MONOTHÉISME
dans le ciel et surla terre qui ne soit pas engendré, — « seigneur de » la vérité », — « maître des temps, auteur de l'éternité », — » père des pères de tous les dieux, … auteur des choses. pro- » ducteur des élres, prince supréme, chef des dieux! »
Mais comment accorder cette notion d’un Dieu unique avec la multiplicité des dieux adorés en Égypte? L'idée de rejeter toutes les autres croyances du passé, de condamner leurs ancêtres, de brûler ce qu'avaient honoré leurs pères ne vint pasaux Égyptiens. À part la tentative éphémère du roi hérétique XÆhou-n-A ton (Aménôthès IV)', aucun Égyptien ne conçut l’audacieux projet de détruire la religion existante. Peut-être eût-il été dangereux pour l'ordre social d’ébranler la foi du peuple. Mais, deplus, cela eûtil semblé raisonnable: pouvait-on sagement révoquer en doute l'existence de dieux silongtemps adorés?n’avaient-ils pas droit au culte par cela même qu’on le leur avait toujours rendu ? Conserver toutes les traditions anciennes et les concilier sans cesse avec les doctrines nouvelles les plus opposées aux croyances primitives, sans Jamais composer un credo unique : telle semble avoir été l'œuvre très originale, presque paradoxale, des théologiens de l'Égypte. |
La contradiction apparente d’un culte rendu à des animaux et à des divinités immatérielles, à une multitude de dieux et à un Dieu unique, était résolu par la doctrine de l’émanation. À cette doctrine j’assignerais une double origine.
L’Égyptien s’est habitué de bonne heure à dédoubler sa personnalité. Il sait que la momie reste immobile parce qu’elle est séparée de son Æd, son double, répétition ou plutôt modèle subtil de son corps auquel il donnerait la vie. Tous les objets possédant ainsi leurs doubles, pourquoi les dieux en seraient-ils privés, eux plus forts et plus riches de tout bien que l’homme ? L'analyse ne s’est d’ailleurs point arrêtée à ce premier dédoublement de l'être humain ou divin; l’Égyptien a distingué en lui-même non seulement le double, mais l’âme, vie ou esprit qui s’envole (bd),
1 Cf. Maspero, Histoire ancienne, 4e 6d. p. 210-242: A. Or.: IT, 312-338. Morer, Æoës et dieux, chap. II.
le cœur (häti), l'ombre (khaïbit), le lumineux (khou), qui peuvent à de certains moments se détacher de lui’. N'est-ce point là un terrain tout préparé pour qu'y germe la doctrine de l’'émanation ? Et comme elle sera féconde ensuite! d’abord elle expliquera la divinité des statues de pierre ou de métal, et celle du roi, vivante image du dieu souverain, puis l'existence même et la hiérarchie des dieux.
D'autre part, dans les hymnes magiques ? le défunt s’identifie arbitrairement avec tel ou tel dieu de son choix, ou même avec plusieurs successivement et presque simultanément. Puisque le pouvoir des dieux est de même nature que le sien, les dieux n'opèrent-ils point comme lui-même; ne se substituent-ils pas les uns aux autres à l’occasion? chacun d’eux ne peut-il pas aussi bien que le moindre fils del’Égypte dire : « Je suis Osiris, je suis » Toum, je suis Rü, je suis Horus » ? Mais ce qui n’est qu'artifice de la part de l’homme, n’exprime-t-il point pour les dieux la simple réalité? Si les dieux peuvent ainsi s’attribuerles nomsles uns aux autres, c’est qu’ils sont tous de la même famille, tous sortent du même sang « le sang qui a coulé du phallus de Rä lorsqu'il » füt entrainé à se muliler lui-même » *; ou bien plutôt encore c’est que, sous des noms et des formes diverses, ils ne sont que des émanations, des individuations multiples du grand « Étre » unique qui existait dans le Noun » c’est-à-dire le chaos primitif. On en arrivera enfin à croire que c’est seulement à l’imitation du dieu et en qualité d'Osiris que le défunt peut ainsi prendre tous les noms divins. Ainsi ce qui primitivement était la cause, finit (renversement habituel en pareille matière) par passer pour la conséquence.
Voici donc à peu près comment un Thébaïin eût pu lier toutes
4 Cf. Masrero, B. Eg. 1-M: Formule des stèles funéraires (Congrès de Lyon, 1878, I, 235-263); L'histoire des âmes (Rev. Scientif., 1879, 816-820) ; Documents relatifs aux statues des morts (Tr. S. B. À. 1878, NII, 3-36); Le Double et les statues prophétiques (Rec. Trav., 1, 1879, 152-160). :
? Au Livre des Pyramides, ou au Livre des Morts et jusque dans les évocations de la décadence.
8 Livre des:Morts, XNII, 25.
4 Zbid., XNIL, 1.