ÉVOLUTION PARALLÈLE
hommage de précaution, c'étaient de véritables échanges de services. Quand les dieux seront considérés comme des potentats célestes, on continuera de traiter avec eux suivant ce même principe de réciprocité : do ut des. « Je n'ai prononcé de paroles ma- » giques contre aucun dieu », dit Ramsès IV dans une stèle du Musée de Boulaq, « .… Oh! Anhour, j'ai mis pour toi ta tablette autour de ton corps, tes deux plumes sur ton front, » le collier autour de ton cou, j'ai protégé tes membres par » mes incantations et par la force de ma parole. J'ai chassé » toute chose impure qui fût dans tes membres. » Ces déclarations au milieu de beaucoup d’autres semblables, précèdent tous les vœux dont Ramsès exige en retour la réalisation. Temples et culte sont pour les dieux le prix de l'empire accordé au roi?. Mais les rois n'agissent pas seuls ainsi; le moindre particulier met à prix de même sa dévotion: les dieux recevront des offrandes, mais sous condition de les rendre en bienfaits de toutes sortes.
Sans doute cette conception d’un échange calculé entre le dieu et l'homme n'est pas l'idéal de la piété. Pourtant on peut y voir un élément de justice, d'équité. C’est l'origine de l’idée d’une sanction morale du bien accompli, comme le talion est la forme primitive d'une sanction du mal commis.
Toutefois nous ne voyons encore là que la sanction de la piété et non celle dela morale. Puis, la religion même eût vite décliné si elle s'était bornée à la notion de divinités dont on se rendrait maître si facilement par une formule bien récitée. Mais l’essence divine s’était concentrée, aux yeux des Égyptiens, dans un nombre d’êtres de plus en plus restreint. En sens inverse, croissait la puissance, disséminée d’abord entre tous les êtres étrangers à l’homme, animaux ou objets de la nature mystérieusement divinisés. Les dieux
ne sont plus seulement des génies capricieux, occupés à complo-
1 Stèle de Ramsès IV à Abydos (MarieTre, Abydos, pl. 54-56 ; Prenr, Æg. Zeit., 1884, 37-41 et 1885, 13-19).
2 « 1l (le roi Séti II) a élevé ce monument à son père Amon, en retour de ce qu’Il » (le dieu) lui a donné la puissance sur le Midi, la victoire sur le Nord. » Stèle de Séti II dans l'allée des Sphinx à Karnak (Daressy, 2. Tr., XIV, 31).
ter de mauvais tours contre quelques hommes ou au contraire à leur venir en aide. On leur à successivement attribué la protection d’une cité, d’une province, du monde entier enfin, le jour où leurs alliances ont été poussées jusqu'à l'identification entre eux tous.
On ne se contente plus comme autrefois d'apprendre leurs noms, on veut scruter leur nature. Or il faut que par là ils justifient leur supériorité sur l’homme et légitiment le gouvernement du monde dont on les charge ; il faut que leur existence donne une solution à tous les problèmes nouveaux qui ont surgi devant l’homme. Non seulement ils servent à expliquer comment l’homme n'atteint pas tous les objets de ses désirs, et souvent devient victime de mésaventures diverses, des maladies et de la mort ; non seulement ils rendent compte du train ordinaire des choses ; mais ils font comprendre l’origine du monde; mais encore on trouvera dans leur volonté le fondement de la morale et la sanction de ses préceptes.
En effet, la théologie qui s’est dégagée du fétichisme, a dépassé le naturalisme même : elle n’admet plus que les dieux fassent partie du monde matériel. C’est grossièreté à ses yeux de confondre Râ avec le soleil : le dieu est immatériel et invisible, l’astre n'est qu’un corps sous lequel se manifeste l'essence éternelle !. Comme complément de ses doctrines spiritualistes sur la divinité, elle propose désormais un véritable idéal moral.
Elle ne cesse point de promettre les faveurs des dieux en échange de la piété; mais œuvres pies et faveurs divines changeront de nature. Plus que jamais on dira des dieux qu’ils « con- » naissent qui les sert » et récompensent bien leurs bons serviteurs. Mais on ne demande plus, en leur nom, seulement des rites et des offrandes matérielles pour sustenter leur immortalité; on exige des sentiments et des vertus. On insiste sur les sentiments qu'il faut éprouver à l’égard de la divinité : « elle
14 Adoration à toi, Rd, puissance suprème.., celui dont l'essence est devenue la forme » el qui nait sous l'apparence du dieu au grand disque. » Litanie du Soleil $ L (Navize, La litanie, p. 24). É