa note des buts de guerre mal prise où il espérait qu'elle serait mieux entendue chez les Alliés ; des inquiétudes à l’intérieur et de plus sérieuses à l'extérieur avec le Mexique. Les bandes de Villa, en effet, toujours sous la même influence, menacent de renouveler le raid de Chihuahua avant Noël, et les habitants quittent la ville en hâte, emportant ce qu'ils peuvent prendre avec eux. D'autre part la conférence américaine-mexicaine, qui se réunit quotidiennement à Philadelphie et qui devait tout arranger, est moins avancée, après trois semaines de discussion, qu’elle ne l'était au début. L'achat des Antilles danoises, qui enlève une base de ravitaillement à l'Allemagne au cas qu’elle eût des vues sur le canal de Panama et qui aurait dû être tenu secret, vient d’être ébruité, on ne sait encore par quelle complicité, mais on s’en doute. Au Sénat, le parti de l'opposition s’est emparé de la dernière note pour dénoncer la Ligue des nations et crier à l’abandon de la politique traditionnelle de Monroe par le président.
Le moment paraît donc propice à l'ambassadeur pour tenter une plus forte pression sur le président. C’est alors
qu’il fait publier par le New-York Times une lettre « de
l’autorité allemande la mieux qualifiée dans le pays » et qui déclare :
« Pourquoi combattons-nous? Il n’existe pas un homme en Europe ni aux États-Unis qui puisse dire vers quel but la guerre tend. Le fait est que les nations européennes sont entrées dans une lutte ouverte pour toutes les ambitions et maintenant la seule chose à faire est d’en sortir comme nous pourrons. » La lettre continue, préconisant le retour au statu quo ante bellum et laisse entendre en termes voilés qu’il dépend des États-Unis d’obtenir ce retour, mais que s'ils ne l’obtiennent pas ils auront tout à craindre pour l'avenir.
Cependant le président, qui a vu sans nul déplaisir
le désappointement qu’il montrait de la note allemande partagé tout de suite et par tout le peuple américain, ne retient de la lettre que la première sentence et ignore délibérément les avances et la menace.
Nous sommes arrivés au mois de janvier 1917. Les coups, dans la finale bataille diplomatique, vont se faire désormais plus rapides en même temps que plus sournois. Chaque jour va apporter un fait nouveau, une nouvelle preuve de l’activité de l’ambassadeur allemand et de l'intensité de la propagande de l’Allemagne aux États- Unis. Aussi, la double politique de promesses et de menaces suivie depuis longtemps déjà, la politique « du morceau de sucre et de la massue », va s’accuser maintenant à des intervalles plus rapprochés et presque simultanés. Il faudra que le peuple américain se prononce entre deux alternatives. Ou bien il devra se faire complice du désir qu’a maintenant l’Allemagne d’entraîner les {belligérants à une paix prématurée et par laquelle elle pourra affirmer son rêve ambitieux de Mitteleuropa. Ou bien ce même peuple américain, qui a dit, répété, prononcé qu'il avait horreur de la guerre, devra être prêt à accepter toutes les horreurs d’une guerre avec la puissante et terrible Allemagne.
Cependant les événements se succèdent.
C'est, le 8 janvier, le toast malencontreux de l’ambassadeur Gérard à Berlin. C’est, le 12, la réponse des Alliés, qui, par sa franchise autant que par l’art de sa rédaction,
fait le meilleur effet au Département d’État et à la White- House. C’est, le 19, le message du ministre Balfour qui met des accents à la réponse du 12. Le même jour sont annoncés le raid allemand du Mæwe et la capture des marins américains par les pirates du corsaire. Et c’est encore, ce même jour, l'envoi, par le comte von Bernstorff, du fameux message de Zimmermann au ministre allemand de Mexico von Eckhardt et qui, connu tout de suite au
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Département d'État, ne le sera que six semaines plus tard du public américain et jouera alors l'important et décisif rôle que l’on saït (1).
C’est, le 22, l'annonce officieuse allemande que « la procédure sur la question des navires marchands armés va subir d'importants développements ». Et l’on sait combien les points de vue allemand et anglais sur cette question sont radicalement opposés. Le 23, la menace se fait plus directe. D’innombrables prospectus sont envoyés par la poste ou déposés dans les milieux financiers, dans les clubs, les hôtels, tous endroits publics, et qui déclarent :
« Puisque les Alliés refusent de considérer les propositions de paix de l’Allemagne, celle-ci vaincra ses ennemis en se servant des sous-marins pour isoler l'Angleterre du reste du monde et éteindre la dernière étincelle de vie de l'Entente.. »
(1) Le message est le suivant :
« Nous avons l'intention de commencer, le 1er février, la guerre sous marine à outrance. Malgré cela nous nous efforcerons de garder les États- Unis neutres. Si nous échouons, nous proposons une alliance au Mexique sur les bases suivantes : nous ferons la guerre ensemble et nous ferons la paix ensemble. Nous donnerons le plus large appui financier et il est entendu que le Mexique recouvrera les territoires perdus du New-Mexico, du Texas et de l’Arizona. Les détails vous sont laissés à fixer.
« Vous êtes prié d’informer en grande confidence le président du Mexique des propositions ci-dessus aussitôt que la déclaration de guerre avec les États-Unis deviendra certaine. Vous voudrez bien également suggérer au président du Mexique de communiquer, de sa propre initiative, avec le Japon et de l’inciter à adhérer à ce plan immédiatement. Offrez en même temps de servir de médiateur avec le Japon. Veuillez attirer l’attention du président du Mexique sur la reprise de la guerre sous-marine à outrance qui donne confiance que l'Angleterre sera contrainte à faire la paix dans quelques mois.
« Signé : ZIMMERMANN. »
C'est au moment même qu’il prépare tout pour la prochaine entrée du Mexique et du Japon aux côtés de l'Allemagne dans la guerre contre les États-Unis, que le comte von Bernstorff multiplie encore ses efforts pour persuader le président Wilson que l'Allemagne a besoin de l’aide et de l'amitié des États-Unis pour rétablir la paix.
L'annonce que les États-Unis seront bientôt entraînés dans la guerre par la perfidie anglaise conclut le factum.
Le 29, paraît la proclamation éperonnée et piaffante du kaiser à ses armées à l’occasion de son anniversaire de naissance.
Chaque jour enfin s’accuse davantage, devient un peu plus pondérable dans l'atmosphère de Washington et, plus encore, de New-York, un malaise, une animosité inquiète.
Que fait, pendant ce temps, l'ambassadeur allemand?
S'il se manifeste peu, on ne peut imaginer pourtant qu'il reste inactif. Il a certes été dûment averti du coup que prépare la Wilhelmstrasse d’accord avec le Grand Quartier Général allemand. C’est assurément le plus fort qu’ait encore porté l’Allemagne aux États-Unis. Pourrat-il le parer encore? Le message du 19 janvier marque assez qu'il s’en est fait fort. Lui-même, sans doute, n’est pas aussi confiant. Cependant la partie le tente. Il est décidé à y mettre toute son habileté. La haute idée qu'il se fait de cette habileté, la beaucoup moindre qu'il a encore de ceux à qui il s’adresse lui interdisent de croire qu'il pourra échouer (1). S'il gagne cette fois, quel relief
(x) Qu'il ait confiance qu’il réussira, sa dépêche du 22 janvier à son gouvernement le montre assez :
« Je demande l’autorisation de dépenser jusqu’à 60 000 dollars pour influencer le Congrès comme dans les précédentes occasions et, par l'intermédiaire des influences que vous connaissez, les seules peut-être qui puissent empêcher la guerre.
« Je vais, entre temps, commencer d’agir en ce sens. Dans les circonstances actuelles, une déclaration officielle de l’Allemagne en faveur de l'Irlande serait des plus désirables afin d’obtenir l’appui des influences irlandaises en Amérique.