CHAPITRE XI
La première nouvelle commence à se répandre à Washington vers neuf heures du soir. L'’émotion est immédiate et intense. Les appels téléphoniques se multiplient. En moins d'une demi-heure, la provocation allemande est connue partout.
Les rues se peuplent, malgré le froid vif. On court aux bureaux des journaux. Des éditions spéciales sont tirées, criées, vite épuisées. On se rassemble sous les réverbères pour lire le texte comminatoire. A la sortie des cinématographes, des théâtres, vers dix heures et demie, la foule augmente et l’indignation. Des groupes se forment, stationnent, commentent la nouvelle. Dans les salons, les clubs, la surexcitation n’est pas moindre. La gravité de la situation est aussitôt aperçue de tout le monde. Le pessimisme est partout.
Le lendemain, l’impression ne fait que s’accuser davantage. La presse entière exprime l’opinion que la situation est la plus grave qui se soit encore présentée depuis le début de la guerre (1).
(x) L’officienx New-York World déclare : « Il ne reste qu’une réponse à faire à la nouvelle déclaration de guerre sous-marine allemande, c'est de remettre son passeport à l'ambassadeur von Rernstorff et de rompre immédiatement les relations diplomatiques avec l'Allemagne. Le gouvernement ne doit pas attendre pour prendre cette mesure qu’il y soit contraint par le meurtre prémédité et les pirateries. Le président doit
PACA
Au Sénat la séance présente une physionomie parti-
culière. Rien du bruit, du mouvement coutumier. Séna-
teurs, au grand complet, public, journalistes, chacun reste à sa place comme sous l’empire de préoccupations poignantes et dans l’attente. L’exorde d’un discours d’opposition du sénateur républicain Lodge est particulièrement bien accueillie : « Je déclare, dit M. Lodge, que je ne ferai ici aucune allusion à la note allemande. Le président Wilson est aujourd’hui aux prises avec une situation trop grave pour qu’on puisse décemment discuter les responsabilités que lui seul doit prendre. »
Le président, enfermé depuis la veille dans son cabinêt (1), ne reçoit personne. Il étudie la note allemande
mettre à exécution les conditions de son propre ultimatum et cela si promptement que le gouvernement de Berlin ne puisse se méprendre sur les intentions et la politique des États-Unis. Si cela signifie la guerre avec l'Allemagne, soit. Nous avons consenti à toutes les concessions conciliables avec le respect de soi-même. Toutes ont été en vain. Accepter la reprise de la guerre sous-marine à outrance serait nous soumettre et nous priver de tous les moyens de justification. Aucune paix ne peut s'acheter au prix d’une humiliation nationale... »
Le Boston Transcript : « Toutes les mesures devraient être prises pour le départ immédiat et forcé de l’ambassadeur Bernstorff et de tous les représentants de l’ Allemagne. »
Le Portland Express : « L'heure de temporiser est passée. »
La Trenton Gazette : « C’est un soufflet sur la face des États-Unis. »
Le Pitisburg Chronicle : « C’est un défi à l'Amérique. »
Le Saint-Louis Post : « L'Allemagne force tous les neutres à entrer dans la guerre. »
Le Providence Tribune : « Notre honneur est engagé à refuser les conditions de l'Allemagne. »
La Waterbury Star : « Donnez ses passeports à Bernstorff. »
Le Lincoln Daily Star : « Renvoyez Bernstorff chez lui. »
Le San Antonio Light : « Nous devons rappeler Gerard ici. »
(1) Que le président ait pu ne pas croire finalement la provocation allemande si proche, c’est ce qui ressort du récit d’un témoin, correspondant du journal The World, qui se trouvait en conversation avec le secrétaire du président, M. Tumulty, quand la copie dactylographiée (clipping) de l’agence d’information l’Associated Press fut reçue, avant le texte officiel, à la White-House. D’après ce correspondant, le prési-
dans un isolement absolu. Son conseiller et ami, le colonel House, mandé par téléphone de New-York, arrive dans la matinée et s’enferme avec lui.
À New-York, la Bourse baisse de 3 à 17 points. Les grandes banques font des efforts désespérés pour parer à la panique et aux krachs. Au cours de l’après-midi, plus de 2 000 000 d’actions de toutes valeurs sont jetées sur le marché par des spéculateurs affolés. Les assurances maritimes atteignent des cotes de panique.
Dans la matinée du samedi 3 février, un peu avant dix heures, la nouvelle se répand à Washington que le président va se rendre devant le Congrès, à deux heures, pour exposer les raisons qui l'ont déterminé à faire remettre à l'ambassadeur d'Allemagne ses passeports. La nouvelle se répand comme une traînée de poudre.
Instantanément, l’émotion est au comble, Les édifices, tous les bureaux du bas de la ville se vident. Les principales artères deviennent fourmilière. Les premières éditions, Extras, des journaux sont arrachées par la foule. En dépit du froid, qui est extrême, des rassemblements se forment où l’on discute la nouvelle. La même émotion grave, mais comme radieuse, se lit sur tous les visages, dans tous les yeux. La même satisfaction est exprimée, au hasard des rencontres, dans les conversations entre inconnus. C’est partout le même éloge, la même fierté de l’acte du président. Dans un groupe, un employé s’exclame : « Enfin, nous y sommes ! Depuis deux ans que ce pays a enduré de l’Allemagne ce qu'il n’aurait pas enduré deux semaines de l'Angleterre ! » et est vivement approuvé.
dent se trouvait alors dans le salon bleu en conférence avec un banquier de New-York et l’un de ceux qu’il devait mettre plus tard à la tête de l’un des nouveaux départements créés par les besoins de la guerre. Quand M. Tumulty lui remit le clipping, il y jeta un premier regard distrait, puis le lut soudainement avec la plus sérieuse attention et s’écria par deux fois : « It is not possible ! It is not possible l... » Cela était pourtant.
Et
Deux passants qui se connaissent, se croisent. L'un crie : « C’est la guerre, cette fois ! » L'autre répond : « Dieu merci ! » On se serre les mains. On se félicite mutuellement.
Au Capitole, dès une heure, les automobiles commencent d'arriver. Jusqu’à deux heures, ce sera un défilé continu, qui peuplera peu à peu l’immense place devant l'imposant monument.
À une heure un quart, la Chambre des représentants, moins élégante mais plus grande que celle du Sénat, et où se tiennent toutes les réunions jointes du Congrès, est
déjà, de l’hémicycle aux galeries, remplie à force. La tribune diplomatique est plus qu’au complet et l’assistant secrétaire d’État, M. Frank Polk, qui voudrait y trouver place, s’assied sur une marche dont le ministre de Grèce occupe déjà la moitié. Beaucoup de femmes et les plus jolies ou les plus élégantes. La disposition des galeries, six gradins de fauteuils, qui courent à mi-hauteur tout autour de la salle, chaque tribune n'étant séparée de la voisine que par une cloison basse, permet les conversations. Mme Wilson se penche, parle à Mme Jusserand, dont lady Spring Rice la sépare. On se nomme les représentants qui s’entretiennent dans l’hémicycle.
Dix minutes avant deux heures, l’huissier de service annonce, suivant le cérémonial, la Cour Suprême de justice. Les huit magistrats, conduits par leur président Edward Douglas White, à la tête et la corpulence de John Bull, défilent dans l’étroite travée, viennent prendre place près de la tribune. A deux heures moins cinq, l’huissier annonce la Chambre haute. Par la même travée, les sénateurs entrent deux par deux, parfois se donnant le bras, prennent place sur les trois rangées de fauteuils qui leur sont réservées devant les représentants. Partout les conversations se sont tues.
La grande horloge marque exactement deux heures. L’huissier annonce M. le président des États-Unis.
M. Wilson entre, très droit sans raideur, d’une parfaite
correction de tenue, le visage impassible, l'expression grave, avec un grand air de simplicité, de majesté répandu sur toute sa personne.
À peine a-t-il paru, l’Assemblée entière, d’un même mouvement, d’un même élan, est debout, vibrante et acclamante.
L'ovation cependant dure peu. Car le président est déjà devant la tribune, ses feuillets sur le pupitre. Après avoir salué par deux fois, gravement, il ouvre la bouche, commence à parler. Le silence se fait instantané, absolu, poignant. Maintenant, dans ce silence, comme frémissant de l'émotion de tous, le président, de sa voix nette, ferme, au timbre musical, sans effets oratoires, sans gestes, commence de lire le document qui va changer l’histoire des États-Unis et peut-être celle du monde.
L'assistance entière est comme figée, suspendue à ses paroles. Le président a fait l'historique des rapports des États-Unis avec l'Allemagne. Il a rappelé la note américaine du 8 mai, puis celle de l’Allemagne du 31 janvier. Sans élever davantage la voix, avec un peu plus de fermeté seulement dans le ton, il vient de prononcer :
« I have therefore directed the Secretary of State to announce to His Excellency the German Ambassador that all diplomatic relations between the United States and the German Empire are severed.… »
Sans attendre la fin de la phrase, instantanément, tous les membres de la Cour suprême, les sénateurs, les représentants, le public des tribunes, sont debout, acclamant, applaudissant, agitant des mouchoirs, dans l’une de ces manifestations spontanées et frémissantes où il semble que ce soit l’âme même de tout un peuple qui s'exprime et qui prend vie dans l’enthousisame de quelques-uns
et d’une élite. On voit le sénateur Lodge, l’un des plus
irréconciliables opposants de la politique du président, applaudir du même élan que ses amis les plus fermes. Des pacifistes notoires se retrouvent purement Américains et