PLAINTES DES GRECS
valaient ensuite ces explications confiées ainsi mystérieusement ? Si nous en jugeons par le désordre qu’il a introduit dans la chronologie, par les confusions qu’il a commises, par les légendes et les romans populaires qu'il a pris pour de l’histoire toute pure, nous pouvons supposer qu'on ne le renseignait pas toujours exactement ; et même nous pouvons poser cette question : ceux qui le renseignaient étaient-ils eux-mêmes bien informés, etavait-ilaffaire à des subalternes peu instruits !? ou bien s’adressait-ilà des malins qui le jouaient avec un grand appareil de mystère et d'appels à sa discrétion ? Ce qu’il y a de sûr c’est que le bonhomme tint parole. Parfois il interrompt son récit, pris de peur de transgresser ses serments et de s'attirer la colère des immortels. Tantôt il s’agit des rites mêmes et tantôt de l'interprétation qu’en donnaient les prêtres : « Quoique je les connaisse, et de plus tout ce qui sy » raltache, » dit-il des cérémonies accomplies sur le lac de Saïs » pendant la fête de Néïth, « que cela repose en un silence reli- » gieux?.» Etailleurs : « 8% je disais pourquoi ils lesconsacrent » (les animaux réputés sacrés), je pénétrerais en mon récit » jusqu'aux choses divines, dont j'évite surtout de rien racon- » der : car S'il m'est arrivé de les effleurer, je ne l'ai point » fail sans être contraint par nécessilé?. »
Diodore montre plus de scepticisme et de mauvaise humeur. C'est justement à propos de la même question des animaux sacrés. Il rapporte un certain nombre d’opinions qu'il a recueillies de ci et de là; mais aucune ne le satisfait. Aussi tient-il rancune aux prêtres de leur taciturnité : « Les Egyptiens pratiquent en » l'honneur des animaux sacrés beaucoup de cérémonies » incroyables dont il nous est impossible de donner l'eæplica- » tion el l’origine; car les prétres ont des doctrines secrètes » dont il est défendu de parler ®. »
Pour lui clore la bouche il a fallu que les prêtres lui avouassent
! Cf. Maspero, S'ur les sources populaires du second livre d’'Hérodote (Annuaire des Etudes grecques. 1818, p. 126-174) [B. Eg., VII, 333-426].
2 HÉéropore, II, 171.
4 Dronore, I, 86 ; cf. I, 21.
qu'eux-mêmes se cachaient les uns aux autres certains mystères, et cela dès l’origine de l'Égypte et depuis le règne des dieux, lorsqu'Isis eut enseveli les restes d’Osiris en divers endroits, feignant de confier aux prêtres du lieu tout son corps, « elle convoqua toutes leurs classes et leur fit jurer le secret sur cette confidence ».
Laissons donc ces héritiers du dépôt de la pensée égyptienne dans leurs temples et leurs petites chapelles. Puisqu'ils s’obstinent à ne point parler, ne tentons pas ces sphinx.
N'interrogeons pas les Grecs, parvenus à leur arracher quelques confidences incomplètes, qu’ils comprenaient plus ou moins bien et qu’ils s’empressaient de combiner avec leurs propres élucubrations. A plus forte raison n’écoutons pas des ennemis qui cherchent ouvertement à répandre sur eux le ridicule.
Mettons-nous plutôt à l’école de ces anciens seigneurs ou de ces anciens scribes, qui s'étaient faits les précepteurs deleurs propres fils. D’heureux hasards nous ont livré quelques-uns de leurs livres: jour et nuit, comme dit Horace, tenons-les entre nos mains ; feuilletons-en les pages assidûment. Interrogeonsleurs œuvres muettes et leurs tombes silencieuses ; car le monde n’a pas vécu sans profit. Sans doute nous nous dirons que notre sagesse vaut mieux ; mais nous saurons d’où elle nous vient. Nous apprendrons à respecter à bon escient ces sages antiques. Puérils parfois dans leurs conceptions, se complaisant trop peut-être en eux-mêmes, cédant plus que tous autres à la vanité qui piquait souvent leurs compatriotes, méprisant le peuple auquel ils ne jetaient que des lambeaux de vérité, c’étaient pourtant des observateurs, des gens d'expérience et de bon conseil. Directeurs de consciences en même temps que directeurs d’études, ils ont vu clair dans le cœur de leurs contemporains. Leurs préceptes sont souvent terre-à-terre, mais toujours pratiques. Ils ont trouvé dans la religion un auxiliaire puissant pour la morale et s’en sont servis pour prêcher la haine du mal et la pratique de vertus sociales assez précieuses. Somme toute, ils ont largement contribué à la civilisation et bien mérité de l’humanité.