LIVRES ET ÉCOLES
rangés dans des vases, comme les amphores en un sellier !,
Pas de livres! Mais les archives historiques, astrologiques, judiciaires de l'Égypte, grossissaient d’année en année ! Mais pour se familiariser avec l’érudition égyptienne, le scribe Pancrate fait gloire d’avoir passé 23 ans ; Clément d'Alexandrie compte 42 livres comme formant l'encyclopédie de la science hiératique* ; les prophètes devaient en savoir par cœur dix, ceux qui avaient pour objets la législation divine et la discipline des prêtres ; les hymnodes devaient chanter les hymnes aux dieux etles préceptes applicables à la vie d’un roi renfermés dans deux autres livres.
L'Égypte avait donc des livres. Mais comment étaient-ils constitués ? Ou bien nous n'en possédons aucun ; tous sont perdus comme le livre Oémi dont l’auteur de la S'afire des métiers recommande l’étude à son fils pour y puiser la sagesse; et il faut attendre du hasard quelque heureuse révélation. Ou bien le Livre des morts et les Préceptes du papyrus Prisse ou ceux du papyrus de Boulaq nous en offrent le type. Or la vraisemblance de cette dernière supposition s’appuye sur ce fait que beaucoup de stèles funéraires semblent s'inspirer d’un formulaire commun qui ne serait autre que l’un de ces livres.
Des écoles! certes il en existait. Chaque temple, chaque ville au moins avait la sienne“, et le temps n'avait pu réaliser entre toutes l’unité de vues. Déjà le glossateur du chapitre xvir du Livre des morts accole, sans chercher à les concilier, des interprétations multiples d’un même texte. Plusieurs peuvent s’expliquer par de mauvaises lectures des scribes anciens, comme cer-
1 « Mon père Satni, dit Sénosiris, va aux chambres du rez-de-chaussée de ton logis, » et chaque livre que tu tireras de son vase, je te dirai quel livre c’est...» (Masrero, Journ. des Sav., 1901, p. 481 : Contes, 3 éd., p. 141.)
2 CLÉMENT D'ALEXANDRIE, Séromates, 1. vi, 268 sqq. Cf. Année encyclopédique de Mu, nov. 1818 : Brucscx, Æg., 149.
8 Le formulaire des Pyramides se répète defl'une à l’autre, puis 15 siècles après sur des sarcophages thébains (2. Tr., III et sqq.), et se retrouve enfin dans la chapelle saïte d'Améniritis à Médinet-Habou (A. Tr., XXIII, 4-18) et dans un tombeau de la XXXe dynastie à Saqqarah (Æ. Tr., XVII, 17-25).
4 Les hiérogrammates versés dans la connaissance des livres sacrés et de leurs enseignements liturgiques, magiques, astrologiques, médicaux, etc., formaient dans chaque temple une compagnie dénommée la « Double maison de vie » ; leurs paroles et leurs écrits faisaient autorité. (Cf. ne RouGé, S'éèle de la Bibl. -Imp., p. 71-99; Maspero, Contes, p. 173 et 174).
taines variantes qui contrairement à la tradition d’Héliopolis * placent à Héracléopolis? ou à Hermopolis * l'avènement de Rà*; d’autres s'expliquent par les traditions de divers sanctuaires. Plus tard Jamblique, ou quel que soit l’auteur de l'ouvrage sur les Mystères égypliens, constate une grande variété. Il oppose particulièrement les écoles idéalistes ou pneumatistes, auxquelles 1l se rattache, aux écoles matérialistes, dont se sont inspirés Manéthon, Hécatée d’Abdère et Chérémon. Mais n’était-ce point l'esprit grec qui réduisait en systèmes des éléments épars?
La science du prêtre égyptien devait consister avant tout dans l’énumération des noms des dieux, et des vocables sous lesquels on peut les invoquer (comme les chapitres exu1 et exc du Zivre des morts en offrent des listes), dans la connaissance de toutes les fêtes de l’année, des rites qu’elles exigeaient, parures à mettre aux dieux, cérémonies à exécuter, paroles à dire, gestes à faire, enfin dans le souvenir d’une explication quelconque à donner à propos de chaque détail des rites ou de chaque nom propre. Chacune de ces explications, étymologique, symbolique, théologique ou pseudo-historique, est empreinte de matérialisme ou de spiritualisme, parce qu'il faut bien qu'elle tienne de l’un ou de l’autre, comme tout langage est prose ou vers; mais bien longtemps les prêtres Égyptiens ont dù philosopher ainsi sans le savoir. Cette métaphysique latente retentissait dans leur enseignement moral ; leurs préceptes, également sans qu'ils le voulussent, s’inspiraient d’une morale de l'intérêt ou d’une morale du devoir. Un système inconscient circulait sous toutes les réponses, mais n’arrivait pas à se formuler. Dégageons-le, si nous voulons ; c’est notre droit. Seulement ne perdons pas de vue que nous n’aurons rencontré que les matériaux disséminés, et que c’est nous qui édifions la théorie, et qui, par le couronnement que nous y ajoutons, faisons croire à la préexistence d’un plan d'ensemble.
‘ An du Nord (Matariyéh).
? Soutenkhenen ou Khenensouton (Hnès, Hénassiyéh). $ Ounnou ou Chmounou (Achmounéin).
Cf. Maspero, Proceed. Soc. Bibl. Arch., 1891.