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VARIATIONS DE LA MORALE

et les sentiments d’un sujet des Ptolémées et des Empereurs Romains et ceux d’un contemporain des Amonemhäâït ou des Ramsès. Pourtant, s’il faut « pour chaque siècle » se renseigner exactement, l’histoire d'Égypte présente une assez jolie série de siècles pour que des changements puissent sy remarquer. Et ce n’est pas seulement pour le « costume » que les modes se succèdent rapidement. Si, bien au fond, l’âme humaine reste toujours la même, elle a recu au cours des siècles bien des couches successives de vernis divers qui la rendent souvent méconnaissable ; et si les sentiments humains demeurent identiques à travers les âges, les nuances en sont peut-être plus multiples encore que les combinaisons et les modifications des traits essentiels qui composent les visages. L’Égypte n’échappe pas à cette loi. Pendant les quatre mille ans de son histoire, elle n’a pas été immobile. Ses enfants n’ont pas toujours eu la même manière de vivre, ne se sont pas toujours laissé guider par les mêmes considérations, n’ont pas toujours assigné la même fin à leur actes et à leur existence entière.

Il ne convient donc pas de parler de /a morale égyptienne et de croire qu'il existe une morale égyptienne. Gardons-nous de confondre les époques. Aucune civilisation ne s’offre à nous avec des institutions immuables. Pour l'Égypte mème on a déjà reconnu qu'il n’existait point une religion unique. mais des conceptions religieuses qui naissent, se développent, se compliquent. s’épurent et dégénèrent enfin avec la puissance du pays ". Entrons dans la même voie quand il s’agit de l’histoire de la morale. S'il est légitime de réunir pour qu’ils s’éclairent et se corroborent tous les faits ou tous les textes d’un même temps, attendons-nous à trouver des différences entre ceux d’époques différentes ; cherchons même à les faire ressortir. Ne pensons pas avoir affaire, pour ainsi dire, à un bloc indivisible. Si nous ne tenons pas de

1 Cf. Masrero, Rev. de l'Hist. des Rel., 1, 1880, p. 122 et 128 (ou B. Eg., Et. de Myth. I, 148 et 195) : « Chaque fois que j'entends parler de la religion égyptienne, je suis tenté » de demander de quelle religion égyptienne il s’agit. — on commet une erreur de » méthode quand on prétend réduire la religion égyptienne à un dogme unique... sans » se référer à un temps ou bien à une localité bien déterminée ».

parti pris à une unité factice, l'histoire de la morale égyptienne risque de n’apparaître plus bientôt comme l’exposé d’un système, mais comme l’étude des transformations des idées morales du peuple égyptien. |

Oublions donc l’ancienne théorie qui prête aux Égyptiens un système unique parfaitement « déterminé et limité, soigneuse- » ment conservé et maintenu par les prêtres » !. Les incohérences de leur morale se débrouilleront, comme s’expliquent déjà les incohérences de leur religion.

Mais alors une nouvelle question de méthode va se poser. Si la morale égyptienne ne constitue pas un tout unique, au milieu des documents et des témoignages on distinguera tout naturellement des conceptions contraires ou tout au moins diverses et d’une valeur inégale. Ces conceptions inégales et parfois contradictoires, ne germèrent et ne s’épanouirent vraisemblablement point au même temps et dans la même école. Si pour toutes les époques les documents affluaient en aussi grand nombre et si toujours à une seule époque correspondait une seule doctrine, sans que jamais il se produisit d’empiètements, le tableau de cette histoire serait facile à dresser. Maïs, grâce à un phénomène de tenacité bien remarquable en Égypte, les doctrines qui s’y succèdent ne s’anéantissent pas les unes les autres ; elles se combinent ou vivent côte à côte. Ainsi certains documents des plus importants, des plus riches en indications, ne remontent qu’à une époque relativement récente, celle du nouvel empire Thébain, qui florissait entre les xx° et xve siècles av. J.-C. : seulement ils représentent des écrits antérieurs qui ne nous sont pas parvenus, ou du moins n’ont laissé que des fragments. Enfin ils nous offrent un mélange d'idées tel que l’on croirait à un pacte de tolérance mutuelle intervenu entre les écoles les plus adverses.

! DŒLLINGER, Paganisme et Judaïsme, trad. J. de P., 1858, II, p. 287.

DÉGRESSION OU PROGRESSION 9

Le discernement reste donc à opérer, presque tout entier. Sur quels principes se guidera-t-on ?

Remarquons d’abord que les écrits des derniers disciples de l’Alexandrinisme ou de leurs adversaires ne nous donnent aucune indication valable. Ni les uns ni les autres n’ont le sens de la succession historique. Ils défendent ou attaquentle système en vigueur de leur temps, sans se préoccuper de la genèse du système ni de l’antériorité relative de telle ou telle de ses parties. Ils pratiquent sans ombre d’hésitation la méthode du « bloc » à laquelle nous renonçons.

Comme fil conducteur, nous aurons à choisir entre deux hypothèses opposées.

Ou bien une loi morale approchant de la perfection a été primitivement connue des Égyptiens ; elle entraînaït avec elle non seulement une notion plus ou moins vague de bien et de mal, mais la détermination précise du but de la vie et des suites de la mort, de l’usage à faire de notre raison et de toutes nos facultés, de tous les devoirs de l’homme et de leur sanction. Cette notion première, en se transmettant de bouche en bouche, se serait obscurcie et pervertie au cours des siècles qu'a traversés la monarchie Égyptienne. Mais c’est d’elle que dériveraient toutes les idées morales et les pratiques des Égyptiens par une dégradation plus ou moins lente et plus ou moins continue.

Ou bien les Égyptiens, primitivement barbares et sauvages, se sont policés peu à peu. D’abord uniquement préoccupés de subvenir aux besoins immédiats du corps, et n’obéissant qu’à la force et à la crainte, ils sont parvenus progressivement à l’idée de préceptes de conduite et de devoirs ; ils ont successivement imaginé diverses formes de sanctions et étendu à tous les actes la division en deux catégories, les bons et les mauvais. Les diverses théories évoluaient, se développaient et s’engendraient les unes les autres en raison de ce que les hommes sentaient d’incomplet dans les précédentes. L’imagination toujours inventive, la curiosité insatiable, la réflexion de plus en plus éclairée et la conscience de plus en plus exigeante ont réalisé ces progrès.

La première de ces hypothèses place à l’origine la plus grande pureté de la doctrine qu’une tradition ininterrompue perpétuerait en la défigurant. Elle peut se rattacher aux légendes sur l’âge d’or ou à la théorie bien connue d’une révélation primitive faite au premier homme et obscurcie après lui. Mais elle s’en distingue ; car, entre l’origine de l'humanité et l’origine des Égyptiens, s’interpose une longue période que l’histoire n’atteint pas et qu'il nous faut tout d’abord écarter.

La seconde hypothèse part de la barbarie, primitive ou produite parla décadence, de la « table rase » en fait d'idées morales, et montre par quelle évolution sortent de germes grossiers des doctrines qui tendent à se rapprocher d’un certain idéal.

Appelons l’une « hypothèse fraditionniste », l’autre « hypothèse évolutionniste ». Pour laquelle nous déterminer ?

En faveur de l’hypothèse traditionniste, on pourrait invoquer au premier abord letémoignage des Égyptiens eux-mêmes. Malgré la vanité qui les poussait à déclarer que rien de semblable à leurs œuvres n'avait été fait depuis le règne des dieux ou des premiers rois, ils professaient un véritable culte pour la tradition. Tout ce qui leur semblait grand ou beau, ils l’attribuaient volontiers aux ancêtres. L’antiquité était revêtue à leurs yeux d’une autorité merveilleuse. Dire d’une prière funéraire ou d’une recette médicale qu’elles avaient été trouvées sous le roi Khoufou (Khéops) de la [Ve dynastie !, par le prince Hardidif fonctionnaire de Menkara (Mycérinus), ou même au temps d’Ousaphaïs de la I"° dynastie ?, c'était en préconiser l'efficacité. Rien ne rendait plus sacrés les temples de Dendérah ou d’Edfou que d’avoir été reconstruits d’après les plans trouvés dans la muraille de pierre du temple, sur de vieux parchemins du temps de Râméri-Pépi (VIe dyn.) et de Khoufou (IV® dyn.), ou même * d’après les fondations faites au temps des serviteurs d’Horus ou des dieux. Mais on ne peut dou-

1 Papyrus médical de Londres (Biron, Æ. Z., 18714, 61). ? Livre des Morts, ch. Lxiv. — Conf. Lersivus, Todtenbuch, p. 11 ; CHapas, Voyage, p. 43; Brcu, Æ. Z., 1867, 55.

5 Dümicaen, Dendérah, pl. xv, c. 36; Æ. Z, 1867, T4, — Bmcn, Æ. Z., 1874, 891-103, Brucscx, 20., 1879, 3,

DIFFICULTÉS DU TRADITIONNISME Al

ter que ce respect de l’antiquité n’ait été exploité, et que tel livre, donné comme la copie d’un ouvrage très ancien, ne soit simplement l'ouvrage du prétendu copiste !. Pareil procédé servit jusqu'à l’époque chrétienne ?. Dès lors, la supercherie dévoilée ruine le crédit de tout témoignage analogue. D'ailleurs, si un ancien Égyptien se crut sincèrement en possession des plus anciennes traditions, nous n’y trouvons rien d'étonnant, mais rien de convaincant non plus; même au cas où il n’aurait pas eu intérêt à sauvegarder et à défendre une vieille tradition, il n’aurait eu ni la pensée d’en scruter l'authenticité, ni le sens critique nécessaire. C'est le plus souvent sans qu’ils s’en rendissent compte, sans qu’ils le crussent ou le voulussent, que les idées des Égyptiens ont subi des métamorphoses. Même sincère, leur témoignage manque de poids.

Cette présomption écartée, l’hypothèse traditionniste en matière de morale se heurte aux mêmes difficultés qu’en toute autre matière. Elle suppose à l’origine une révélation orale surnaturelle que n’atteint pas la vérification historique ; de plus elle implique certaines contradictions.

On ne peut donner l’idée de la lumière à un aveugle de naissance qui se figure non la sensation qu’il n’éprouve pas mais le plaisir qu’il en ressentirait, imaginant par exemple quelque chose de doux comme le sucre. Pour enseigner le langage, il faudrait recourir déjà au langage afin d’être compris. Énoncer des principes moraux n’est rien, s'ils ne sont recueillis par une conscience capable d’en saisir la signification et de les appliquer. Puis, si une révélation était nécessaire pour que l’homme connût les vérités morales, comment n’eüt-elle pas été indispensable aussi pour les vérités d’un autre ordre, par exemple les vérités mathématiques ou astronomiques. Étendra-t-on l'hypothèse à toutes les branches de la science ? Enfin le Créateur n’apparait-il pas moins grand

1 Navizue (La découverte de la loi sous le roi Josias, 1910, Mém. Ac. I. B.-L, xxxvim, 1, 437-270) disculpe les scribes égyptiens. Voir infra, chap. IV. 2 AMÉLINEAU, Contes et romans de l’Eg. chrét., 1, p. xxvui-xxix ; Pap. de Boulaq n° 4,

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