CHAPITRE V
La Rochefoucauld a dit que toutes les vertus se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves dans la mer. Que l'intérêt soit ainsi la fin suprême des actes vertueux : on l’a légitimement contesté. Que cependant il se découvre à l’origine de la morale, qu’il en marque sinon le terme au moins la source, qu’il soitle guide véritable de l'instinct avant que la raison lui dispute l'empire de l’âme: on pourrait le soutenir avec vraisemblance.
Toutefois la considération de l'intérêt ne suffit pas pour fonder la morale. Celle-ci repose sur l’idée d'obligation. Or, si l’on cherche à expliquer par l'intérêt cette idée d'obligation qu’il n’a pas fait naitre et qui provient d’un autre principe, c’est seulement par un retour en arrière de la pensée. La chose agréable exerce par elle-même un certain attrait, mais elle ne s'impose pas : on peut s’en priver. La chose utile apparaît telle seulement à ütre de moyen d'atteindre un but que nous nous proposons comme bon : nécessaire, elle le devient sans doute si nous voulons ce but, mais seulement d’une nécessité conditionnelle. Le plaisir que nous procurerait un acte par lui-même, ou par ses conséquences calculées à plus ou moins longue échéance, nous entraine, ilest vrai, et souvent nous déterminera, mais sans nous donner le sentiment que nous fussions obligés de choisir cet acte.
L'idée de devoir ne naît, au contraire, ou ne se révèle que grâce à la lutte engagée en nous, à propos d’un acte à faire, contre l'instinct avide de plaisir ; on fait sans réflexion ce que l’on aime, on ne se déciderait pas à un acte contraire si l’on ne se persuadait devoir le faire.
L'Égyptien ne nie pas que l'instinct soit le premier guide de la
conduite ; mais il lui refuse toute clairvoyance pour distinguer le bien du mal. La passion mène l’homme ; mais elle est aveugle et le mène à sa perte, s’il ne cherche hors de lui une lumière : « Le » cœur se fait son matlre quand il écoute et quand il n’écoute » pas; mais S'il écoute, c'est pour l’homme un (maitre) bien- » faisant que son cœur !. »
Comme l'instinct domine d’abord en l’homme, c’est sous la forme d’un commandement étranger à lui-même. que d’abord il se figure le devoir : il prend donc, à tort ou à raison, pour base de la morale, l'autorité. Mais alors, qui écoutera-t-on? Qui dira que tels actes sont bons et tels autres mauvais ? Quelle autorité sera la lumière du cœur ? En Égypte, cette autorité, d’où émanent commandements et défenses, paraît avoir été double. Les principes de conduite s'y énonçaient toujours au nom de la tradition ou au nom de la religion. Il fallait recourir au prêtre ou au sage. D'ailleurs, le plus souvent, prêtre et sage ne faisaient qu’un.
Comment n’écouterait-on point le sage? Lorsque d’abord il se présente à l'Égyptien sous les traits d’un maître, on tremble devant lui, on ne discute point ses ordres, on obéit. Il passe, à la vérité ; mais ses ordres demeurent et avec eux l'habitude de l’obéissance. Quelque vive que soit une séduction, la volonté du maitre s’impose. Voilà dès l'origine l’idée d’obligation liée à la personne du sage. Îl possède en vertu d’une même transmission la puissance qui commande et la sagesse qui justifie l’ordre. « Mon bon maitre, » lui dira-t-on en suppliant, {u es un homme qui distingue le » mal de ce qui est juste?. »
Lumière et autorité résident en lui, mais viennent de ses ancêtres; voilà ce qui les rend indiscutables. Il ne se donne que comme un interprète fidèle de la loi traditionnelle ; et la puissance qu'il détient sert de garantie et de preuve à ses dires. Aussi est-ce à lui avant tout qu'il faut chercher à plaire, comme l'enseigne Ptah-hotpou à son fils. De là tous ces conseils de docilité accumu-
! Pras-Horrou, Préceptes : pap. Prisse, xv, 7-8 (Viney, p. 96-97). ? Conte des deux frères : pap. d'Orbiney, vx, 5.