Chapitre VlII
Le déchifFrement.
KiECHER n'a point lait école à proprement parler, mais il n'a pas manqué d'imitateurs, et qui ont réalisé le prodig-e de faire pis encore. 11 serait cruel autant que fastidieux de tirer d'un oubli mérité les noms des imaginatifs qui ont bâti de toutes pièces des systèmes, sans aucune considération des faits, ou encore cru voir dans certains documents hiéroglyphiques des transcriptions de l'hébreu. Si quelques-uns, comme Wak- BURTON, DE GuiGNES, GiBERT, Semblent dignes d'une mention, pour avoir, au cours du XVIH'' siècle, émis quelques inductions raisonnables et assez proches de la vérité, néanmoins la question tant controversée demeurait entière lorsque, à la fin du môme siècle, l'expédition d'Egypte vint lui conférer un renouveau d'actualité. Cet événement marque le début de la phase héroïque du déchiflVement. Il- convient de s'arrêter pour examiner, d'un point de vue général, la position exacte du problème à cette époque.
On aurait tort de considérer la reconstitution simultanée d'une langue et d'une écriture toutes deux inconnues comme un problème théoriquement insoluble. En effet, supposons qu on soit parvenu k fixer le sens d un texte, soit par les procédés d'un cryptographe opérant sur un code désordonné (1), soit
(1) Ain.si dénommé quaiul, n l'ordre alphabétique ou numéri€[ue des éléments de la langue (lettres, groupes de lettres, mots, nombres, phrases) correspond une série de groupes chiffrants se suivant dans un ordre arbitraire.
Sottas-Drioton. 7
grâce à la présence didéogrammeS; soit enfin, pour mettre les choses au mieux, parce qu'on possède une traduction dans un idiome connu : supposons, en second lieu, que le texte renferme une quantité de noms propres suffisante pour l'attribution de sons à un certain nombre de caractères d'écriture. On a là un démarrage que d'autres textes permettront de compléter et d'autant mieux qu'on y pourra identifier plus de noms propres connus. Il n'y a donc pas d'impossibilité de principe.
Si l'énigme est encore double pour les hiéroglyphes Cretois, et peut-être, en dépit des découvertes récentes, pour les hiéroglyphes hittites, en revanche la plupart des problèmes importants posés par les langues et écritures du bassin méditerranéen ne présentent qu'une des deux inconnues. Ainsi les langues sumérienne, élamite, hittite, étrusque sont représentées dans des systèmes d'écriture dont on a la clef. Inversement, les hiéroglyphes égyptiens, les cunéiformes, le syllabaire chypriote ont pu être déchiffrés grâce aux langues qu'ils recouvraient, copte, persan ou grec.
On a ignoré d'abord totalement quel idiome pouvait être noté au moyen des caractères spéciaux aux monuments de Chypre, et cela jusqu'au jour où Ton a découvert une inscription bilingue à traduction phénicienne. Elle contenait heureusement plusieurs noms propres. Les valeurs identifiées grâce à eux permirent de se rendre compte qu'on avait affaire k un dialecte grec et de déterminer la nature syllabique du système. La confirmation serait fournie, s'il en était besoin, par la petite inscription du Louvre donnant les deux mots /.aQV^ eut. en syllabique et en alphabétique, et que MAsrERO a eu tort d'appeler bilingue puisqu'il s'agit seulement d'une transcription en deux écritures.
Le déchiffrement des cunéiformes offre un modèle de démarrage, parce que nulle traduction en langage et écriture connus n'a pu être utilisée. On disposait de plusieurs inscrip-
tiens de Persépolis. On détermina d'abord la direction de l'écriture, grâce à des copies du même texte dont la disposition était différente. Puis on constata que chaque inscription comprenait trois parties. La première, la plus longue, présentait une variété de signes relativement faible. La troisième, la plus courte, montrait au contraire un grand nombre de caractères distincts. La seconde constituait, sous tous rapports, une moyenne. On en conclut qu'il s'agissait de trois variantes du même texte dans trois écritures de moins en moins analytiques. C'est sur la première que portèrent naturellement les efforts, puisque, en raison du petit nombre de signes, ce système se présentait comme un alphabet. On conjectura, d'après la fréquence et la position, quels caractères pouvaient correspondre à des voyelles. Puis on supposa que la première partie devait être l'original en langue perse et les deux autres des traductions. Recherchant les répétitions, on obtint un superbe démarrage de la manière suivante. Chaque lettre grecque employée ici dans l'exposé qui va suivre représentant un groupe de trois k huit signes, on compara, dans deux inscriptions, les séquences suivantes :
a /? /:? / ô ii E
ô ^ fi y J= €
En s'aidant de la phraséologie connue des inscriptions sassanides, on attribua au groupe /9, des plus fréquents, le sens « roi » (le même mot qui plus tard servira de démarrage pour le syllabaire chypriote). La combinaison /? /î y devenait « roi des rois», / étant une marque de flexion, et (i s «fils de roi» (régis filius). ^4, ô et / cachaient des noms de souverains qui s'étaient succédés dans l'ordre /, ô, a. Comme on lit / e, en regard de ô jS e, c'est que f n'était pas roi et que ô avait fondé la dynastie, celle des Achéménides, constructeurs des
monuments de Persépolis. La méthode des mots croisés fournit la vérification des données historiques :
V I Sh T A S P H r T> A R Y Vh U Sh Kh Sh YAR Sh A
Ces valeurs permirent de s'assurer qu'on avait bien affaire à la langue perse, de retrouver d'autres noms propres, et, après bien des tâtonnements, de compléter l'alphabet et de lire entièrement les inscriptions du premier système.
Pour le déchiffrement des deux autres, on disposait désormais de traductions. Ayant retrouvé le troisième isolément sur les monuments de Mésopotamie et le second sur ceux de l'Elam, on sut que les lan<;'ues en étaient respectivement l'assyrobabylonien et le parler de la Susiane. Dans l'assyro-babylonien on reconnut un idiome sémitique, fait qui compensa en partie la complication de l'écriture. L'élamite est une langue inconnue dont la reconstitution est commencée.
Cet exposé sommaire était utile pour permettre au lecteur de mieux apprécier par comparaison comment se posait le problème du déchiffrement des hiéroglyphes et quels sont les mérites respectifs des chercheurs qui l'ont mené à bonne fin.
Pour qu'une tentative de déchiffrement comporte des chances moyennes de réussite, en dehors de circonstances exceptionnellement favorables, trais conditions paraissent nécessaires :
1" Connaître la nature du texte clair, c'est-à-dire la langue dans laquelle il est écrit, et avoir de son contenu une notion au moins très vague.
2° Se faire, soit du mode de cliiffrement, soit du système d'écriture, une idée qui ne s'écarte })as trop de la vérité.
3" Deviner un point de détail et tomber absolument juste. C'est ce qu'on appelle le démarrage.
Examinons comment ces conditions ont été remplies peu à peu en ce qui concerne les hiéroglyphes égyptiens.
I. L'idée que hi langue exprimée graphiquement par les hiéroglyphes est celle des coptes appartient au P. Kircher^ le rénovateur des études coptes. Elle a été développée ensuite par E. QuATREMÈRE (l). Pour juste qu'elle soit, on n'en pouvait apprécier le degré d'exactitude, car on ignorait l'écart linguistique existant entre les textes coptes et la majorité des documents écrits en hiéroglyphes. C'est ainsi que des néologismes comme Ciïp «corbeille», unii\i2SLi «mesure d'huile», ont été utilisés, le premier par You>;g (2) pour lire °^- dans BsQ{€vUr]), le second par Champollion, comme ayant fourni, par acrophonie, la valeur de ^^zz::^. Young, après avoir reconnu le sens de la préposition 1\ l'identifiait avec ^eu- ou c^OTTii. CiiAMPOLLioisr faisait de même pour U (I et uee, et, ne retrouvant pas en copte l'équivalent de l'affixe '^^'^^^^ y voyait la o« personne pluriel du futur cettdw-. En cela il soupçonnait une partie de la vérité, ayant observé que les marques de la flexion verbale, préposées en copte, étaient postposées en hiéroglyphes. Il faisait une remarque analogue pour les affixes possessifs et pour le o, indice du féminin, que les hiéroglyphes montrent à la fin du mot et que l'on retrouve en copte sous forme d'article. Il s'est aperçu que, si môwI- no peut être que participe actif, «aimant», V^Mll s'employait au passif, «aimé». Mais ces faits n'ont pu être précisés que quand le déchiffre ment était déjà en bonne voie.
De même, après la découverte de la pierre de Rosette, on n'avait aucun moyen de constater que les écritures hiéro-
(I) 178-2—1857. Français. (2) 1773—18-29. Anglais.
glyphique et démotique y correspondaient k deux stades assez éloig-nés du développement linguistique. Les dift'érences qui en résultent étaient de nature k faire outrer l'opposition entre les deux systèmes graphiques.
En ce qui concerne le sens des premiers textes à la disposition des chercheurs, on était relativement bien renseigné, grâce à la traduction grecque, par Heemapioîc, dans Ammien Marcellin, de l'inscription d'un obélisque élevé à Héliopolis par Ramsès II et transporté à Rome par Auguste, mais dont le prototype exact n'a pas encore été identifié à l'heure actuelle. C'est avant tout sur cette classe de monuments que les efforts sérieux ont porté. Malheureusement, on était trop imbu de la nature mystique du contenu des textes pour tirer tout le parti possible de cette précieuse ressource. Kircher déclare la traduction grecque fausse d'un bout à l'autre et son opinion a longtemps prévalu. Zoëga (1) a eu le mérite de s'en dégager et même de désigner celui des nombreux obélisques de Rome qui se laisse le mieux rapprocher du texte d'HEKMAPiON, l'obélisque Flaminius. Les ressemblances sont telles que Cham- POLLION a pu établir de fructueux rapprochements.
Avec la pierre de Rosette on eut beaucoup mieux encore : une traduction grecque authentiquée sans doute possible (2).
(1) 1755 — 1809. Danois.
(•2) La pierre de Rosette (pi. 111) reproduit un décret du clergé égyptien en l'honneur de Ptolémée V, promulgué à Memphis en 19G avant J.-C. Elle a été découverte en août 1891) au cours de travaux de fortification exécutés sous la direction du capitaine du génie français Bouchard. Les savants attachés à l'expédition de Bonaparte en reconnurent aussitôt la valeur et expédièrent en Europe des copies et estampages. Mais le document luimême, compris dans la capitulation de Ménou, fut transporté à Londres en 1802. Il occupe actuellement, au British Muséum, à l'entrée de la grande galerie égyptienne, une place d'honneur. Son cadre porte l'inscription : Conquered by llie British armies. et, parfois, un gardien se charge d'attirer dessus l'attention du visiteur (expérience personnelle d'un des auteurs en
Mais une difficulté des plus graves résultait de l'état fragmentaire de la version hiéroglyphique, dont pas une ligne n"est complète, tandis qu'un nombre inconnu de lignes manque au début. Impossible donc de mettre en regard les parties correspondantes du texte et de la traduction, tant qu'on n'aurait pas d'autre point de repère certain que la fin môme des textes. Aussi la méthode des mensurations n'a-t-elle pu être facilement a])pliquée qu'à la version déniotique par S. de Sacy (1) et Akerblad (2). Cependant les conjectures de Youxg touchant la place occupée dans le texte hiéroglyphique par les correspondants d'un certain nombre de mots de la version grecque, se sont en partie véi"ifiôes.
II. Quant à la nature du système d'écriture, les premiers déchifFreurs s'en sont tenus à cette exagération, en partie imputable aux anciens et consistant à prendre les hiéroglyphes
1009). Selon le texte même du décret, d'autres copies, également trilingues, devaient ôtre i)lacées dans un assez grand nombre de sanctuaires. 11 est surprenant qu'aucun autre exenijtlaire ne nous soit parvenu. Pour compléter les lacunes de la pierre de Kosette, nous disposons de ressources assez médiocres : 1° Un décret postérieur de 18 ans, gravé sur la muraille du temple d'Isis à Philae. Le texte, en très mauvais état, reproduit, avec quelques modifications, les versions Iiiéroglypliiciue et démotique de Kosette. 2° Une stèle, hiéroglyphique seulement, trouvée à Nebireh, près de Damanliour et <iui, après un protocole emprunté à un autre décret postérieur de deux ans au précédent, reproduit, en omettant des passages entiers, le texte niéiiie du décret de Memphis. C'est visiblement une copie mal établie d'après un exemplaire en fort mauvais état.
La comparaison des trois versions en langue et écriture différentes peryiet d'établir que le décret avait d'abord été rédigé en langue égyptienne (démotique) par le synode, traduit en grec, puis soumis sous cette forme à l'approbation de l'administration grecciue qui aurait modifié quelques détails. Ces corrections auraient été reportées dans le texte démotitiue actuel. Enfin la traduction en hiéroglyphes aurait été élaborée par ([uelque prêtre connaissant bien la langue ancienne.
(1) 1758 — 1838 Français. (2) 1760-1819 Suédois.
pour des symboles^, voire des énigmes^ chaque signe représentant une idée. Avec une telle notion des choses, le jugement correct porté sur la langue ne pouvait être à peu près d'aucune utilité. D'autre part, on accentuait plus que de raison les différences entre les deux écritures juxtaposées sur la pierre de Rosette, en faisant du démotique une écriture purement phonétique et même alphabétique. Le secours k tirer éventuellement de la version démotique, presque complète, se trouvait réduit d'autant. Un autre écueil d'abord insoupçonné se cachait sous la multiplication des signes à l'époque grécoromaine, entraînant de fréquents doubles emplois qui risquaient de faire échouer les vérifications les plus convaincantes.
Enfin, la plus précieuse ressource des déchiffreurs, les noms propres, ou plutôt ici l'unique nom propre, pouvait demeurer inefficace, ce nom étant étranger et peut être transcrit dans une autre notation que le contexte. Cette idée, vraie en partie, se présente naturellement, et d'ailleurs les systèmes de cryptographie les plus modernes emploient volontiers aussi, pour les mots étrangers, des procédés plus analytiques que pour le reste du discours.
C'est spécialement sur ces questions que le génie intuitif de Champolliox s'est exercé. De très bonne heure, il acquit la conviction que les éléments grammaticaux conservés dans le copte se devaient retrouver, notés phonétiquement, dans les textes hiéroglyphiques. Remontant de q k '^^^^ par l'intermédiaire des formes cursives, il parvint, dès 1818, k identifier le pronom de la 3*^ pers. masc. sing.' dans le décret de Rosette. En décembre 1821, ayant eu l'idée de compter les signes hiéroglyphiques de la partie conservée du texte, il constata que leur nombre dépassait de beaucoup celui des mots de la version grecque. (1) Donc, .impossibilité d'admettre que chaque signe
(1) Les 18 lignes du grec correspondant aux 14 du texte hiéroglyphique conservé fournissent environ 486 mots pour 1419 signes.
représente une idée. Enfin, en septembre 1822, il remarqua dans les deux noms propres égyptiens Thotmès et Ramsès la
présence de l'élément phonétique 1 qu'il connaissait par ailleurs. Ainsi fut-il amené progressivement à une juste conception du système hiéroglyphique : un mélange d'éléments idéographiques et phonétiques.
D'un autre côté, grâce à ses travaux préparatoires, purement matériels, sur les cursives, qui lui avaient fait reconnaître dans l'hiératique le trait d'union entre les hiéroglyphes et le démotique, il comprit que ces deux écritures, quelles qu'en soient les dissemblances, n'étaient pas opposées dans leur principe. On pouvait donc appliquer à l'une des variétés quelques-uns des résultats obtenus pour l'autre.
III. Le démarrage a été amorcé par l'abbé Barthélémy et ZoËGA quand ils remarquèrent que les « cartouches > Q contenaient des noms de rois. L'application en aurait pu être faite à la pierre de Rosette dès sa découverte, car elle présente jusqu'à six exemples, dont quatre intacts, du nom de Ptolémée enfermé dans un cartouche. Bien que le nom grec correspondant au cartouche final soit perdu dans une lacune, et que le démotique donne là simplement «Pharaon», aucun doute ne pouvait subsister. Une petite complication résultait de la présence, dans trois exemples, des groupes adventices
■y X^ 5 \ M^J" ^J^'s le hasard fournissait là un excellent
moyen de vérification, car les deux premières lettres du nom de Ptolémée, D et c, s'y retrouvent dans celui de Ptah, alors qu'à plusieurs reprises le souverain est qualifié de alcovô^ioç, vnè Tov Oââ i]-/ajti]uévoq. En outre, cet élément pouvait s'éliminer facilement par soustraction et il restait quatre fois ^|~300 '; avec une orthographe invariable. Le démarrage était pour ainsi dire automatique.
Le texte démotique étant le mieux conservé, on put repérer, par simple mensuration, les groupes correspondant à Ptolémée. C'est ce que firent S. de Sagï' et Akeeblad dès 1802. Comme on n'avait pas de préjugé contre la nature phonétique des signes démotiques, on lut alphabétiquement et exactement PtJomis.
Malgré ces facilités relatives, l'idée dune écriture symbolique était si ancrée dans l'esprit des chercheurs qu'ils ont longtemps fait fausse route. Ce que nous admirons le plus aujourd'hui dans cette partie de la découverte c'est qu'il ait fallu faire tant de détours pour y parvenir. Young, après un heureux départ, s'est arrêté en chemin, tant il est vrai qu'un démarrage ne se montre efficace que s'il est de tous points exact et si la deuxième condition signalée plus haut est remplie. Cham- POLLiois' a eu, lui aussi, beaucoup de peine à se convaincre de la nature alphabétique de tous les éléments du nom de Ptolémée. Il lui a fallu remonter des signes démotiques aux hiéroglyphiques par l'intermédiaire des formes hiératiques. Aussi peut-on dire qu'en pareille matière, le démarrage type, vraiment génial, est celui des cunéiformes, dû à l'allemand Grotefe^'d(I), tandis que, toutes proportions gardées, c'est l'œuvre de l'anglais Rawlinsox (2) qui, par l'étendue des résultats, se peut le mieux comparer k celle de Champolliox.
Là oîi les difficultés ont commencé, c'est quand il s'est agi de faire la première application du groupe démarrant, opération qui devait permettre de le contrôler et, si besoin était, de le rectifier dans les détails.
Pour le démotique, les ressources ne faisaient pas défaut. En plus des noms royaux, Alexandre, Arsinoé, Bérénice, le
début du texte fournit toute une série de noms grecs transcrits : Aétos, Pyrrha, Pliilinos, Aréia, Diogène, Irène. On put ainsi compléter l'alphabet sans trop de peine.
Si la version liiéroglypliique avait été conservée au mémo endroit, le déchiffrement en eût été grandement facilité. Mais elle ne présente pas dautre cartouche que celui de Ptolémée. Le hasard s'est acharné contre les chercheurs, en enlevant encore le cartouche dArsinoé qui devait figurer au début de la ligne 8. Donc, aucun moyen de contrôle immédiat, en dehors du nom de Ptah, déjà signalé, lequel, par une autre malechance, ne s'écrit pas alphabétiquement en démotique. Si bien
que YouNG a pris 9 pour «aimév et V> {1 [1 pour «Ptah».
Il fallut donc recourir à d'autres monuments, rares et plus ou moins exactement publiés. Youxg, dans le grand ouvrage de la Commission d'Egypte, devina le nom de Bérénice gravé sur un plafond de Karnak. Mais ce cartouche ne pouvait servir à la vérification, n'ayant qu'un seul caractère commun avec celui de Ptolémée, (][1. Ce qui montre le mieux l'inanité de la méthode de Young, supposé qu'elle mérite ce nom, c'est qu'il échoua devant le nom de Cléoprâtre, alors que les meilleures conditions se trouvaient réunies. L'identification du cartouche était certifiée par une inscription grecque, tandis que Cléopâtre et Ptolémée ont trois lettres communes : S:a,, X] et n. Poursuivant ses inductions fantaisistes, Young a vu Arsinoé Evergète là oîi il y avait Autocrator Caesar.
On ne saurait trop admirer la sûreté de méthode avec laquelle CiiAMPOLLiOïs' a rendu sa découverte évidente et l'a étendue de proche en proche. Parti de l'idée juste de la nature alphabétique attribuée au nom hiéroglyphique de Ptolémée, il en eut la confirmation partielle grâce à de.s noms comme Cléopâtre, Alexandre, etc. Mais aussitôt on se heurtait à une
difficulté, la représentation multiple, obstacle bien connu des clîiffreurs. Champolliox sut l'écarter avec une remarquable richesse de moyens. Le son k est rendu par A dans Cléopâtre et par ^:c3^ dans Alexandre. Mais le premier nom, fourni en outre par un papyrus démotique, présente l'équivalent cursif de ^^rr^î. La désinence s de Ptolémée a la forme 1, tandis que — ^- vaut s dans Alexandre. Mais si l'on compare deux papyrus funéraires offrant le même passage, on y relève des échanges fréquents entre |1 et — »— . Les sous représentés par <cz=> et 2:ss paraissent interchangeables, mais p et TV. ne le sont-ils pas en effet d'un dialecte copte à Tautre '? On conçoit que, s'appuyant sur de telles preuves, Champollion ne se soit plus laissé arrêter par d'autres cas analogues et qu'il ait pu dresser son alphabet en tenant compte des «homophones». En lisant un grand nombre de noms et surnoms de Ptolémées et d'empereurs, tous entourés du cartouche, il a rendu sa démonstration irréfutable.
Le cartouche était-il l'indice d'une notation alphabétique spéciale aux noms des souverains étrangers ? Non, car sur l'obéisque Barberini, portant les cartouches d'Hadrien et de Sabine^ on lit, dans le même système et en l'absence de cartouche, le nom d'Antinotis. De même, l'obélisque de Bénévent montre, dans des conditions analogues aux précédentes, les noms de l'empereur Domitien et de Lucilius Rufus. Grâce aux obélisques Borgia et Albani, Champollion obtint le nom de Sextus Africanus.
Il n'est pas jusqu'à la représentation multiple, pierre d'achoppement pour d'autres, que Champollion n'ait habilement utilisée pour exploiter sa découverte et parer à cette objection que le système alphabétique pouvait être réservé aux noms grecs et romains. Mettant en parallèle des passages de papyrus funéraires de teneur identique, aux noms des défunts près, il dressa
un tableau des homophones qui se trouva reproduire le précédent, fourni par les noms propres. D'où cette conclusion naturelle que les mêmes signes avaient le même emploi phonétique partout où ils se rencontraient. Autrement il eût fallu admettre en même temps la coïncidence de leurs valeurs idéographiques, effet de hasard défiant toutes les probabilités.
Partant de ce principe, Champollion recherche la valeur des groupes qui se répètent à satiété sur les stèles funéraires et manifestement indiquent la filiation : ^;:*, « fils » ; fTl 1 « né de»; y\ «mère». Il parvient alors k repérer |T| '; OOTMïce, correspondant à yeré&lia dans le texte de Rosette. De là il passe aux articles, pronoms, prépositions, etc., dont la prononciation était contrôlée par le copte.
Ensuite, il s'attaque aux noms divins, reeonnaissables à ce qu'ils paraissent souvent en tête de formule après le groupe ir°^ 4 «paroles prononcées par», et il retrouve ainsi les
U \ /VAAAAA
noms connus de Râ. Amon, Chnoubis, Ptali, Satis, Anoukis, Anubis, etc.
Puis viennent les noms propres de particuliers indigènes, dont beaucoup d'ailleurs sont formés sur des noms de divinités. Le système s'y maintient intact, permettant de lire des noms déjà connus par des transcriptions grecques.
Pour montrer que les résultats conviennent aux textes pharaoniques antérieurs à Cambyse, il en est fait application aux titres royaux rencontrés sur des monuments qui, manifestement, remontent à des époques reculées. Ces titres s'y retrouvent sous la même forme qu'aux temps gréco-romains. Ici CiiAMPOLLiON fait l'usage le plus judicieux du texte d'HER- :mapion.
Enfin, il complète sa démonstration en recherchant les noms des souverains eux-mêmes. 11 remonte ainsi des Ptolémées aux Perses et aux rois indigènes révoltés contre eux ;
Artaxerxès, Xerxès^ Darius^ Cambyse^ Hakoris^ Néphoritès ; puis aux Pharaons antérieurs k la conquête, Psammétique, Osorkon, Slieshonq ; et jusqu'aux Aménophis et Thoutmosis. Il aurait encore atteint le Moyen Empire si le nom lu Osortasen sur l'obélisque d'Héliopolis n'avait présenté plus de ressemblance apparente avec Osorthros de la XXIIP dynastie, qu'avec Sésostris de la XIP. Ses notes inédites semblent d'ailleurs montrer qu'il opéra par la suite la rectification. En tous cas il réussit à lire Khéops, en lui assignant son véritable rang-, donc k toucher aux débuts même de l'histoire.
Dans tout cet exposé relatif aux hiéroglyphes phonétiques on n'a guère k relever, après un siècle, que quelques erreurs dont deux seulement touchent aux principes :
1" Attribution dune valeur purement alphabétique a des signes multilitères comme ] iv{sr) ; ^ //(>•) ; t — r et y^ m{r) ; i^ m{n) ; | m{s) ; | s(n) ■ .^ (h)ôitp).
Nulle méprise n'est plus excusable, étant d'ailleurs partielle, puisque, dès l'époque grecque, il y a redondance de l'élément alphabétique. En particulier Champolliok avait trouvé •; — r = m dans le cartouche de Domitien. Et le verbe «aimer» n'estil pas M.Ç. en copte ?
2** Dérivation des signes alphabétiques par acrophonie. Quand, par exemple, pour 'vczps, Champolliox invoque trois mots : ueAcoTV., KHIRI2S.I, ïies.22.1, désignant des vases, il infirme sa preuve plutôt qu'il ne la renforce (1). Cependant, nous l'avons
(1) Si ces deux propositions ne sont plus conformes aux idées reçues, la fausseté n'en est point tellement évidente que tout dernièrement un savant
ne les ait reprises, admettant que parfois j ^ ?i ; "T" = ^ — " ; i"""'i = m.
Pour l'acrophonie, l'exemple invoqué ^|\ = jsv(oTÀekac), «chouette», est
peu heureux, car le mot n'est connu dans le système hiéroglyphique, et cela dans le plus récent des papyrus démotiques, que sous la forme *cavotAi5c..
vu, le procédé acrophonique n'est pas entièrement inconnu des
basses époques.
Quant aux caractères idéographiques qui se trouvent constamment mélangés aux «alpliabétiques», Champollion les étudie en se basant sur les textes de Clément d'Alexandrie et d'FToRAPOLLON. Chez ce dernier il a su discerner les produits de la fantaisie et il les a rapportés à la classe des « anaglyphes » . Il disting'ue :
1° Des caractères figuratifs, «qui, par leurs formes matérielles, sont une image des objets mêmes dont ils expriment l'idée». Il en retrouve plusieurs dans l'inscription de Ivosette :
^ v«dg; U] «r/twv; % ^ôavov : ^ ré/.vov \ JL àa7rlç-^ fj GtrjXr].
Ailleurs aussi : l'image d'un sphinx, d'un colosse ou d'un obélisque dans les inscriptions de ces mômes monuments ou de leurs socles ; la main ^^Za, suivie d'un chiffre, à côté d'une scène de recensement des mains coupées après la bataille ; l'expression -^^ «vaisseau de», suivie d'un nom de divinité,
dans les légendes accompagnant les représentations de barques divines, etc.
2° Des caractères symboliques. Il en a été parlé au cliapitre I"'. Un groupe spécial est formé par les hiéroglyphes symboliques énigmatiques, particulièrement «ceux qui, dans les textes égyptiens, tiennent la place des noms propres des différentes divinités», images du dieu, avec ses attributs distinctifs, de l'animal sacré, d'êtres hybrides participant des deux natures, humaine et animale, d'objets de culte, etc.
3** Des signes d'espèce ou déterminatifs, qui suivent des mots écrits phonétiquement. Outre ^ et Jj, accompagnement
habituel des noms propres d'hommes et de femmes, Cham- POLLION en a reconnu un grand nombre et ces précieux éléments lui ont permis d'identifier des mots au milieu d'un texte resté d'abord incompris. En effet;, si rencontrant par exemple
la séquence des signes ^i ' v^' °^^ conjecture avoir affaire au mot À\.cô<o «crocodile», on acquiert une certitude en trouvant le mot déterminé par <S3:=.. Si un mot ne s"est pas conservé en copte, son déterminatif fournit souvent une probabilité suffisante. C'est surtout ainsi que Champollion réussit à traduire des textes et à composer un volumineux dictionnaire.
Sur la question délicate des rapports entre les signes, soit figuratifs, soit symboliques, et la langue parlée, voici quelle semble avoir été, avec des fluctuations, la marche générale de la pensée de Champollion. A l'époque où presque tout le monde croyait à la contexture purement idéographique du système, il soutenait que les hiéroglyphes pouvaient et devaient être lus, et que leur succession répondait à celle des éléments du discours. Lorsqu'il se trouva en possession de son « alphabet des hiéroglyphes phonétiques», il en vint naturellement à la conception d'une écriture «peignant tantôt les idées et tantôt les sons d'une langue» (1). Il disait encore que le système « parvint bientôt à se lier intimement avec la langue parlée en s'accroissant d'un troisième ordre de signes [les phonétiques], d'une nature fort différente de celle des deux autres [les figuratifs et les tropiques] » (2). L'aboutissement de ses méditations sur ce point doit être recherché dans sa Grammaire, posthume (§ 68 sqq.), où, après avoir parlé des signes phonétiques, il admet que «la même liaison, mais moins directe, exista également entre la langue parlée et les signes figtiratifs'» ou tropiques, car «on attribua, pour ainsi dire, k chacun de ces signes
(1) Lettre à Dacier, 2« éd., p. 41. (2) Précis, 2« éd., p. 321.
un mot de la langue parlée, exprimant par le sou précisément la même idée que le caractère rappelait». On voit qu'en cette matière, comme nous l'avons déjà observé (p. 15 sq.), la science moderne a réalisé un certain progrès de principe, en remettant les choses dans l'ordre et en faisant du mot l'intermédiaire naturel entre Vidée et le signe visible.
Le déchiffrement une fois amorcé, Champollion donna l'essor à son génie. La tâche accomplie dans les dix années qui ont séparé sa découverte de sa mort est, à la lettre, stuj^ante. Ses successeurs n'ont eu qu'à compléter et rectifier des détails du déchiffrement dont tous les principes restaient acquis, et h l'exploiter dans toutes les branches de la science archéologique (1).
Ce succès foudroyant est dû en partie au fait que Champollion se savait, dès l'enfance, prédestiné à parfaire le grand œuvre du déchiffrement. Il avait étudié la question sous toutes ses faces et envisagé à peu près toutes les hypothèses possibles. Lorsqu'il eut enfin acquis une certitude, avec son alphabet, il fut 11 même de dégager ce qui, dans ses spéculations antérieures, se révélait conforme à la vérité. Il se trouva, par là même, en possession d'un arsenal de moyens incomparable. La découverte de 1822 avait été différée par une série d'accidents : insuffisance des sources, mauvais état des matériaux, inexactitude des publications, retards dans l'envoi des copies, alors que d'autres chercheurs disposaient des originaux, etc. Champollion allait quand même de l'avant, tel un stratège qui tourne et dépasse l'obstacle, tout en l'attaquant de front. N'a-t-il pas eu la superbe audace de tenter la synthèse du
(1) Des jaloux ont longtemps refusé de se rendre à l'évidence. Les nommer ici serait leur taire trop d'honneur.
Sottas-Drioton. 8
mot hiéroglyphique, recherchant, pour chaque signe, le terme copte approprié et reconstituant les noms propres en hiéroglyphes d'après leur graphie démotique ? Et tombant juste ! Tant de hardiesse, jointe à tant d'habileté réfléchie et universellement informée, voilà qui fait penser au génie de «l'Autre». Ceux qui, par flatterie, puis par dérision, ont usé de l'amalgame Champoléon ne croyaient pas si bien dire.
Pour le déraotique, qui avait servi de point de départ, les progrès étaient moins étendus. Il est juste d'associer au nom de CiiAMPOLLiox celui d'HEixRiCH Brugsch(I) qui, avec une rapidi# surprenante, lui aussi, parvint à mettre sur pied une grammaire (1855) qui n'a pas encore été remplacée et la traduction (1867) presque correcte d'un long morceau. Mais déjà le grand ouvrage démotique de Champolliox, terminé en 1822, malheureusement demeuré inédit et longtemps ignoré, avait avancé, dans une proportion notable, le défrichement de ce domaine broussailleux.
La personnalité de Champollion nous apparaît comme groupant harmonieusement les trois qualités maîtresses du grand inventeur : curiosité toujours sn éveil ; imagination féconde et créatrice ; esprit critique empêchant cette dernière faculté de se dévoyer. A ce bel équilibre, si rarement réalisé, nous devons de célébrer cette année, après cent ans, un événement considérable dans l'ordre intellectuel, magnifique fleuron ii la couronne de e:loire de notre belle France.
M. Brkal, Sur le déchiffrement des^ inscr'qjfions chypriotes, ap. Jorirnal des Savants (1877). — C. Bezold, Niniv nnd Bahïjlon
{\) 1827—1894. Allemana.
(1909). — P. Valeeio, De la cryptograpliie (2^ partie; 1916). — A. EK:srAN, Die Oheliskeniihersetzung des Hermapion, ap. Sitzungsherichte der Berliner Akademie (1914), — K. Sethe, Zur Geschichte tond Erklcirung der Rosettana, ap. Nachrichten Gottingen (1916). — J. F. Champolliox, ouvrages cités p. 19 et 53. — H. Haetleben, Champollion, sein Leben und sein Werk (1906). — A. EkmaN; Wortforschung, III (cf. p. 44). — H. Sottas, Préface de la Lettre à M. Dacier, édition du Centenaire (septembre 1922; Paris, Geuthner) (1).
(1) Ce travail développe plusieurs ((uestions abordées dans le présent chapitre. On y trouvera notamment de nouvelles considérations sur la manière dont CuAMPOLi.iON a pu déchiffrer les cartouches de Ptolémée et de Cléopâtre.
Tableau détaillé des principaux hiérogh^phes (1).
dieu acfioupi
Râ
Aniou
Osiris
la Justice
homme assis femme assise enfant assis
Hiéro-
^'aleur comme
Description gly- signes
phes I pbo-
nétiques
Signes-racines
Signes déterminatifs