ANTHROPOMORPHISME
dile de cire qui vient à sa voix et dévore son ennemi, Zazamonkh transporte la moitié de l’eau d’un étang sur le reste puis la remet en place, Didi recolle la tête d’une oïe ou d’un taureau décapités et les fait revivre !.
Entre toutes les forces de la nature qui faisaient sentir aux hommes leur puissance, il en fut une que de bonne heure ils apprirent à craindre et à respecter, c’était l’homme même. Pour se défendre contre tous les dangers qui les menaçaient, ils étaient réunis autour de rois qui, regardant les peuples moins en pères qu’en pasteurs, protégeaient mais exploitaient aussi leurs troupeaux de sujets. Leur autorité à la fois bienfaisante et tyrannique parut aux hommes renfermer quelque chose de divin. Par delà la personne mortelle du roi, ils imaginèrent une puissance, une intelligence semblable à la sienne, mais permanente. Chaque cité eut san dieu protecteur, comme elle avait son dynaste; le roi se donnait pour le prêtre, le représentant, le fils de la divinité, et fortifiait du respect religieux sa propre autorité ?.
Aïnsi, à côté du plus vil fétichisme, est née une religion anthropomorphique. Mais elle ne va point, comme en Grèce, engendrer de vives et gracieuses légendes. L'Égyptien est plutôt philosophe que poète. Son panthéon sera aussi rempli, mais non pas si vivant que celui des Hellènes. Ses dieux, issus de la matière, ne s’arrêteront pas, dans leurs transformations, à la forme humaine; ils tendront à devenir des idées ou des abstractions. La religion égyptienne va évoluer vers le spiritualisme, et, à son apogée, elle parviendra jusqu’à la haute conception d’une divinité unique et immatérielle.
Avant que la religion égyptienne en arrivât là, ses dieux apparaissent comme des personnalités agissantes, tantôt semblables à des tyrans, tantôt opérant à la manière des magiciens. Ils savent toutes les formules nécessaires pour réaliser ce qu’ils veulent. Isis et Thot sont les dieux les plus instruits : « Le feu s'éteint, le ciel » devient serein à la parole d'Isis la déesse ; sa parole est un
1 Masrero, Contes populaires de l'Egypte ancienne, 3 éd., 1906, 25-27, 29-30, 34. 2 Cf. Morer, Du caractère religieux de la royauté pharaonique, 1902.
» talisman ; elle appelle la vie ». Elle peut ressusciter un enfant mordu par un serpent!. C’est surtout dans l’autre monde que la « grande magicienne » exerce ses pouvoirs en faveur des défunts, comme jadis en faveur d’Osiris et d’Horus : « /sis vint avec ses » sortilèges, sa bouche pleine des souffles de la vie, ses formules » pour détruire les maux et ses paroles vivifiant les gosiers » morts? ». Thot n’est pas moins habile; en ce monde et en l'autre, il opère des prodiges. C’est à la connaissance des livres de sa crypte que les magiciens doivent leurs prestiges *; c’est lui qu'on prie pour les défunts en se servant des formules qu'il a révélées ; on le supplie de donner part à son pouvoir magique: « © Thot qui donnes la justesse de voix à Osiris contre ses » ennemis ! donne la justesse de voix à l'Osiris N... contre ses » ennemis, comme tu donnes la justesse de voix à Osiris contre » ses ennemis ! » Tel est le refrain du chapitre xvm du Livre des morts. D’autres fois, pour être plus sûr de réussir, le suppliant affirme que l'identification est accomplie entre lui et tel ou tel dieu et que la puissance du dieu avec ses effets a passé en lui : € O Osiris, dit Thot, je suis le dieu grand dans la barque » divine ; j'ai combattu pour toi; je suis l’un de ces divins » chefs qui rendent juste la voix d'Osiris contre ses ennemis. » Tes compagnons, Horus sont les miens. .…. Je suis Thot qui » rend juste la voix d’'Horus contre ses ennemis... Sa voix » élant juste, sont exécutés ses ordres dans la demeure » d’'Osiris*. »
On peut s’assimiler ainsi à tous les dieux. Par exemple, dans le chapitre xvn du Livre des Morts, très caractéristique à cet égard, le défunt affirme successivement qu'il est chacun des plus puissants dieux : Toum, Rà, Osiris, Khem-Horus, etc. ; puisil invoque ces mêmes dieux avec qui il a prétendu ne faire qu’un. Peut-être bien l'habitude de ces substitutions successives de personnalités divines
1 Stèle Metternich (Brucscu, Æg. Zeit., 1879, p. 3-b).
? Pap. de Turin, pl. cxxxmr (Lerépure, Un chap. de la chronique solaire : Æg. Zeit. 1883, 27-33.
3 Maspero, Contes, p. 69, 73.
4 Livre des Morts, XVIII, 1. 4, 3, 45.
HIÉRARCHISME ET SPIRITUALISME 87
prépara-t-elle les esprits à une identification plus radicale de toutes les divinités. Ainsi peut-être l'usage de ces formules magiques ne fut-il pas étranger à l’évolution de la religion égyptienne; mais, avant de se résoudre dans le monothéisme qui devait fleurir surtout au temps des grands monarques thébains, le polythéisme tendit d’abord à se simplifier en introduisant une hiérarchie parmi cette multitude de puissances surnaturelles. Les révolutions politiques y contribuèrent puissamment, et l’ordre social fournit le modèle de cette hiérarchie.
Le règne des dieux-dynastes avait duré longtemps : les Égyptiens aimaient à évaluer par milliers d'années cette période obscure de leur histoire. Enfin Ménès vint, qui réunit tous les petits royaumes de la vallée du Nil et fonda la monarchie égyptienne. Le dieu qu'il servait profita des circonstances pour étendre parallèlement son empire : Osiris, protecteur d’Abydos, imposa donc sa suzeraineté à tous les dieux des villes diverses, comme le roi imposait la sienne à tous les souverains locaux. Plus tard le centre de l’empire se déplaça ; à Memphis, Thèbes succéda comme capitale : sa divinité principale, Amon, hérita de la suprématie sur tous les dieux de l'Égypte. Mais cette substitution affermit, plutôt qu’elle n’ébranla le principe de l’existence d’un Dieu suprême, en attendant la conception d’un Dieu unique.
Arrètons-nous un instant à cette étape triomphale de la théologie égyptienne. Tâchons d'exposer comment, sans rien renier du passé duquel elle se réclame sans cesse, elle a édifié sur le fétichisme primitif, œuvre de peur, et sur un anthropomorphisme grossier, œuvre de servilité, une religion épurée et une métaphysique très élevée.
Pendant que le peuple adressait aux ennéades ou triades divines et aux animaux sacrés des hommages et des prières uniformes, prêtres et sages avaient médité. Qu’est-ce donc que la divinité, se demandaient-ils ? qu'y at-il de commun entre Osirisou Amon, ces dominateurs célestes, et le bouc à qui l’on offrait de l’encens dans une somptueuse étable ? Ces penseurs ne se figurèrent point que leurs aïeux eussent adoré de vils animaux sans voir en eux autre
chose que l’animallui-même. La divinité leur apparaissait comme supérieure à l'humanité; mais les hommes n’avaient-ils pas dompté les animaux ? et, s’ils ne s’étaient pas rendus maîtres de la nature et n’en avaient pas pénétré tous les mystères, l'esprit n’en surpassait-il pas moins la matière incapable de penser et d'agir par elle-même? La nature ne serait-elle pas seulement la manifestation, l’œuvre ou l'instrument d’esprits plus parfaits, plus sasavants, plus puissants que l’homme ? Ces esprits sont invisibles : les statues de pierres précieuses ou les animaux sacrés, auxquels semble s'adresser le culte, n’en constituent que des représentations ou des symboles. On adore, non pas un taureau, mais lesymbole de la force divine; non pas un bouc, mais le symbole de la divinité créatrice ; non pas unibis ou un crocodile, maisles symboles de la bonté qui nous protège ou de la puissance capable de nous détruire. Le symbole matériel est comme le voile d’Isis, qu’il faut lever pour entrevoir les mystères de la divinité.
La pensée égyptienne ne s’est point encore arrêtée là. Sous l'effort de la réflexion, l’idée de Dieu et le sentiment religieux, déposés par le Créateur dans l'esprit de l’homme primitif avec le germe de ses autres connaissances et de ses autres facultés, se développaient et s’épuraient de plus en plus. L'idée de l’immortalité des dieux et de l'existence d’un Dieu suprême ne suffisait pas aux théologiens de l'Égypte. L’absurdité de dieux finis et l’impossibilité de plusieurs infinis coexistants leur apparurent sans doute : etils s’élevèrent au concept d’un Dieu unique et infini. Ils l’adorèrent sousle nom de Amon-Râ, qu'ils qualifient dans un hymne célèbre! de « Un unique quiesl sanssecond »,— «un en soi comme avec » les dieux », car seul il existe par essence, les dieuxnesont que des manifestations de lui-même et ne vivent que de sa substance, — « taureau (époux) de sa mère », c’est-à-dire seul générateur
* Hymne à Amon-Rû du pap. de Boulaq n° 47 (MARIETTE, Pap. de Boulag, 1, pl. 11-13: Euc. Grépaurt, Rev. Arch., 1873, I, p. 384, sqq.; Bibl. Ec. Hts Et., 2e fasc., 1875). Cf. Jymne à Rd-Harmakhis, du pap. V de Berlin (L. D., VI, 113-417; Masrero, B. Eg., IT, 454-457) ; — Hymne à Osiris, de Paris (Cnapas, 2. Arch., 1857, XIV, 69-81 — B. Eg., IX, 99-114); — Hymne au Nil, d’'Annana (Select Papyri, I, pl. 21-23 et 134-139 : Maspero, 4. au Nil, 1868); — Jitanie du Soleil, des tombeaux des rois (NAvizze, La htanie du S., 1875).