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DE L'INSTINCT AUX THÉORIES

Comment donc naquit la morale, ou plutôt la théorie morale ? Voici ce qu’on peut imaginer.

L'instinct religieux précéda toutes les religions positives. L'homme s’est trouvé écrasé en face de la puissance de la nature et il a cherché des explications ; il a créé des dieux. Il à senti sa dépendance ; et il a créé le culte. Il a senti le besoin pour sa nature incomplète de s'élever vers un idéal de perfection et d'amour ; et il a créé la mysticité. Toujours le besoin a créé l'organe (comme disait un philosophe contemporain précisément à propos des créances et des sentiments religieux). Tout au moins le besoin a éveillé la faculté sommeillante, et, à travers des hésitations et des essais parfois ridicules, lui a fait trouver son mode d'action le plus propre pour se satisfaire par une possession au moins illusoire ou temporelle de son objet.

De même l'instinct moral précéda partout la science de la morale; la moralité a précédé la règle formulée.

Certains sentiments moraux ont dû exister de tout temps, ou au moins dès les origines lointaines de la civilisation, au delà des-

quelles nous ne cherchons pas à remonter : ainsi l’attachement réciproque des parents et des enfants, ou celui de l’obligé au bienfaiteur. On ne les remarque cependant qu'à la vue d’actes contraires. Des passions, qui n’ont pas besoin non plus pour agir d’être déjà nommées et analysées, poussent à commettre des parricides ou des actes d’ingratitude ; et c’est la répulsion naturelle, inspirée par la vue ou le récit de ces actes, qui fait par contraste discerner et nommer la reconnaissance ou l’amour filial. Même les sentiments et actes sont jusqu'alors instinctifs plutôt que moraux à proprement parler, puisqu'on ne les a pas choisis et voulus en vertu d’un motif conscient.

Les hommes, ayant distingué plus ou moins grossièrement leurs sentiments bons ou mauvais, se sont fait part de leurs observations avec un but pratique, recommander les uns en blâmant les autres ; ils ont formulé des préceptes. Puis, quand ils ont fait des suppositions sur le but de la vie, its ont établi une relation entre ce but et leurs préceptes. A leur tour les préceptes formulés réa-

gissent sur la conduite. Des cas de conscience se posent. Les définitions premières ne suffisent plus. On s’est trompé; on s'en aperçoit lorsqu'un nouveau progrès de la moralité échappe aux explications antérieures ; alors on se propose des explications et des théories nouvelles, croyant cette fois toucher la perfection. Surtout se transforment les idées qu’on se faisait sur l’origine et les fondements, sur l'idéal et la sanction de la morale. Souvent aussi on se contente de détourner le sens d’un mot, de modifier inconsciemment l’idée qu’il recouvre ; à combien d’idées correspond le mot « dieu » depuis le fétiche jusqu’à l’Idéal Éternel ! et combien de sentiments intermédiaires entre l’appétit brutal et l’extase désintéressée devant la beauté abstraite s’expriment par le mot € amour » ! Aujourd’hui encore, comme au temps de Cicéron et comme longtemps auparavant, la définition du bien et du mal est un problème aussi controversé que fondamental. Ainsi s’enrichissent de sens contraire les mots d’une langue, s'accumulent les théories et se masquent néanmoins les changements. Toutefois, si aux faits nouveaux répondent les théories nouvelles, les anciennes suffisent toujours à expliquer les premiers faits observés. Aussi, soutenue par l’emploi permanent de mots identiques, les unes et les autres continuent à servir conjointement. En effet, si l'humanité progresse et tient pour acquis tout progrès effectué, chaque homme refait pour son propre compte le même chemin dans la voie de la moralité ; tel, dans le monde physique, le fœtus parcourt les principaux états intermédiaires depuis le protoplasma jusqu’à l’homme. À chaque étape de civilisation un peuple retrouve les instruments, le mobilier, les institutions de ceux qui l’ont précédé ; de même à chaque étape de la vie morale, l'individu use des conceptions et des raisonnements de ses devanciers, en passant à son tour par leurs épreuves et leurs luttes. Ainsi, malgré l’apparente contradiction de très nombreuses défaillances individuelles, le progrès moral s’opère. En Égypte, il a précédé d’un long temps le progrès de la science morale ; il Pa suscité ; 1l en a été la cause, non l'effet.

L'absence initiale de théorie n’impliquait pas l’absence de sen-

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