‹ Introduction a L'etude des Idées Morales Dans l'Égypte antiqueChapitre 3 sur 123 · L'OBJET DU DÉBAT · texte numérisé non relu

L'OBJET DU DÉBAT

sées. De quelles pures doctrines, disaient les uns, les Égyptiens sont-ils tombés dans la corruption qui a rendu nécessaire l’avènement du christianisme ! Par quelles pures doctrines, disaient les autres, les Égyptiens eussent pu suppléer à l’absence du christianisme ! La face du monde à été changée, reprend le premier chœur, quand le christianisme a dégagé la vérité de toutes les erreurs qui la masquaient et relevé la conscience de l’égoïsme où elle se ravalait, même en Égypte. Tout naturellement, riposte le second chœur, le christianisme s’est dégagé des éléments que lui offraient la philosophie grecque et les religions orientales, celle de l'Égypte en particulier. Et l'on renouvelle le débat relatif à l’école d'Alexandrie : la théologie chrétienne s’est-elle inspirée de la métaphysique Alexandrine? ou bien le néo-platonisme n'est-il qu’une contrefaçon du christianisme? Les deux questions se touchent de près, car s’il y a lieu de discuter l'influence réciproque du christianisme et de l’école d'Alexandrie, il serait juste aussi de rechercher ce que cette école a recueilli des anciennes traditions pour l’accommoder avec la philosophie grecque. C’est donc au fond la même querelle : doit-on opposer les deux religions etles deux morales ? la doctrine égyptienne a-t-elle préparé la doctrine chrétienne ? le christianisme a-t-il réparé la tradition conservée par l'Égypte?

Prétendre mettre d'accord les adversaires ou les départager serait hardi, d'autant que personne n’invoque aucun arbitrage el que personne ne saurait avoir qualité pour s'imposer comme arbitre. Mais sans afficher prétention pareille, on peut néanmoins intervenir dans le débat. Si toute conciliation paraît impossible, on inviterait du moins les adversaires à se mesurer dans un autre champ clos avec de nouvelles armes.

D'abord on leur demanderait de bien examiner l’objet en litige. Peut-on raisonner sur la moralé égyptienne?

Sans doute il est beau de se battre pour une idée ; mais il serait

légèrement ridicule et vexant d’avoir prodigué sa peine pour un fantôme. Or existe-t-il un corps de doctrines et de principes de conduite que l’on puisse nommer « la morale égyptienne »?

On s’est efforcé de le constituer. Les écrivains grecs donnent divers aperçus et d’assez amples détails sur les mœurs des habitants de l'Égypte. On les a réunis. Les papyrus, les parois des tombeaux et les ruines des anciens temples fournissent de nombreux et longs documents. On n’en a pas méconnu le prix. Conseils d’un père à son fils ou d’un maître à son disciple, prières aux dieux, protestations de vertu faites au nom des défunts ou inscrites d’avance dans la tombe qu'ils se préparaient avec soin, contes populaires, biographies de personnages plus ou moins illustres, dithyrambes en l'honneur des rois, tout a été recueilli, rapproché, fondu. Ainsi s’est formé dans certains esprits, voire dans certains livres, une vaste synthèse. Parfois tout à l’honneur de l'Égypte, elle servait parfois aussi de base à de vrais réquisitoires. Mais éloges ou blâmes portaient-ils justes ?

Non. Car si consciencieuse que fût cette synthèse, elle se vouait fatalement à l'erreur. Plus même elle entassait de renseignements, mieux elle réussissait à les amalgamer, à leur donner l’aspect de l’unité en les rattachant à des principes communs ; plus, en même temps, elle devait s’écarter de l’exacte vérité. Elle avait beau observer toutes Les plus saines règles de critique pour l’interprétation de chacun des monuments pris à part, le seul souci de les fondre ensuite dans un ensemble unique faussait tout. Cette fusion recélait au fond une véritable confusion.

N'’était-ce point en effet manquer à une règle essentielle d’une bonne méthode, à celle que Fénelon déclare « le point le plus » nécessaire et le plus rare pour un historien »? S'il n’y a « rien » de plus faux et de plus choquant que de peindre les Français » du temps de Henri Il avec des perruques et des cravates, ou » de peindre les Français du temps de Louis XIV avec des barbes » et des fraises », que dira-t-on d’une théorie qui représente un Égyptien contemporain de Khéops avec les mœurs dont Hérodote fut le témoin, et qui n’établit point de différence entre les idées

Page 1