MONSIEUR LE PRÉSIDENT WILSON L'HOMME ET L'ŒUVRE AVANT LA GUERRE
La grande aversion que M. Wilson a toujours montrée pour la publicité et dès qu'il s'agissait de ses affaires personnelles, laisse presque sans information sur son enfance
-et sa jeunesse. Sa vie privée est généralement peu connue. Sa préparation à la vie publique l’est moins encore. . Quelle a été son enfance dans la petite cure d’Augusta, en Georgia, où son père, pasteur presbytérien, vint habiter deux ans après la naissance du futur président? Quelles furent ses relations, ses amis, ses goûts? Nous en serions sans doute réduits à les imaginer si ce n’était les quelques documents, qui furent écrits par l’homme qui a sans doute le mieux connu M. Wilson et parce que durant trente-cinq ans il a vécu dans son intimité, le professeur Stockton Axson, beau-frère du président par son premier mariage.
Ces souvenirs d'enfance et de jeunesse, racontés très simplement, en quelques pages qui ne furent point publiées, seront peut-être les seuls documents que possédera un jour l’histoire. Elle n’en possède point d’autres aujourd’hui. Encore sont-ils fort incomplets. De dix ans en effet moins âgé que le président et ne nous parlant que de ce qu il a vu, M. Axson ne nous dit rien des premières années. j'
La figure la plus importante qui sort de ses premières
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impressions est celle du Révérend Joseph Wilson, père de .
Woodrow Wilson. M. Axson le dépeint comme un homme grave, sans austérité, porté plutôt à agir sa religion qu'à la prêcher, droit, bon, croyant bien plus qu'à la leçon de | morale ou au commentaire aride de l'Évangile, à l'exemple vivant et à la charité agie.
On peut imaginer que le jeune Woodrow, à la petite , cure de Geotgia, et sous la discipline fort peu sévère, : mais avec l'exemple constant de son père, eut la même . enfance très libre, dénuée de toute discipline, plus adonnée aux sports qu’au travail de l'esprit, en somme choyée … à l'excès par tout le monde et très brutale entre garçons . de même âge, qu'ont tous les petits Américains, dans : toutes les villes petites et grandes des États-Unis. Ses :
goûts personnels et sans doute l'exemple de son père le .
portaient assurément plus au travail que ses camarades. Il ne se privait pas pourtant de les joindre dans les coas- . fings le long des collines couvertes de neige l'hiver et dans les interminables et passionnantes parties de base- . ball l'été. Le goût si vif du sport et des sports que le président garde aujourd’hui a certes été acquis dès l’en- . fance.
Il semble que le jeune Wilson ait, mieux que beaucoup d’autres, profité de cette éducation. Et son biographe Axson nous dit son étonnement quand, ayant reçu, un . jour, une lettre de son propre père, il y trouva d’abord un long éloge du jeune Woodrow et qui se terminait par Fexclamation suivante : « Je ne puis rien imaginer qui pourrait me rendre plus heureux qu’avoir un fils comme Woodrow Wilson. » Axson lut, paraît-il, la lettre et le . regret, ou le souhait final, sans que sa piété filiale s’en trouvât le moins du monde émue : et moins encore son émulation s’en trouva-t-elle exaltée. Nous sommes ainsi faits que les grands exemples qu’on offre à notre imitation, non seulement le plus souvent ne nous touchent guère, mais nous tournent généralement contre ceux qui
4 nous les présentent et aussi bien contre les réformes
. qu'on attend qu’ils nous imposent.
Quels qu'aient été alors les sentiments du jeune Axson, le professeur, qui croit devoir rappeler le vœu exprimé trente ans plus tôt par son père, constate seulement que
ce vœu est devenu réalité, non point dans le sens que le …
voyait alors le Révérend, mais parce que Woodrow Wilson, en épousant quelques mois plus tard la sœur du biographe, devait par là même donner à ce père le fils qu’il
avait rêvé.
Et il nous raconte fort joliment comment Woodrow Wilson et sa sœur devinrent fiancés. Ce fut de la façon
la plus romanesque et telle qu’eût pu l’imaginer un Octave Feuillet. Ellen Axson se trouvait en visite chez … des amis, dans les montagnes de la North Carolina, quand
le Révérend, son père, tomba dangereusement malade. Un
télégramme avertit la jeune fille, qui prit aussitôt congé
de ceux chez qui elle se trouvait et, sans attendre aucun
autre avis, se rendit à la ville la plus voisine, Asheville … pour y prendre le train. Informée en arrivant qu'elle
devrait attendre plusieurs heures, elle se rendit à l'hôtel le plus proche, prit un livre, s’assit près d’une fenêtre et, pour passer le temps, commença de lire. Le hasard fit
que Wocdrow Wilson, qui venait de faire une promenade È à cheval dans la montagne, passa devant l'hôtel et la fenêtre où lisait miss Axson et leva la tête. Il aperçut le
profil joli de la liseuse. Il avait déjà rencontré la jeune
fille, l'été précédent, à Rome, en Georgia. La rencontre - Jui avait probablement laissé d'agréables souvenirs. Tou-
jours est-il qu’il arrêta son cheval, mit pied à terre, entra
dans l'hôtel. « Et cette réunion de quelques courts ins-
tants suffit, résume le biographe, pour leur montrer ce
que la vie signifiait pour chacun et pour tous les deux. » a
Aussitôt arrivée chez elle, — et sans doute après avoir constaté que l'état de son père était en tout point satis-
faisant, — Ellen prend son jeune frère Stockton pour con- =
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fident. « Êtes-vous capable de garder un secret? » lui demande-t-elle. Et, sans attendre la réponse, comme les jeunes filles et les amoureux ont, dit-on, accoutumé de faire, ce secret, celui de ses fiançailles, de son bonheur, tout de suite, très gentiment, elle le lui livre. Elle semble même craindre de n’en avoir pas dit d’abord assez. Elle y insiste. Celui qu’elle va épouser, elle veut qu'il le connaisse. Et alors, avec beaucoup de feu, elle le dépeint et de telle façon qu’il ne pourra plus le méconnaître : « Il est l’homme le plus admirable du monde... et le meilleur. » Il serait sans doute exagéré d’insister pour reconnaître là une rare prescience de l’avenir. On a vu, en effet, d’autres jeunes filles penser et parler de même de l’homme auquel elles venaient de se fiancer — et sans que cet homme dût par la suite, ni le moins du monde, parcourir la même carrière ni accomplir la même œuvre que le président Wilson. Mais le jeune Axson n'était pas encore à l’âge où l'expérience peut rendre sceptique. Il crut ce que sa sœur lui disait. Et la suite a montré que la vie a parfois raison contre l'expérience et qu'il peut être plus sage de croire que de douter.
« La vie mariée des Wilson, nous dit le professeur Axson, cette vie que J'ai vue si intimement pendant vingt-cinq ans, il me serait difficile d’en dire la beauté en termes modérés. » Et, en effet, il affirme n'avoir jamais entendu aucun mot de colère, n'avoir assisté à aucune altercation entre les deux époux. Assurément, il leur arrivait d’avoir des opinions différentes sur certains sujets, mais leur relation d'âme était si étroite, si « enracinée dans un amour et une loyauté mutuels », que leurs différends n'étaient jamais qu’occasionnels et de surface. Et le professeur nous raconte comment la jeune Mme Wilson, se laissant emporter par la force de sa conviction, s'écriait parfois : « Woodrow vous savez que vous ne pensez pas cela, » et le futur président prenait alors un air penaud pour répondre : « J'ai été, madame, jusqu’à
don [TR 2e : 14 à Ce. CH
croire que je pensais cela, et aussi longtemps que vous » n’aviez pas pris la peine de me détromper. »
On imagine assez généralement M. Wilson un homme toujours froid et d’une extrême réserve. Ilest assez curieux | de trouver, auprès de ceux qui l’ont mieux connu, que cette imagination est parfois assez loin de la vérité. Le prefesseur Axson assure que sa vie, après son mariage, n’a . été qu'amour mêlé d’un délicieux humour et d’une par- . faite simplicité. Et, de cette simplicité avec cet humour, - il offre l'exemple suivant :
Cela se passait quand M. Wilson et sa jeune femme étaient encore à l'Université de Bryn Mawr. Le président avait tout de suite adopté toute la famille de sa femme et l’hébergeait en partie. Un jour que l’un des oncles préférés de sa femme, oncle Tom Hoyt, était chez eux en visite, M. Wilson se trouvait assis sur un banc seul, avec son jeune beau-frère Axson, quand il se prit à rire.
— Pourquoi riez-vous? lui demanda Axson.
— Oh! c’est que je pense à mon puissant travail de ce matin. En descendant, et comme je passais devant la chambre a’oncle Tom, j'ai vu ses chaussures devant la porte. Il pensait naturellement que des gens qui se respectent ont un domestique mâle chez eux. Je savais que . Bridget, la servante, considérerait au-dessous de sa dignité de les cirer et Annie ne savait pas. Je n’ai donc fait ni une ni deux et me suis mis moi-même à la besogne.
. Bonne humeur, tendresse, esprit, voici trois côtés du caractère de M. Wilson qui ne sont pas assez généralement connus et qu’il faut remercier le professeur Axson d’avoir mis en si vive lumière.
Il en est un autre dont on peut regretter qu'il n'ait point assez parlé. C’est celui qui s’est montré surtout au cours de ce que son biographe appelle en passant «les … dures expériences de Princeton » et dont il ne dit plus rien. C’est le souci constant de l'intérêt général et, cet. intérêt général une fois aperçu, l’entêtement à le satis-
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faire contre les plus forts intérêts particuliers, voire per-
- sonnels. Les faits valent ici qu’on les rappelle, par la
__ fausse interprétation qu’on (les adversaires politiques du président) leur a donnée et par ce qu’ils signifient vraiment.
Le docteur Wilson avait commencé de professer à Princeton en 18co. Il avait été nommé président de l'Université douze ans plus tard, en 1902. Ce fut peu après sa
nomination que les faits auxquels nous faisons allusion se produisirent.
Pour bien comprendre ces faits, il faut d’abord connaître
__ le milieu où ils se sont passés et ce parc merveilleux par- semé de cottages, de tous styles, mais surtout de l’anglo- saxon, tous et chacun le plus attrayant qui se puisse rencontrer, et qu'est l’Université de Princeton. L'éducation est là, plus encore que dans les autres Universités des États-Unis, tour à tour un plaisir de l'esprit ou un sport. Les étudiants appartiennent aux meilleures familles des Etats-Unis et aussi aux plus riches. L'Université, qui n'est point pauvre, bien que ou à cause qu'elle vit des donations d'anciens professeurs ou d'étudiants, a voulu préparer de toutes les manières les jeunes gens à la carrière d'hommes et d'hommes du monde qui serait plus tard la leur. Elle a fait édifier des clubs. Toute une avenue est bordée de ces clubs, dont on ne saurait dire lequel est plus attrayant par l'aspect extérieur, par le style ou par les arrangements intérieurs. Tous les conforts, voire ceux de l’esprit, s’y rencontrent et, paraît-il, ne s’y font point tort.
Maïs ce qui pouvait sinon faire tort, du moins offrir un danger dans ces clubs si nombreux et attirants, c'était précisément leur multiplicité en même temps que leur confort. Là, et de l’un à l’autre, se formaient naturellement des coteries : et l’émulation ne s’y rencontrait plus que dans l’organisation des fêtes, des sports et dans une plus grande recherche du confort. La vie sociale de Prin-
et de caste, d’après les fortunes et les relations sociales,
CE
ceton aussi bien que les études en souffraient, On était de son club avant d’être de l’Université. Un esprit de coterie
s’y développait aux dépens de la bonne camaraderie et
du travail. C'est à quoi le président a voulu d’abord …
É remédier. [1 décréta donc que tous les étudiants prendraient à l’avenir leur repas en commun et que la liberté
qu'avait eue jusque-là chacun de les prendre dans son club serait désormais supprimée.
On a vu ailleurs des étudiants faire des révolutions, ou manifester dans la rue, pour moins que cela. Il y eut presque une révolution à Princeton. Pourtant le président était sûr que sa réfcrme était nécessaire et conforme au principe et à l'esprit démocratiques qui étaient déjà
et qui n'ont plus cessé d’être au centre de sa politique et de sa vie. Il tint bon pour le principe centre son intérêt,
qui était de laisser aller les choses et continuer les anciens
errements. Il y perdit, pour un temps, sa popularité. Mais.
l'éducation et la formation morale et civique de beaucoup d'étudiants de Princeton y ont certes gagné. Et sa pois larité, il l’a quelque peu reconquise depuis.
C’est un peu la même aventure qu'il courra, et avec la même fermeté, un peu plus tard, quand il luttera contre la « coterie ploutocratique » et les trusts de New-York, mais cette fois pour les intérêts de la démocratie améri-
caine tout entière. Et de cette lutte il retirera aussi le.
même bénéfice moral, avec la reconnaissance — plus nettement marquée au 6 novembre 1913 — de la démo-
lement qu’au moment où le docteur Wilson faisait un
cours sur les propositions et le but des démocraties, il
s’occupait déjà de populariser et démocratiser les institutions et les sociétés des États-Unis.
‘cratie américaine. L’incident de Princeton montre seu-
Pour en revenir au temps de Princeton, M. Wilson. devint, après les “expériences, moins expansif, plus habi-
tuellement livré à ses pensées, à ses réflexions. Il semble