LA QUALITÉ MA
du dieu qui aime « m& », ce sont les bêtes de l’ombre, serpents el scorpions, ce sont aussi les génies malfaisants et trompeurs (Cf. Aäéokoc, le Diable, c’est-à-dire le Menteur). Ainsi « md » c’est la conformité aux règles de la tradition, à la réalité du monde, à la pensée qui dicte l’action ; c’est la vérité, la lumière et la vie; ce sera la justice et la perfection sous toutes ses formes, à la fois, le vrai, le beau et le bien. Mais ce n’est pas seulement une qualité abstraite : c'est la réalité même ; c’est ce qui est et ce qui doit être ; c'est la création universelle et permanente. Mieux encore, et à un autre point de vue, c'est la force même, la puissance, la nécessité, cause et loi de toute existence positive. Dans la doctrine monothéiste, #4 est l’attribut de l’Un unique qui crée tous les êtres par son regard et sa parole, son Verbe tout puissant!
Aussi bien que l’attribut de la divinité, le « md » est l'idéal de l'homme : « Si {u écoutes ces préceptes, dit Ptah-hotpou, {a sa- » gesse sera tout à fait en progrès. Ils sont le moyen qui con- » vient pour arriver au mà (à la perfection)?. Fais fleurir ce » qui est juste (mâ) pour en nourrir tes enfants... Pour son » maitre, un bon fils fail le mà (ce qui est satisfaisant)". » Moi-même j'ai fait le mâ du roi5. » Si on s’efforce de plaire ainsi au père et au roi, à plus forte raison devra-t-on s’efforcer de plaire au dieu, père et roi de tous les êtres.
On désirera donc ce que le dieu aime, on haïra ce qu’il abhorre, suivant la formule traditionnelle. Mais maintenant l’objet de cette aversion, ce n’est plus seulement la faim, la soif, la corruption de la tombe, que les rites préviennent, ni même la rebellion de Sit, d'Apap et des autres esprits des ténèbres, contre lesquels la magle prête assistance aux dieux, ni les étrangers adorateurs d’autres dieux, que la guerre réduit ; c’est le mal moral sous toutes
1 C£. GréBaur, Âymne à Ammon-Rû, p. 6, et Mélanges d’arch. égypt., 1, 250 : Prenner, Panthéon, XI-XIV ; Dict. d'arch. ; Ann. Musée Guimet, conférence ; Brucsou, Dict. s. v. mat, etc.; STERN, Ubersicht der Wurgel ME (Æg. Zeit., 1877, 72 'sqq.); WIEDEMANN, Mad déesse de la vérité (Ann. du Mus. Guimet, X) ; et les auteurs cités pour md-khroou (supra, p. 84).
2 Pap. Prisse, xv, 8 (Virey, p. 91).
8 Zbid. xvin, 1 (p. 102).
4 Jbid. x1x, 1 (p. 106).
5 Ibid. x1x, 8 (p. 107).
ses formes, la « souillure que l’on garde » malgré les ablutions, parce qu’elle consiste dans « ce que l'on a fait contre les maitres » de l'éternité depuis que l'on est sorti du ventre de sa mère! », c'est-à-dire l’impiété, et encore le mensonge, la calomnie, les querelles, les injures, le vol, les violences contre les personnes, en un mot, le péché. Le nouvel idéal, c’estla vérité et la justice, la vertu consistant non seulement dans la piété, mais dans l'équité et la charité envers le prochain. « Je suis un homme « vrai », » ditun bon serviteur de Dieu, « el je hais le péché. Je ne me » plais à rien dire de ce que disent les méchants. Je parle à mon » prochain comme je lui parlerais me plaisant à ses projets, » comme S'il élait sorti du sein avec mot le méme jour *. » Et tel autre : « Je détourne mon visage de celui qui n’a point de » cœur, moi un protecteur qui sauve le misérable du puissant. » Je sais que Dieu est content de celui qui fait cela »*.
Après la conquête d'Alexandre, les Grecs recueillirent une partie de l’héritage des anciens penseurs égyptiens. Mais ils le transformèrent encore une fois avec leur tournure particulière d’esprit®.
Le culte de Rà, avec ses élévations sublimes, était l’œuvre des spéculations abstraites des théologiens ; les Grecs, qui partout cherchaient l'écho dénaturé de leurs propres idées, eurent vite fait d’assimiler Amon-Râ avec Jupiter, sans attacher d’autre importance à cette personnification divine qui pour eux ne devint jamais autre chose qu’un nom. Au contraire, Osiris et Isis possédaient une légende et cette légende flattait l'imagination ; leur personnalité s’imposait donc à l’esprit poétique des Grecs, et leur culte pouvait attirer de nouveaux adeptesÿ.
La légende disait les bienfaits et les épreuves d’Osiris. Le dieu
1 L. d. M., XNII, 37-38.
2 Stèle de Souti et Hor, XVIIIe dyn., L. 18-19 (Prerrer, 1879, Rec. de trav., I, p. 72).
à es d'Hor-ar-âà, XXVIe d. (Mamerre, Mon. div., 29 À, 1-5; Prenz, Æ. Z., 1887, 420- à
4 Cf. Larave, Histoire des divinités d'Alexandrie. Sérapis, Isis, Harpocrate et Anubis, hors de l'Egypte, 1884.
5 Cf. P.Foucarn, Recherches sur l'origine et la nature des mystères d’Eleusis, 1895 ; Les grands mystères d'Eleusis, 1900 ; Le culte de Dionysos en Attique, 1904.
ISISMË ALEX ANDRIN 99
avait voulu faire le bonheur des hommes ; il s’était incarné pour les gouverner, adoucir leurs mœurs, leur enseigner les arts utiles à la vie et toutes les inventions primitives. Mais un ennemi s'élève contre lui, son propre frère, le génie du mal, Sit ou Typhon, qui le combat, le surprend par la ruse, le tue et le coupe en morceaux. Îsis, son épouse pleine d’amour, se met à sa recherche ; elle erre éplorée et gémissante au milieu de périls divers, et finit par retrouver parmi les roseaux du Nil les membres épars d'Osiris que le fleuve a charriés vers toutes ses embouchures ; elle les rassemble; par ses pleurs et ses incantations, elle leur rend la vie ; Osiris ressuscite, s’unit à elle et enfante Horus qu'il institue son vengeur.
N'était-elle point faite pour séduire les Grecs, cette douce figure d'Isis ? En vérité, elle manquait à leur Olympe. Ils connaissaient bien les charmes séducteurs d’Aphrodité, la grâce chaste de Phœbé, la beauté originale et fière d’Athéné ; mais la jalouse et revêche Héra suffisait-elle à représenter l’amour légitime et la beauté de l° épouse? C'était sur la terre seulement que leurs poètes
avaient placé des Andromaque et des Alceste. Enfin le culte d’Isis représentait l’apothéose à la fois de la beauté féminine et de la fidélité conjugale. Aussi bien cet idéal méritait-il la faveur des hommes, et les femmes durent s’empresser au moins de célébrer ce modèle,
Telles apparaissaient aux Grecs, fils d’une civilisation jeune encore mais déjà fatiguée après le grand effort de la conquête de V’Asie et la perte de la liberté, les divinités d’un culte bien vieux déjà mais à peu près inconnu d’eux jusqu'alors. Leur âme amoureuse de belles formes et de nobles sentiments, assoiffée de nouveautés, avide d'expliquer les phénomènes de la nature et de résoudre l'énigme de la destinée, dut s’enthousiasmer pour cette découverte.
Les rites secrets des adorateurs d’Osiris et d'Isis aiguillonnaient la curiosité. Ne semblaient-ils pas promettre les lumières sur le mystère de la mort et sur le mystère de l’éternel féminin ? Que révèleraient les initiations? quelle baume verseraient-elles aux
âmes blessées ? On écoutait donc les enseignements des prêtres. Or le couple divin symbolisait ce qu'il y a de meilleur dans lhumanité : les sentiments les plus généreux de l'homme, bienfaisance et dévouement jusqu’à la mort, et chez la femme le privilège de la grâce et de la tendresse qui soumet le sexe fort au sexe faible. Adorer Osiris et Isis, c'était proclamer divines et souveraines dans le monde la beauté et la bonté. Qui donc leur eût refusé ses hommages ?
Enfin les philosophes néo-platoniciens tächeront de ressusciter, en les combinant avec les théories académiques, les idées métaphysiques de l’école monothéiste du Nouvel empire thébain. A leur tour ils iront puiser leur sagesse dans les vieilles cryptes aux livres des temples égyptiens. Leur idéal moral consiste dans l’assimilation à Dieu égofuex r& 8e. Sans doute ils n'entendent plus par là l'identification grossière de l'homme avec telle ou telle divinité à laquelle il se substitue au moyen de formules cabalistiques. Sans doute, c'est par la pureté, la science et la vertu qu'ils proposent d'y parvenir. Cependant leur théosophie avec sa théorie de l’extase, et leur théurgie avec ses prétentions aux miracles, se ressentiront toujours quelque peu de telles origines.
Toute l’évolution de la pensée égyptienne, relativement au fondement religieux de la morale, se reflète dans les variations du sens intime de ces mots que tout Egyptien répète sans changement et en qui se professe l'alliance de la religion et de la morale : « J'aime ce que dieu aime, je hais ce qu’il haît. » Cela signifie tout d’abord : « Le Dieu hait la faim, la soif, la mort et la pour- » riture du tombeau; il aime la satiété et le bien-être. Aussi je » lui donne, en me conformant aux usages, le meilleur de ma » nourriture, j'écarte de son autel toute offrande de mauvaise » qualité. J'attends de lui, en échange, de ne me laisser manquer » de rien pendant ma vie et après ma mort. » C'est un contrat matérialiste. - Cela veut dire ensuite: « Le hait la révolte ; il