Chapitre III
Extension du Système.
Les Egyptiens ne se sont point contentes, comme, par exemple, les Assyro-Bcibyloniens. d'une seule écriture k toutes fins. Ils ont possédé une onciale (Ij et une cursive, et même, à un moment donné, deux cursives. L'onciale est l'écriture hiéroglyphique; les cursives sont l'écriture hiératique et l'écriture démotique. De ces appellations, léguées ])ar les anciens, nous discuterons l'exactitude en temps et lieu.
Le choix de l'onciale ou de la cursive était fonction de deux données : la matière sur laquelle on écrivait et la nature du texte à reproduire. D'une manière générale/ les hiéroglyphes étaient gravés sur matière dure et pesante, au moyen d'un outil incisif, soit en creux, soit en relief, par ablation du fond, soit encore en relief dans le creux. Au contraire, les cursives convenaient aux matières meubles et plus fragiles, dont la surface n'était pas entamée par le contact d'un calame ou ])inceau chargé de matière colorante liquide. Mais le deuxième facteur intervient pour brouiller cette distinction. Aussi trouve-t-on des hiéroglyphes simplement peints sur stuc ou écrits sur papyrus et inversement de nombreux textes démotiques gravés sur pierre. D'ailleurs, entre l'onciale et la cursive nettement caractérisées, on rencontre des intermédiaires.
(1) Nous employons ce terme commode au sens d'écriture monumentale, sans égard à d'autres acceptions plus spéciales.
L'hiératique nous est connu dès les plus anciennes époques et a duré aussi longtemps que les hiéroglyplies eux-mêmes. Si; à partir de la mise en service de son succédané démotique, il n'a plus été employé que pour certains textes religieux et s'est de nouveau rapproché de l'oncialc; antérieurement du moins son usage était général. Un texte liiéroglypliique sculpté suppose l'existence d'un brouillon moins soigné et aisément transportable. Nous avons reconnu d'ailleurs plus haut l'influence en retour de certains signes hiératiques sur leurs correspondants hiéroglyphiques.
L'hiératique n'est qu'une déformation, signe par signe, des liiéroglyphes. On y rencontre aussi des ligatures en nombre variable selon les documents, mais toujours relativement restreint. La transcription en hiéroglyphes est, en principe, toujours possible.
La tendance générale des signes hiératiques, comparés à leurs prototypes hiéroglyphiques, est triple : l** simplification; 2° mise en évidence d'un détail caractéristique: 3° adjonction d'un ou plusieurs traits diacritiques.
Exemples :
1° Simplification
Ça
2" Mise en évidence d'un détail.
3° Adjonction de tvilts diacritiques.
^ A^ ^cliffél•c«t de j^ /\^)
tt
y n (//r^>j différent de rr ■''^"0
Outre la rapidité, Lut essentiel de toute cursive, on obtenait encore par là l'avantage d'une régularité relative. En ert'et, la reproduction rapide et à traits épais d'un dessin un peu compliqué^ si l'on veut tenir compte de toutes ses parties
(l) Le trait supérieur s'explique par la présence de l'urjcus frontale, comme dans r>?l.
et si l'on y met peu de soin, risque d'aboutir à une juxtaposition de lignes assez énigmatique. Si, au contraire, on détermine conventionnellement, et les seuls éléments k reproduire, et la forme a leur donner, on compense par une différenciation, établie nettement et une fois pour toutes, la nécessité de fixer dans la mémoire la convention sus-indiquée, c'est-à-dire d'apprendre comme deux écritures au lieu d'une. La forme d'un grand nombre de signes hiératiques est, dès leur première apparition, fixée k peu près ne varietur. Quelquesuns même semblent remonter k des hiéroglyphes perdus. Ainsi
^^ n'est pas le correspondant exact de ^a, mais d'une
image d'oiseau plus ancienne aux deux ailes dressées. D'autres signes au contraire présentent une évolution plus ou moins
accentuée. Ainsi y passera successivement par les formes caractéristiques suivantes : ^ - /TV^ p.-^
Il arrive parfois que des formes du même signe parvenues k des degrés d'évolution très différents soient contemporaines. Ainsi les deux formes de ^ et de ^^ ,, données plus haut,
apparaissent en même temps. Cette dualité ne fera que s'accentuer par la suite. Elle correspond k une distinction entre l'écriture livresque et celle des besoins courants. Cette dernière, très eursive, aboutira progressivement au démotique. La première se rapprochera des hiéroglyphes linéaires dont il sera parlé ci-après et par ce retour en arrière, deviendra l'écriture de la littérature religieuse des bas temps écrite sur papyrus.
Le même parti, double, de simplification et de codification, par lequel on avait tiré le hiératique des hiéroglyphes, a fourni, appliqué k son tour au hiératique, ce qu'on appelle le démo-
tique. Par conti-e, cette fois, on s'en prit, non plus seulement au signe isolé, mais au gToupe de signes qui, par leur rapprochement fréquent, constituait une unité. On a, en somme, traité un groupe hiératique ligaturé comme on avait fait jadis un hiéroglyphe de dessin complexe, afin d'obtenir simplicité et régularité.
La nouvelle écriture présente, comparée au hiératique, un triple défaut :
1" La forme des signes isolés est encore plus éloignée des prototypes hiéroglyphiques. Il faut donc imposer à la mémoire un plus grand effort.
2° On devait, en outre, apprendre de véritables sigles issus d'anciens groupes hiératiques et de forme très conventionnelle.
3*> Cette simplification à un double degré devait amener des ressemblances fâcheuses, et parfois l'identité, entre signes ou groupes dont les valeurs étaient entièrement diiférentes. Ainsi :
r-^tr-
Par contre, un moderne peut faire aisément les deux expériences suiv^antes :
1° Il copiera plus facilement, plus rapidement et plus exactement un texte démotique qu'un autre en bon hiératique de longueur équivalente. Cela tient en partie ii ce que, dans le premier type, les mots les plus fréquents sont simplifiés à l'extrême.
Sottas-Drioton. 4
2° Après s'être imposé l'effort initial nécessaire, il lira avec beaucoup moins de peine un texte démotique gréco-romain qu'un texte hiératique postérieur au Nouvel Empire, alors que beaucoup de signes, réduits, par usure, à l'état de simples traits, se différenciaient très mal, et que les ligatures, devenues plus nombreuses, affectaient des formes inconstantes. La formation du démotique, qui a duré environ depuis la dynastie éthiopienne jusqu'à Alexandre, marque un progrès continu. Il s'est fixé alors et n'a plus varié que dans le détail au cours des périodes ptolémaïque et impériale.
A dire le vrai, le démotique se trouvait en germe dans les ligatures que l'on rencontre dès l'hiératique d'assez haute époque, où non seulement les signes étaient reliés par un trait, mais subissaient, du fait de cette réunion, une simplification supplémentaire. Bien mieux, le principe constitutif du démotique était déjà pleinement appliqué à l'écriture hiératique en ce qui concerne l'ensemble des signes de numération. En effet, alors que les hiéroglyphes se contentent d'un signe par puissance de dix, les simplifications de la cursive ont provoqué la création de presque autant de sigies qu'il y avait de groupements possibles entre unités de même ordre, si bien que le nombre des « chiffres > a été à peu près multiplié par dix. D'analytique qu'elle était, la numération écrite est devenue synthétique. Il y a là, comme pour les autres éléments de l'écriture, évolution progressive, mais la révolution qui a modifié le principe s'est accomplie beaucoup plus tôt. Chose curieuse, elle a atteint jusqu'aux
hiéroglyphes eux-mêmes. Parfois ZZ s'écrira 1 I.
Le démotique servait à écrire, sinon la langue courante, du moins une langue littéraire et administrative qui ne s'en écartait pas trop. Aux basses époques, les hiéroglyphes et le hiératique sont à peu près confinés dans une langue savante à tendances très archaïsantes. La tradition religieuse se transmettait en
hiéroglyphes ou en hiératique quand elle s'adressait aux seuls initiés. Parfois, mais rarement, on l'accompagnait d'une traduction démotique à l'usage du vulgaire. Enfin, la religion populaire a donné naissance à de nombreux textes en démotique, soit simplement écrits, soit gravés dans la pierre. Inversement des documents relatifs, non au dogme, mais à l'administration des temples, pouvaient être sculptés en hiéroglyphes sur les murailles, bien que rédigés en langue courante. Dans ce cas, non chaque signe, ce qui serait souvent impossible, mais chaque mot est comme transposé du démotique en hiéroglyphes.
Le démotique disparaît, à peu près en même temps que les hiéroglyphes, lors du triomphe du christianisme. Cependant quelques éléments en ont survécu dans le copte qui a emprunté au démotique les sept lettres ly q ^ o (ç.) 2Sl 5' '^.
La variété d'écriture que, depuis Cha:mpollion, on a coutume d'appeler hiéroglyphes linéaires ne constitue pas k proprement parler une cursive. (A?s hiéroglyphes, plus ou moins simplifiés, ont presque exclusivement servi à écrire, sur les parois des sarcophages de bois, puis sur les papyrus déposés près des momies, les longs textes funéraires que l'on gravait ou peignait avec soin sur les murailles des tombes riches. Cette écriture monumentale à bon marché a gardé très tard la marque de son origine : elle a conservé, et la disposition en colonnes quand la cursive hiératique l'avait abandonnée depuis longtemps, et la faculté de s'écrire de gauche il droite, surtout dans les « Livres des morts » à vignettes.
La force d'expansion du système hiéroglyphique peut être observée dans deux manifestations, l'une certaine, l'autre probable : les hiéroglyphes méroïtiques et l'alphabet cananéen.
Les GrecS; toujours ù la recherche du fabuleux, ont affirmé à maintes reprises que rÉgypte avait reçu ses hiéroglyphes d'Ethiopie. La science n'a jusqu'ici rencontré aucune confirmation d'un tel fait. Nous voyons, au contraire, dans la première moitié du premier millénaire av. J.-C, les souverains d'Ethiopie emprunter k l'Egypte sa langue et son écriture. Puis, vers le début de notre ère, après un long silence, les monuments reparaissent, cette fois en langue indigène et dans une écriture alphabétique manifestement dérivée des hiéroglyphes égyptiens. Le déchiffrement en est tout récent. Voici cet alphabet, où les voyelles sont représentées. Il y avait aussi un alphabet cursif de formes très conventionnelles.
te h
-Sa. /
fÏÏ
fe
tê
séparation des mots
Pour l'alphabet cananéen qui a donné naissance à nos écritures actuelles, la question est beaucoup plus confuse. La majorité des érudits a longtemps admis la thèse d'EîHMANUEL DE RouGÉ qui voyait dans les lettres phéniciennes des défor-
mations graphiques de signes hiératiques de valeur correspondante. Ainsi V , '^v a donné ^^X, % a. J^ , ^x a donné ^'y m, etc. Dans cette hypothèse, la filiation est directe et,
sans y penser, nous écrivons tous les jours en hiéroglyphes égyptiens.
Tout récemment, on a cru découvrir l'origine des alphabets cananéen, grec et italique dans une écriture rencontrée sur un petit nombre de courtes inscriptions de la péninsule sinaïtique. Certains signes s'y rapprochent des formes de quelques éléments desdits alphabets, tandis que d'autres apparaissent comme des représentations grossières d'êtres animés ou inanimés. Le nombre des signes indique une écriture alphabétique. On a tenté le déchiffrement de ces inscriptions en admettant qu'il s'agit d'un idiome sémitique, et en donnant aux signes linéaires la valeur de leurs correspondants approximatifs dans les alphabets connus. Quant aux signes d'aspect analogue aux hiéroglyphes égyptiens, on ne les a pas rapportés à ces derniers, mais on a extrait leur valeur, par acrophonie, des mots sémitiques exprimant l'objet figuré. Ainsi vf vaut ', parce que le bœuf se dit \deph en sémitique ; ^ vaut r, parce que la tête humaine s'exprime par le mot res, etc.
Même si ces bases de déchiffrement sont exactes, comme il est probable, les conclusions tirées des inscriptions sinaïtiques, tout en ruinant l'hypothèse de Rougé, ne suffisent plus k fournir la preuve que le prototype de nos écritures doit être cherché dans les hiéroglyphes de l'Egypte. Le lien est visiblement trop lâche, et, pour acquérir une certitude, il faudrait disposer d'autres intermédiaires.
Champollion le jeune. De l'écriture hiératique des anciens Egyptiens (1821). — Gr. Moller, Hieratische Palciographie
(1909 — 1912). — J. J. Hess, Der demotische Roman von Stne Ha-m-us (1888 ; avec tableau comparatif succinct des signes dans les trois écritures). — H. Brugsch, Grammaire démotique (1855). — K. Sethe, Von Zahlen nnd Zalilicorten (1915). — H. Gkapow, iJber einen cigyptischen Totenpapyrus aus dem friiheren mittleren Reich, ap. Sitzungsherichte der Berliner Akademie (1915). — F. Ll. GeiftitH; l'he Meroitic Inscriptions (1911). — E. DE RouGÉ, Mémoire sur l'origine égyptienne de l'alphahet phénicien (1860). — A. H. Gaedinek, The egyptian origin of the semitic alphahet, a^^. J. E. A., III (1916).