CHAPITRE XII
Le président s’est donc débarrassé du principal fauteur de troubles, du grand chef de tous les complots contre la sûreté et contre l’honneur des États-Unis. Sa tâche pourtant est loin d’être achevée. Il sait désormais, de source et de science sûres, que la guerre est inévitable avec l’Allemagne. Il sait que cette guerre devra être déclarée, à l’instigation sournoise de l’Allemagne, et par lui-même, avant deux mois écoulés. Il s’est donc fixé cette limite de deux mois pour accomplir le plus difficile de sa tâche et qui consiste à préparer le peuple américain à la guerre. Pour comprendre toute la difficulté et l’ampleur de l’œuvre qui est devant lui, il faut bien apercevoir l’état de l’opinion américaine au moment.
Toute la côte atlantique est en majorité, et depuis longtemps, acquise à la cause des Alliés. On a regretté que les États-Unis ne fussent pas entrés dans la guerre au : moment de la violation de la Belgique. On s’est indigné qu'ils se fussent encore récusés après l'affaire du Lusitania. Les journaux satiriques, tel le spirituel Life, ont pris le président à parti, lui-ont donné tantôt un grand
col brodé et des culottes courtes d’écolier sage qui écoute …
gravement les leçons du kaiser, tantôt un bonnet carré de magister qui tourne des phrases et écrit des mots pendant que ce même kaiser égorge femmes et enfants à côté de lui. La Tribune, le grand organe républicain de New-
York, publie presque quotidiennement un éditorial qui est un réquisitoire contre la fatblesse, l'incertitude et la pusil- | lanimité du président. Les meetings ont succédé aux
meetings dans lesquels on a dénoncé cette même faiblesse,
cette même hésitation, cette politique d’expédient sans ligne directrice, sans autorité. L'ancien président Roosevelt avec sa vigueur habituelle a écrit, dans la revue Cosmopolitan, une série d'articles qui devraient rester comme
la plus terrible philippique dirigée contre un gouverne-
ment et s’il n’en avait lui-même encore dépassé la violence par la parole et dans chaque réunion où il a paru, c'est-à-dire à peu près tous les jours. À Baltimore, à Philadelphie, à Boston, à New-York enfin, les orateurs dans les meetings, les banquets, la presse, expriment quotidiennement le regret que le pays s’enrichisse de la guerre et en même temps se garde prudemment en dehors de cette guerre. Le public scolaire a compris avec les intellectuels, avec les directeurs des grandes Universités, Murray Butler, Hibben, Lowell, que cette guerre est la guerre de la civilisation contre la barbarie. On s’impatiente de la neutralité du pays ; on a honte de cette neutralité comme d’un déshonneur.
Mais quelle erreur ce serait de juger du sentiment du pays par celui des grandes villes de l'Atlantique! Et combien, dans ces grandes villes mêmes, ce sentiment existe beaucoup plus chez l'élite intellectuelle que chez l'employé et chez l’homme de la rue!
De ce sentiment, et dès qu’on s’avance vers l'Ouest, dans toute la région du Moyen-Ouest, même chez l'élite, c'est à peine si on trouve la trace. Sans doute les industries et les grandes banques, bien que dirigées par des personnes ou des finances allemandes, ont trop d’in-
-térêts avec les Alliés pour se déclarer ouvertement contre
eux. Mais elles sont plutôt pour l'Allemagne. Et, au vrai, elles sont pour la continuation de leurs bonnes affaires, dans la guerre européenne, et pour la neutralité et la paix
des États-Unis qui en sont les conditions. Si maintenant >
nous traversons le Désert et arrivons aux États de l’ Ouest, à la riche Californie et au fécond Washington, c’est une
autre affaire. Ayant des origines ou des sympathies alle-
mandes, la grande majorité ne sait rien de l’Allemagne. N'ayant pas d’antipathie pour les Alliés, elle les ignore davantage. C’est en toute ingénuité et plutôt avec sympathie que cette question est posée à un Français de passage et par une personne bien intentionnée, au cours de la deuxième année de la guerre : « Les Allemands ne sont pas encore à Paris, n'est-ce pas? Mais ne sont-ils pas déjà à Marseille? »
Cet Ouest, pendant toute la guerre, a eu une crainte et un intérêt. La crainte, ancienne, a été avivée, développée par l’Allemagne. Depuis longtemps déjà, le spectre du Japon envahissant et conquérant a hanté les nuits des Californiens. Depuis longtemps on se murmure, voire on se dit tout haut que cent mille officiers et soldats japonais, déguisés en garçons de restaurant ou domestiques, sont
disséminés partout sur la côte, prêts à prendre les armes
au premier appel, à faciliter le débarquement d’une armée japonaise, à prendre enfin possession de San-Francisco et mettre la main sur la Californie. L'Allemagne, par les publications Hearst, a développé cette crainte. Un supplément littéraire spécial du New-York American, tiré à des millions d'exemplaires, répandus partout, a donné la soi-disant traduction d’un opuscule,
œuvre d’un von Bernhardi japonais, détaillant le plan
d'attaque, nommant les vaisseaux japonais attaquants et les vaisseaux américains qui devront être coulés, faisant
le récit anticipé et passionnant de la bataïllenavale d'Ho-
nolulu où doit se jouer et se décider le sort de la flotte
américaine. Avec quel art et quelle vie ont été décrits le 5
débarquement, la capture presque sans coup férir de San-Francisco, puis l’alliance avec le Mexique, enfin l’invasion lente, progressive de la horde du Sud, la remontée
E éi 4 " HA X FR ANNE PRES 2 di INTRIGUES ET DIPLOMATIES A "WASHINCTON
us le Nord. Rares sont les Californiens qui, à l” époque, ê n'ont pas pris le document pour vérité authentique ; rares ceux qui n'ont pas vu déjà la flotte japonaise dans les Golden Gates. Comment, dès lors, et avec ce souci ou cette inquiétude, sous cette menace présente et pressante, s'occuper de ce qui se passe à sept cents milles au loin et de l’autre côté de l'Atlantique?
Si, d'autre part, il existe, au moment, pour la Californie, un intérêt dans la guerre, intérêt tout récent, très indirect, et en quelque sorte en retour, c’est l’ouver- . ture du canal de Panama qui le lui donne. Elle considère que, du fait de l'ouverture du canal, elle pourra désormais | faire parvenir sur la côte atlantique ses produits agricoles, miniers, toute sa merveilleuse et innombrable richesse, plus vite et à meilleur compte que son éternelle rivale et sa vraie ennemie, la vallée du Mississipi. Grâce au nouveau débouché ouvert, elle pourra donc fournir aux besoins des belligérants, allemands ou alliés, abondam-
ES ment et avec profit. C’est là le véritable intérêt que
l'Ouest américain prend dans la guerre. On doit à la vérité de reconnaître qu’il n’y prend que cet intérêt-là. Au bref, une mince bande de terrain dans l’immensité du pays et qui est concernée et activement intéressée dans la guerre ; une plus grande partie qui profite de la guerre mais qui est plutôt opposée aux intérêts des Alliés et entend surtout se garder et être gardée hors de cette guerre; une partie considérable enfin qui n’est nullement concernée, qui est très peu ou nullement intéressée ; telle se présente en quelque sorte la carte géo- LT du sentiment américain au président des tats-Unis après sa proclamation du 3 février et quand
il sait que l'entrée du pays dans la guerre est désormais
inévitable, Retourner l’opinion hostile, secouer l’indifférence, unir tous les États, toutes les opinions patriotiques dans un même élan, créer, consommer l’unité vraie des États-Unis, tel est le problème, telle la tâche qui
confronte à ce moment le président. Comment s’y pren- e dra-t-il pour résoudre ce problème, accomplir cette
tâche? Il suivra la méthode dont ses réflexions et l’histoire lui ont montré l’excellence et que son expérience personnelle lui a permis de perfectionner. Il va se ser-
vir des hommes qu’il connaît bien et des événements
qu'il voit ou prévoit : il les mettra en présence : et, sans jamais y paraître, il les dirigera sans cesse ; il les assouplira à sa guise ; il les modèlera et les fixera sous sa main.
La première démarche, si mal interprétée de notre côté, a déjà eu lieu, avant la rupture, et avec la demande apparemment ingénue du président aux deux partis belligérants de fixer leurs buts de guerre. Il a été établi et prouvé, ainsi qu’il a été dit, que le président ne désirait nullement alors que les explications d’un parti belligérant allassent à l’autre parti belligérant : car il savait que l’un ni l’autre, et pour des raisons différentes, ne s’en souciait le moins du monde. Il ne désirait non plus qu’elles parvinssent à lui, qui les connaissait trop bien. Mais il désirait que la précision des buts de guerre et l'attitude des partis belligérants en face de ces buts fussent connues aux États-Unis et des États du Moyen-Ouest et de l'Ouest. C’est ce qui eut lieu.
Ces États, fort indifférents aux choses d'Europe, mais
nullement aux dires ni aux actes du président qu'ils venaient de réélire, commentèrent la fort belle, spirituelle ‘et académique réponse des Alliés. Ils connurent d'autre part le hautain et insultant dérobage allemand. Avec cet esprit de justice, de fair play qui est, en Amérique, à la base de beaucoup de transactions et de tous les sports, et qui est essentiel au sentiment national, le Moyen-Ouest et l'Ouest commencèrent à trouver que
l'Allemagne agissait mal vis-à-vis des États-Unis et ils
lui donnèrent tort.
Quelques semaines se passent et vient la rupture. Le
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