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pays, qui a pu marquer une fort mauvaise humeur au moment de la réponse allemande, applaudit le président . d’abord parce qu’il est le président, ensuite parce qu'il a dit son fait à l'Allemagne. Mais ses applaudissements et la satisfaction qui les a fait naître ne durent guère. Tout de suite il en redoute les conséquences. Il espère que la rupture ne conduira pas à la guerre. Le Congrès, quireflète l'opinion de la majorité du pays, indique qu'il a les
- mêmes sentiments, la même crainte, le même espoir.
Le président, qui a tout prévu, laisse alors agir les événements et surtout les pacifistes. Il écoute son ancien premier, W.-J. Bryan, puis le sénateur californien Works, le représentant Mann, tant d’autres proclamer dans des meetings, au Sénat, à la Chambre des représentants, qu'il faut céder aux demandes allemandes, qu'il faut que les hommes de bon sens se gardent de voyager sur mer, qu'il faut tenir ses vaisseaux à l'écart de la zone déclarée de guerre par l’Allemagne et qu’enfin « mieux vaut pour les États-Unis le déshonneur que la guerre ». Non seulement le président n’a garde de rien dire ou rien faire pour reprendre ou dénoncer un tel langage, mais il semble que, pour un peu, il pousserait ces gens-là à en dire plus long. Jamais pour lui ils ne sauraient exagérer. Et, cette fois encore, les événements — et sa connaissance du peuple américain — lui donnent raison. En effet, ce peuple, qui avait d’abord approuvé les pacifistes, commence partout à sentir la gêne. La pleutrerie n’est pas admise dans le sport. Elle n’a pas sa place dans l'esprit américain. Cédersans combattre ou par peur de combattre, il n'est rien qui puisse révolter davantage le champion de baseball ou de lutte qui sommeille dans le cœur de tout Américain. La seule surprise qu’on puisse avoir, c'est que ceux qui prêchaient la reculade n'aient pas soupçonné ce revirement d’abord. On peut alors se demander si leurs paroles étaient le résultat d’une conviction trop entraînante, d’un excès d’ardeur, ou bien de
[LÉ RENNES CERTES NEC | Dr ENT “ LA RENAISSANCE D'UNE GRANDE NATION 271
quelque intérêt dont on préfère ne pas chercher la source.
Toujours est-il que les paroles ont pleinement l'effet sur °
quoi comptait le président. L'opinion s’indigne peu à peu, se révolte enfin ouvertement contre ceux qui se donnent comme ses porte-parole et qui d’aussi piètre manière, prétendent la défendre. L’ayant ainsi, et sans y paraître, touché au bon endroit, en son point d'honneur, le président s’adresse ensuite à un autre point sensible de l’âme américaine, à ses intérêts.
Les navires marchands des États-Unis, que le Congrès se refuse à armer, se sentent insuffisamment protégés, demeurent dans les ports de l'Atlantique et se refusent à en sortir. Ainsi les États-Unis se trouvent pratiquement bloqués par l’Allemagne et doivent reconnaître que devant le monde belligérant ils montrent cette piteuse figure de l’homme qui se cache et se terre par la peur des coups. De quelque côté que les pacifistes essayent de présenter la chose, c'est une seconde et plus rude atteinte au prestige national. Mais c’est pire encore. Ce blocus lèse les intérêts des commerçants, puis des industriels et des cultivateurs du Moyen-Ouest. Les greniers elevators et réserves de grain de toutes les gares de la vallée du Mississipi, n'ayant plus leurs débouchés naturels sur l'Atlantique, s’engorgent. Les Compagnies refusent de prendre de nouveau fret, ou de transporter celui qu’elles ont en dépôt, tant que le chargement à bord de navires en partance ne sera pas assuré. Mais les navires sont ‘chargés et ne partent pas. Le fte-wp est partout. Le Moyen- Quest en souffre davantage, le trouve intolérable, le dit, puis le crie. Il veut l’intervention du gouvernement, l’armement des bateaux marchands, et même si l’on doit
avoir tout de suite la guerre. « L’honneur américain,
écrivent les journaux les moins pro-alliés du Moyen-Ouest, supportera-t-il encore longtemps que l'Allemagne lui dicte sa volonté et fasse la loi chez lui? » Jamais les journaux de New-York et de l'Est n’en avaient dit plus ni autant.
L'inaction apparente du président commence à soulever encore d’autres critiques que celles du parti républicain et de la presse. Une première évidence du changement qui s’est opéré dans l'opinion du Moyen-Ouest se marque quand, vers le milieu de février, le représentant Mann se laisse aller à s’écrier en pleine Chambre : « Dieu sait où nous aborderons si ce pays entre dans la guerre ! » et déchaîne une tempête de protestations. Les commentaires les plus indignés ne sont plus entendus cette fois à New-York ou à Boston, mais à Chicago et à Saint-Louis.
Puis ce sont, deux jours plus tard, les cyniques aveux du capitaine Pollack, commandant le steamer allemand
saisi au lendemain dela rupture, le Xronprinzessin-C ecilie,
et qui soulève même indignation dans la même région. On se souvient que le capitaine, appelé comme témoin dans une affaire d'assurance à Boston, ne fit nulle difficulté pour avouer qu'il avait reçu de l’ambassade allemande, le 31 janvier précédent, et en même temps que la déclaration allemande était présentée au président, l’ordre de détruire toutes les machines de son navire. Le même capitaine avait ajouté, ingénument, que le même ordre lui avait été donné le 8 mai lors de l'affaire du Sussex et devait être immédiatement exécuté si la situation s’aggravait. Le Moyen-Ouest est aussi le premier et le plus violent à dénoncer l’acte allemand dans sa presse comme « une marque évidente de mauvaise foi, de mépris de l'hospitalité, de violation de la loi » et comme « un acte de guerre avant la déclaration de guerre ».
Cependant la situation économique s'aggrave de jour en jour. L’engorgement du trafic est complet. Des scènes de violence ont lieu au cours de meetings d’abord à Philadelphie, puis à New-York. Le président du Board 0j Trade de Chicago déclare qu’il prévoit un rapide développement de l’état d'esprit qui s’est manifesté et des scènes qui ont.eu lieu dans ces deux villes si les conditions ne s’améliorent pas. Il prédit en outre l'arrêt des trans-
pe
ports de denrées alimentaires avant trente jours si le
gouvernement ne prend au plus tôt des mesures énergiques
pour faire cesser la congestion du trafic. ©
L'agitation et le malaise ont leur contre-coup au Congrès. Le parti républicain, par la voix du sénateur Lodge, déclare quelques jours plus tard : « Si le président agit, il | aura le Congrès derrière lui. S’il n’agit pas, il devra perdre notre confiance » et déchaîne le tumulte.
A voix basse et haute, dans les milieux officiels, on accuse le président de ménager ses électeurs pacifistes de l'Ouest et d’avoir seulement en vue le second renou-. vellement de son mandat et un troisième terme. ;
A mesure que la situation économique se tend, l’opinion se monte davantage. Les événements qui se succèdent, le coulage du Laconia, la détention des marins et des quatre consuls américains en Allemagne en dépit des promesses de libération, ne fait qu’augmenter l’exaspération, qui est maintenant au comble. L'opinion dans l'Est et le Moyen-Ouest est donc au point exact où le président désire qu'elle soit.
Cependant les rapports qui viennent de l’Ouestmontrent cet Ouest dans la même et totale indifférence, dans le même résolu éloignement de la guerre où il a toujours été. À peine a-t-il été atteint, s’il n’a pas profité de la congestion du trafic dans l'Est. Tous ses principaux débouchés restent ouverts sur le Pacifique. Le blocus allemand ne l’a pas touché davantage. Il ne se soucie pas plus du coulage du Laconia que du sort des marins faits prisonniers contre le droit des gens et contre tous les . droits. Il partage et fait partager au représentant Mann l'opinion de l’ex-secrétaire Bryan sur la peace at any . price et les sacrifices à consentir pour conserver cette
paix. N’a-t-il pas élu le président parce qu'il a gardé les États-Unis en dehors de la guerre et pour qu'il continue à les y garder? Il entend rester dans la paix et il n'entend que cela.
Cette indifférence n’a pas laissé que de désappointer
le président. Dans l'atmosphère de Washington, sans
autre rapport que les officiels avec ses électeurs, le président attendait mieux et plus de ceux qui avaient décidé de son élection. Il ne lui prend pas longtemps pour comprendre qu’il lui faut chercher et trouver quelque moyen plus direct de secouer l’apathie de l'Ouest. Il lui en prend
moins encore pour découvrir ce moyen et s’en servir.
Donc le re mars au matin et sans aucun avertissement au Congrès, par le canal d’une agence de nouvelles, l’Associated Press, le fameux document Zimmermann, qui prouve à l'évidence l’ingérence de l’Allemagne et la pro- | pagande allemande au Mexique et au Japon, est livré à la connaissance du public américain et aux méditations des populations de l'Ouest.
L'effet produit dans cette dernière région est immense et immédiat. C’est cette fois la preuve, l’irréfutable preuve de ce qui a été soupçonné, dit sous le manteau, mais qui a été aussi démenti presque officiellement et soigneusement ridiculisé par les agents et propagandistes allemands. C’est ainsi le spectre tant redouté du Japon uni au Mexique qui prend cette fois réalité et vie. L’ins- : tigation et la coopération de l'Allemagne rendent la … menace plus précise et plus pressante. Cette fois l'Ouest … est sorti de sa léthargie. Partout il est en éveil et en révolte. Il réclame des mesures immédiates, la mobilisa- « tion, des sanctions. Du coup l’ex-ambassadeur Bernstorff qui est parti au milieu des éloges, voire des regrets d’une grande partie de la presse, n’est plus qu’un fourbe, un … traître et un assassin.
La situation du jour au lendemain est changée. À la regarder maintenant d'ensemble, elle se présente ainsi : «
Des deux oppositions au gouvernement dans le Con- … grès, et dans le pays, celle des républicains et celle des : pacifistes, la première est ralliée et la seconde réduite à l'inaction. La savante mise en valeur des dernières |
manœuvres allemandes a soulevé et étendu progressive- SE
ment l’indignation nationale de la côte Atlantique à celle du Pacifique. Les divergences d’opinions, les sépa-
rations des partis se sont atténuées. L'unité des senti- …
ments et des volontés, si elle n’est encore conclue, est à
TL Ps L'or Le
la veille de l'être. La guerre avec l'Allemagne est égale- |
ment reconnue par tous comme uniquement due à la
provocation systématique de l’Allemagne et rendue iné
vitable par cette provocation. Quoi que le président décide
. après son inauguration du 4 mars, il aura le Re entier
avec lui. Pour en arriver là il lui a suffi de bien conne la
psychologie et la géographie de son pays, de laisser agir
sinon de pousser et aider ceux qui lui étaient opposés,
d'ignorer les attaques sinon de les provoquer, de se servir
des événements en temps opportun, de garder en toute circonstance l’absolue maîtrise de soi.
Lors de l’obstruction du Sénat au bill de « neutralité armée » et dont on pourrait se demander si elle n’a pas eu lieu à son instigation et tant elle l’a servi, le président
pourra alors parler en toute assurance, dénoncer avec indignation les wilful twelre qui « ne représentent aucune opinion que la leur » et qui s'efforcent de rendre le gouvernement des États-Unis « sans secours et méprisable ». . Son anathème trouvera écho dans le cœur de tous les Américains. Son jugement sera celui même de la nation.
C'est avec une auréole nouvelle qu’il se présentera le …
lendemain devant les cinquante mille personnes assemblées sur l'immense place du Capitole pour l’acclamer. Son discours d’inauguration, en dépit de la bise aiguë, * du froid mordant, sera un tfiomphe.
A partir de ce moment, chaque séance du Congrès, chaque journée qui passe compte un nouveau succès pour
le président. Chaque jour lui arrive un nouveau témoi- …
gnage que le pays entier se prononce contre la minorité
des opposants et contre les idées et les causes que cette
minorité représente. De tous les États parviennent des protestations de loyalisme. Les Sénats de leur circonscription condamnent l’obstruction de chacun des Douze,
les invitent par vote solennel à se rallier au président.
Les électeurs du Mississipi envoient une croix de fer .
pesant 40 kilogrammes à leur représentant au Sénat,
M. Vardaman, l’un des Douze. Le Sénat des États-Unis
enfin vote la modification de ses antiques règlements -et pour que telle obstruction qui vient de se produire ne puisse plus avoir lieu à l’avenir.
Cependant l’horizon politique s’obscurcit chaque jour un peu plus.
A la déclaration Zimmermann du 9 mars : « En ce qui concerne les États-Unis nous avons dit notre dernier mot : nous sommes décidés à pousser la guerre sousmarine jusqu’au bout », le président répond en annonçant
sa résolution d’armer les vaisseaux marchands améri-
cains et convoque le Congrès pour le 16 avril.
En même temps et pour maintenir l’opinion en haleine, le journal officieux et très informé le World fait connaître presque chaque jour de nouveaux complots où se trace
la main de l'Allemagne, aussi bien à l'extérieur qu'à | l’intérieur, contre les États-Unis. Cela a d’abord été la :
révolte et le complot cubain dirigés par des officiers allemands; puis un premier avertissement du complot.
hindou ; l’histoire des tentatives faites pour soulever les
noirs du Sud ; le récit du passage au Mexique d’impor-.
tants groupes allemands allant s'engager, comme offi-.
ciers et sous-officiers, dans les armées de Villa ou de.
Carranza ; enfin l’annonce qu'une base de ravitaillement …
pour sous-marins allemands vient d’être découverte dans”
les parages du canal de Panama.
Les complots à l’intérieur contre l'industrie, le commerce, l’armée, la marine, contre les usines de munitions,
les canaux, les ports, sont rappelés ou longuement pré- + sentés et commentés chaque jour. Toutes les tentatives.
de la propagande pacifiste, les centaines de milliers de … cartes envoyées à domicile exhortant à faire pression sur
le président, à lui demander de garder le pays dans la paix, les referendums du New-York American sont dévoilés, commentés, « dégonflés », ont un effet contraire à celui attendu. Les commentaires, les éditoriaux quotidiens montent l'opinion contre l'Allemagne, lui font
LA RENAISSANCE D’UNE GRANDE NATION 277 a
accepter l’idée de la guerre avec l’Allemagne, lui pré-
sentent cette guerre comme prochaine, comme inévitable, comme nécessaire, comme désirable.
Désormais, dans tous les milieux autorisés de Washington, l'opinion générale est la même qui a été formulée par le Taeglische Rundschau du 11 mars : « L’armement des navires marchands signifie la guerre, soit que le casus belli surgisse dans quelques jours, soit qu'il vienne seulement dans quelques semaines. » On est seulement d'avis, à Washington, qu'il s’agit maintenant beaucoup plutôt de jours que de semaines.
Le 19 mars, l'Allemagne se charge de rapprocher ellemême la date. L'annonce des coulages de trois navires marchands américains, City of Memphis, Illinois et Vigilancis, enlèverait les derniers doutes sur ses intentions
s’il en pouvait subsister encore. La presse est unanime
à y voir les open acts, les actes ouverts, que le président a annoncé qu'il attendait pour déclarer la guerre.
Trois jours plus tard, le président avance la date de
convocation du Congrès et la fixe au 2 avril. Ce même jour, 22 mars, on apprend que les vues adoptées par le Conseil du cabinet sont les suivantes. Les actes récents de l’Allemagne ont soulevé l’indignation de tout le pays.
Différer ee l’action porterait une grave atteinte
au prestige des États-Unis devant l'étranger et créerait à l’intérieur un sentiment de malaise dont le gouvernement ne manquerait pas de souffrir tôt ou tard. Enfin s'ils manquaient à faire comprendre au plus tôt à l’Allemagne qu'ils sont décidés à ne pas supporter davantage
AÉSE : DA n FD et & ue Set Ss PR 278 INTRIGUES ET DIPLOMATIES A WASHINGTO
des outrages tels que la destruction de trois vaisseaux battant pavillon américain et les pertes de vies américaines qui ont accompagné cette destruction, les États- Unis accepteraient sans aucune compensation possible les plus graves possibilités pour l'avenir.
De ce jour et pour qui est le moins du monde au cou- rant des choses de la diplomatie américaine, la déclara-
tion de guerre est certaine.
Dès lors tous les bureaux de Washington se livrent à des préparatifs considérables et de tous ordres. Chaque État collabore avec le gouvernement, prépare la mobilisation de toutes ses forces publiques et privées. - Tandis que le plus grand calme prévaut dans les sphères officielles, l'émotion croît chaque jour davantage dans le public.
Le coulage du steamer américain Healdion, le 23 mars, avec perte de sept Américains, augmente, grossit la marée d’indignation contre l'Allemagne. Cette indignation devient partout et quotidiennement plus furieuse. L’Amérique est maintenant frémissante en attendant la décision que le président va annoncer au Congrès.
A la veille de la plus importante décision sans doute de toute l’histoire des États-Unis, la situation se présente ainsi :
Les pacifistes, par leurs dernières menées obstructionnistes, se sont définitivement discrédités devant l'opinion et ont eux-mêmes annulé leur influence. Le pitoyable | message envoyé, en onzième heure, de Florida par l’exsecrétaire Bryan, réclamant la paix à tout prix et exhortant à accepter toutes les conditions imposées par l’Allemagne plutôt que la guerre avec l'Allemagne est qualifié dans toute la presse d’ « appel éhonté à la couardise américaine », et diminue encore le prestige des pacifistes devant le pays. En résumé le mouvement pacifiste, comme toute opposition qui ne répond pas aux aspirations vraies de la majorité nationale, sert maintenant le
gouvernement beaucoup plus qu'il ne lui a jamais faittort.
Les républicains qui, naturellement, ont peine à oublier … leurs préjugés et leurs rancunes de parti ont fait, au cours des dernières semaines, une campagne surtout de mauvaise humeur contre le président. Ils ont, comme par le passé, essayé de montrer encore M. Wilson hésitant, vacillant, sans caractère, à la remorque de l’opinion, dirigé tantôt par l'intérêt politique, tantôt par l’ambition, tantôt par la vanité ou par la peur, incapable d'aucune politique d'énergie, ni suivie. Ce sont eux qui ont répandu en ces derniers jours la légende que le président, dans la crise actuelle et parce qu'il observait le silence et la réserve auxquels il s’est toujours davantage astreint dans les circonstances graves, n'avait aucun programme, aucun plan défini, qu’il ignorait encore jusqu’au premier mot de ce qu'il dirait devant le Congrès ; eux encore qui se sont alarmés de ce silence, qui l’ont dénoncé comme un danger national. Cependant ce parti, qui s’est déjà trouvé dans l'alternative, ou bien de faire cause commune avec les pacifistes ou bien de voter pour le président, va être confronté à nouveau avec une situation semblable. Et il n’est certes pas un seul instant à penser qu’un parti qui compte, comme leaders, des hommes de la valeur de l’ancien président Taft, de M. Root, des sénateurs Lodge, Borah, Brandigee, tant d’autres, hésite seulement, et dès que les intérêts supérieurs et les destinées du pays seront en jeu, à se ranger derrière le président et à lui garantir leur appui sans réserve. L'opposition au Congrès est donc ou négligeable ou ralliée d'avance.
Dans l'opinion américaine, on peut dire que cette opposition n'existe plus. 2
Cette opinion, en effet, qui a toujours occupé la première place dans l'esprit du président, et qu’il a toujours menée avec la même maîtrise et alors qu’il paraissait tou-
jours seulement la suivre, cette opinion qui, en écrasante
majorité, s’est déclarée le 6 novembre dernier pour la paix,
SERRE Cu
__ se déclareaujourd’huiet, s’il est possible, en plus écrasante majorité, pour la guerre. Elle désire, elle veut la guerre. Tous les rapports du Moyen-Ouest et de l’Ouest, en effet, montrent que, si le pacifisme se manifeste encore et __ se localise en certains villages, certains points d’impor- tance secondaire, partout ailleurs au contraire, et c’est dire dans la presque unanimité du pays, le sentiment national grandit, s'étend, s’exalte.
Chaque jour, partout, de nouveaux, de plus significa- tifs indices marquent un changement plus radical dans le pays. Partout la fusion des opinions s’atteste dans un même sentiment d’ardeur patriotique et de loyalisme.
A New-York d’abord, plus de douze mille personnes appartenant à tous les milieux politiques, à toutes les classes sociales, acclament, au milieu d’indescriptibles manifestations d’enthousiasme, les résolutions demandant une déclaration de guerre immédiate à l’Allemagne.
Certains discours du président de l’Université de Princeton, M. Hibben, de M. Elihu Root, du maire de New- Vork, M. Mitchell, provoquent des ovations dont rien ne peut donner idée. Au meeting monstre de l’Zndependance Square, à Philadelphie, quelques jours plus tard, . plus de cent mille auditeurs acclament le sénateur Hiram
Johnson, venu de Californie pour exhorter le peuple = américain à soutenir le président dans ses revendications des droits des nations et quand il réclame le service militaire obligatoire. D’autres orateurs venus du Moyen-
- Ouest, de l'Ouest, du Sud, déchaînent le même enthou-
siasme quand ils parlent dans le même sens.
Ce Moyen-Ouest et cet Ouest semblent avoir à cœur maintenant de démentir les accusations d’indifférence ou de pacifisme, de prouver leur loyalisme. De San-Francisco, les grands clubs féministes, autrefois les plus. fermes soutiens du pacifisme, télégraphient au président leur loyalisme et saluent l’entrée prochaine des États- Unis dans la guerre « comme un acte indispensable, et
FA
afin de pouvoir jeter de nouvelles forces guerrières du côté du Droit, de la Liberté et de l’Honneur ».
Près de Chicago, une véritable bataille s’engage entre les gardes civiques et une bande &’Autrichiens qui prétendent passer sur un pont gardé. Dans la ville germanophile de Baltimore, le portrait du kaiïser est arraché par les enfants d’une école, dans la chambre d’une institutrice allemande et remplacé par le portrait enrubanné du Président. Partout, les troupes de passage sont acclamées dans les rues. Le chant national Siars and Spangled Banner, est écouté debout, tête nue, et est frénétiquement applaudi. Les passants portent les couleurs nationales à la boutonnière ou au corsage. Les drapeaux aux bandes étoilées sont arborés dans les jardins, flottent aux fenêtres, pavoisent les maisons et les édifices publics. Partout les couleurs symboliques frétèlent, gagnent de ville à ville, d'État à État, s'étendent comme un grand manteau de patriotisme, qui couvre peu à peu le pays tout entier. Un grand souffle a passé sur ce pays qui a produit le magnifique éveil de l’âme nationale. Au cours de ces trois derniers mois et par la volonté obstinée, par la rare clairvoyance et par la maîtrise politique supérieure du président, le sentiment américain a pris conscience de lui-même. Le patriotisme américain est né.
Nous avons essayé de dire l'émotion frémissante de tous ceux, privilégiés de l’heure et de l’histoire, qui avaient assisté à la séance du Congrès, le 3 février. Il a paru au moment que l'intérêt n’en pouvait être dépassé.
La séance plus décisive encore de la soirée du 2 avril, non seulement ne le céda ni en émotion, ni en tragique beauté, ni en intérêt historique et moral, à celle qui l'avait précédée, mais parut imposer une plus profonde et ineffaçable impression à ceux qui y assistèrent. Ellerestera comme la plus dramatique, assurément, qui ait eu
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lieu depuis le 12 avril 1861. Elle fera époque non seulement dans les annales du Congrès des États-Unis, mais dans l’histoire du Monde.
Ce fut encore et dans la même Chambre, la même foule arrivée bien avant l’heure fixée et qui, comme toute foule dans l'attente, se nomma à loisir les nouveaux arri-
vants, les femmes du corps diplomatique ; en bas, dans l’hémicycle, l'ambassadeur de France s’entretenant avec son ami le président de la Cour suprême. M. White et la nouvelle représentante du Montana, miss Rankin. Ce fut à sept heures et demie le même cérémonial d'entrée du Sénat. La Cour suprême et le corps diplomatique avaient déjà pris place devant les sénateurs, dans l’hémicycle. Ce
fut ensuite l'attente frémissante et qui se prolongea.. Pour la première fois depuis sa première élection, le président était en retard d’une demi-heure sur l’heure fixée par lui. Très vite, et dans l’attente qui se faisait de minute en minute plus nerveuse, toutes les hypothèses, toutes les explications sur les causes du retard coururent d’une tribune à l’autre et furent successivement acceptées. La plus vraisemblable vint de la galerie de la presse, où il fut connu qu’un nouveau coulage d’un navire américain avec nombreuses pertes de vies américaines avait été annoncé
. au président comme il montait dans son automobile pour
__ serendre au Capitole. La lecture des télégrammes, la rapide
considération des conséquences expliquait assez le retard.
Quand, à huit heures précises enfin, le président entra, ce fut encore la même spontanée, magnifique ovation des membres du Congrès, du corps diplomatique, du public des galeries, et suivie du même silence angoissé où chacun des trois mille assistants s’immobilisa, retenant son souffle, ayant conscience que le même grand frisson qui secouait ses nerfs, s’étendait à son voisin, à l’assemblée, au pays, enfin, et au même moment peut-être, au monde entier.
Dans cette poignante émotion qui accompagna toute la