LE MORALISTE ÉGYPTIEN
Parmi les sages de l'Égypte, en connaissons-nous en particulier aucun que l'histoire ou la légende aient immortalisé comme Moïse ou Job, Socrate ou Épicure ? Traditions et légendes populaires avaient bien conservé le souvenir de princes lettrés, savants, habiles dans toutes les connaissances de leur temps. C'était Hardoudouf, le poète pessimiste de méditations sur la mort. C'était Nénofirkaptah, l’archéologue qui passait sa vie à déchiffrer des stèles archaïques dans de vieux cimetières. C'était Satni-Khamoïs, le fils de Ramsès-Sésostris, sur qui nul ne l’eût emporté dans l’art de magie. Mais comment poètes et conteurs qui les nomment passeraient-ils pour de sûrs garants ? Les érudits citeront bien encore comme auteurs d'ouvrages parvenus jusqu'à nous Kagimna et Ptah-hotpou, Khrodi ou Ani; mais ils ne sont pas très sûrs que ce ne soient des personnages apocryphes. En tous cas, qui oserait dire que ce soient là aujourd’hui des noms populaires ? Vivants, les sages Égyptiens s’abritaient sous le double voile de la tradition et du mystère; morts, ils y ont été ensevelis. La gloire qu'ils obtinrent dure encore, retentissante mais anonyme. Pour ressusciter le type de ces sages, force est donc de rapprocher des renseignements épars et des personnalités multiples.
L'auteur d'un des plus anciens recueils de préceptes ! se pré-
1 I] vivait sous Assa, roi de la Ve dynastie. Prisse pensait que le manuscrit de ses Préceptes provenait des fouilles qu’il avait faites dans la tombe d’un des Antouf de la . XIe dynastie.
sente à nous comme un très grand personnage. Voici comme après quelques plaintes sur la vieillesse et une invocation à la divinité, il fait les honneurs de sa propre personne : « Le noble » seigneur, le divin père, aimé de Dieu, le fils du roi, ainé de » sa race, le préfet Ptah-hotpou »; et, comme dernière recommandation, il rappelle les honneurs que lui a valus sa sagesse : « Cela m'a fait sur terre gagner 110 années de vie, avec le » don de la faveur du roi parmi les premiers de ceux que » leurs œuvres ont fait nobles: en faisant la satisfaction du » roi dans une place considérée?. » Kaqimna auteur d’un autre recueil plus ancien encore, était aussi préfet? ».
Cette haute position ne doit pas étonner. N’était pas sage n’importe qui, à la seule condition de réfléchir. Il fallait du loisir pour philosopher, et la puissance donnait seule le loisir et le crédit. Hors d'Égypte, Salomon écrivait sur son trône, et les premiers sages de la Grèce furent des potentats, tyrans comme Périandre, ou très riches citoyens comme Thalès. Socrate, disant à Ischomaque, bien avant Figaro, qu'il n’est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner, semblait émettre un paradoxe : que le fils de la sage-femme méritât le nom de sage, seul le témoignage de la Pythie put accréditer nouveauté pareille. En Égypte, on considère que, pour raisonner des choses, il faut les tenir; par sages, ce sont les grands qu’on entendra. Possédant seuls le pouvoir, seuls ils possèdent prudence et bon conseil ; ils sont savants parce qu'ils sont les maîtres.
Le mot sart « sagesse »*, qui a pour synonymes agert « perfection » et mat « vérité, justice » *, dérive du mot sar° qui souvent alterne dans les textes avec le mot ouer « grand »f.
! Pap. Prisse, pl. v, 1. 6-7 (Virey, Etudes, p. 32) : rôpat hä, noutir atef, noutir meri, souton si our ni khet-ouf, mour nouît gat.
2 Jbid., pl. x1x, L. 7 (p. 107).
$ Il vécut sous Houni et Snofrou de la Ille dynastie (Pap. Prisse, pl. 11, 1. 9).
4 Pur (Æ. Z., 1886, p. 84) cite une douzaine d'exemples complétant Brucscg (Dict., IV, p. 1263), où le mot est en relation avec nous-ro conseils, sexherou desseins, godouou qualités, md hati justice, batou qualités.
5 On peut objecter que sart s'écrit souvent par le syllabique sa, et sar jamais, ou que les déterminatifs des deux mots ne se remplacent pas.
‘ Très souvent les deux mots sont écrits seulement par le déterminatif, ce qui permet de